En janvier 1961, John Fitzgerald Kennedy (JFK) entre à la Maison-Blanche comme un symbole vivant de renouveau. À quarante-trois ans, il devient le plus jeune président de l'histoire des États-Unis, et le premier catholique à occuper le bureau ovale. Il parle vite, sourit bien, lit beaucoup, et donne à l’Amérique l’image d’une puissance moderne, élégante, presque juvénile.
Mais derrière son sourire hollywoodien, le jeune président s'apprête à vivre un baptême du feu qui manquera de consumer la planète.
Une nouvelle dynamique
Au tournant de la décennie 1960, le monde entre dans une ère d'incertitude. La mort de Staline et les politiques d'ouvertures de Kroutchev en URSS, dans les années 1950, avaient fait croire un instant à la possibilité d'une "cohexistence pacifique" entre l'Est et l'Ouest.
Mais l'incident du survol des U-2, en 1960, a brisé cet élan. Kroutchev, trahi, durcit sa politique extérieure en augmentant notamment la pression sur Berlin. Pendant ce temps, l'Amérique, marqué par les succès spatiaux de son rival, a besoin d'un vent nouveau que le président Kennedy, tout juste élu en Novembre 1960, s'apprête à incarner.
Investiture
Le 20 janvier 1961, devant une Amérique inquiété par l'accentuation de la menace soviétique, qui augmente aussi bien son stock de bombes nucléaire que de missiles balistiques, John F. Kennedy prononce un discours d'investiture axé sur la Guerre Froide. Il annonce que son gouvernement sera prêt à tout pour défendre l'Occident et ses valeurs face à la poussée de l'Est :
«Nous paierons n'importe quel prix, nous porterons n'importe quel fardeau, nous affronterons n'importe quelle épreuve pour assurer la survie et le triomphe de la liberté. »
La phrase résonne comme une déclaration de guerre. Froide, certes, mais une guerre quand même.
JFK prononce son discours d'investiture
Face à lui, Nikita Khrouchtchev semble appartenir à un autre monde : il est plus âgé, plus rude, moins séduisant, mais aussi infiniment plus aguerri. Fils de mineur ukrainien, autodidacte brutal, il a survécu à Staline, aux purges, au choc de Barbarossa, et aux luttes internes du Kremlin.
Il voit Kennedy comme un «héritier millionnaire» trop tendre et mal préparé. Il va le pousser dans ses retranchements.
Une nouvelle doctrine nucléaire
Kennedy arrive au pouvoir avec une critique acerbe de la politique de son prédécesseur, le général Eisenhower. Il juge la doctrine de «représailles massives», qui vise à répondre à toute attaque extérieure par l'apocalypse nucléaire, trop rigide et dangereuse.
Il impose la «Réponse Graduée» (Flexible Response) : les États-Unis doivent être capables de répondre à une agression soviétique de manière proportionnée, que ce soit par la diplomatie, les forces spéciales ou les armes conventionnelles, avant de sortir l'atout atomique.
Cette volonté de nuance est interprétée par le Kremlin comme une marque de faiblesse. Pourtant, cette nouvelle doctrine ne signifie en rien que les États-Unis vont freiner leurs programmes nucléaires et balistiques, au contraire !
Dès les premiers mois, Kennedy accélère le développement de nouveaux missiles et augmente le budget de la défense du près de 10 milliards de dollars en deux ans !
JFK observe le tir d'un missile Polaris
Reprendre l’initiative : l'espace comme champ de bataille
Le président américain comprend, comme Kroutchev avant lui, que la Guerre Froide ne peut pas être gagnée seulement sur le terrain militaire. L’époque de l’affrontement nucléaire impose d’autres formes de compétition : la technologie, l’imaginaire, le niveau de vie, la capacité à incarner l’avenir...
Or, depuis Spoutnik, et bientôt Gagarine, l’URSS a pris une avance spectaculaire dans le domaine spatial, et cette avance a un poids psychologique immense. Si les Soviétiques peuvent envoyer des satellites, puis des hommes dans l’espace, alors ils semblent incarner le camp du progrès, de la discipline, de la modernité.
Kennedy veut inverser cette tendance : il faut prouver que le camp occidental n’est pas simplement plus libre, mais aussi plus dynamique, plus créatif, plus désirable.
La fusée soviétique Vostock s'envole vers l'espace.
Il décide de défier les soviétiques sur leur propre terrain : l'espace. En 1961, il engage les États-Unis dans le programme Apollo et fixe un objectif insensé : envoyer un homme sur la Lune avant la fin de la décennie.
Ce choix n’est pas seulement scientifique. Il est profondément politique. Il s’agit de redonner à l’Amérique un horizon, une ambition, un espace à conquérir. La Lune devient la "Nouvelle Frontière".
Son discours de Houston, prononcé en 1962, résonne dans tout le pays :
«Mais pourquoi la Lune, diront certains ? Pourquoi choisir cela comme objectif ? Autant demander pourquoi gravir la plus haute montagne ? Pourquoi, il y a 35 ans, traverser l'Atlantique en avion ?»
«Nous choisissons d'aller sur la Lune non pas parce que c'est facile, mais justement parce que c'est difficile.»
Kennedy discute avec des scientifiques à Cap Canaveral
Premières Confrontations avec le Bloc Soviétique
La Baie des Cochons : un mauvais départ
À peine trois mois après son investiture, Kennedy hérite d'un plan de la CIA préparé sous Eisenhower : l'invasion de Cuba pour renverser Fidel Castro.
À la tête d'un mouvement révolutionnaire, Castro avait renversé le régime pro-américain de Fulgencio Baptista en 1959 pour imposer une dictature communiste sur l'île des Caraîbes. Washington est peu enchanté de voir émerger un État socialiste à ses frontières, d'autant que Castro se rapproche immédiatement de l'URSS.
Fidel Castro
Pour chasser le dictateur, la CIA met sur pied l'opération "Zapata". Il s'agit de faire débarquer des exilés cubains entraînés par la CIA pour déclencher un soulèvement de la population contre Castro, et faire tomber le régime en quelques jours sans engager officiellement l’armée américaine.
Kennedy a des doutes, mais les généraux et les responsables de la CIA sont formels : le plan est solide. En réalité, il repose sur une série d’illusions :
- Surestimation de l’opposition intérieure à Castro ;
- Sous-estimation de la solidité du régime ;
- Et la croyance naïve qu’une intervention masquée restera politiquement invisible.
En avril 1961, l'opération tourne au désastre : les 1 400 soldats cubains débarqués sont écrasés sur les plages en à peine 72 heures, sans provoquer le moindre soulèvement populaire.
Un char soviétique de Castro.
À la télévision cubaine, Castro s'affiche victorieux avec plus de 1000 prisonniers. Devant les caméras, il les accuse d'être des agents de l'impérialisme américain :
«Qui vous a entraînés ? Qui a payé vos uniformes ? Qui vous a donné ces fusils ?»
Un soldat répond :
«Nous ne sommes pas des mercenaires. Nous sommes venus parce que nous ne voulions pas voir notre pays devenir une colonie de l'Union Soviétique.»
Les exilés cubains fait prisonniers
L'échec de la Baie des Cochons est une humiliation terrible qui décrédibilise l'Amérique à l'international. Kennedy assume publiquement la responsabilité du désastre dans un discours télévisé, mais en interne, il est furieux.
- Furieux contre la CIA qui lui a vendu un plan bancal.
-Furieux contre ses généraux qui l'ont assuré du succès.
- Furieux contre lui-même pour avoir écouté des gens en qui il n'avait pas confiance.
C'est la première grande leçon de sa présidence : jamais plus il ne suivra aveuglément les recommandations de ses conseillers militaires. Cette méfiance, cultivé après l'humilitation cubaine va, dix-huit mois plus tard, peut-être sauver le monde.
Vienne et Berlin : Khrouchtchev teste Kennedy
En juin 1961, quelques semaines après la Baie des Cochons, Kennedy rencontre Khrouchtchev à Vienne. L'atmosphère est cordiale en surface, mais derrière les sourires protocolaires, c'est un combat de boxe.
Khrouchtchev, conforté par le récent succès de son programme spatial qui vient d'envoyer Yuri Gagarine dans l'espace, et par l'échec américain à Cuba, arrive avec un plan précis : tester Kennedy, le pousser, mesurer ses limites.
Kroutchev et JFK à Vienne
Il attaque sur Berlin, exigeant le retrait des Alliés. Il attaque sur le Laos, sur Cuba, sur le tiers-monde. Il est brutal, sarcastique, condescendant. Psychologiquement, il écrase le jeune président américain.
À l'issue du sommet, Kennedy confie en privé qu'il vient de vivre la pire expérience de sa vie. Khrouchtchev l'a "détruit". En public, il laisse tomber une seule phrase qui résume tout :
«Ça va être un hiver très froid.»
Secoué, le président a pourtant tenu sur l'essentiel : il refuse d'abandonner Berlin. Kroutchev prend acte.
Dans la nuit du 12 au 13 août 1961, des soldats est-allemands commencent à barricader la frontière entre Berlin-Est et Berlin-Ouest avec des rouleaux de fil de fer barbelé. En quelques semaines, le fil de fer devient du béton. Le Mur est en train de naître.
Le mur en construction
Khrouchtchev a choisi d'enfermer ses propres citoyens plutôt que de prendre Berlin de force. Pour les Berlinois, c’est une déchirure immédiate : familles séparées, rues coupées, vies suspendues...
Pour Kennedy, c'est un soulagement. Il craignait que les soviétiques n'envoient leurs chars occuper la ville. En privé, il dit :
"Un mur vaut mieux qu'une guerre"
La Crise des missiles de Cuba (Octobre 1962)
Des missiles à Cuba
Dans les derniers jours de septembre 1962, un avion espion U-2 de l'US Air Force effectue une mission de reconnaissance routinière au-dessus la province de Pinar del Río, à Cuba.
Le 14 octobre, les photos développées atterrissent sur le bureau du directeur adjoint de la CIA. Ce que l'analyste voit en les examinant à la loupe lui fait froid dans le dos. Les clichés révèlent des formes géométriques caractéristiques : des rampes de lancement pour missiles SS-4 soviétiques à portée intermédiaire.
Missiles soviétiques lors d'un défilé militaire sur la Place Rouge
L'impensable est arrivé. Khrouchtchev a installé le feu nucléaire à 150 kilomètres de la Floride, dans le nez de missiles hypersoniques capables d'atteindre Washington en treize minutes.
Le 16 octobre à 8h45 du matin, Kennedy apprend la nouvelle. Il écoute le briefing en silence, le visage fermé. Puis il dit simplement :
«Nous devons agir.»
Carte : la portée des missiles soviétiques installés à Cuba
En installant des missils à Cuba, l'URSS vient de déclencher la crise la plus grave de toute la Guerre Froide, et peut-être de l'Histoire de l'humanité.
Pendant 13 jours, le monde va vivre en sursis. Une seule décision, une seule maladresse, pourra à tout moment déclencher l'engrenage de l'apocalypse nucléaire.
Le mécanisme : La compensation stratégique
Khrouchtchev a pris un risque colossal en installant des missiles nucléaires sous le nez de l'Amérique, mais il a ses raisons. Depuis 1959, les États-Unis ont déployé des missiles Jupiter armés de têtes nucléaires en Turquie, à quelques centaines de kilomètres des frontières soviétiques. Leur présence est insupportable pour Moscou.
Carte : la portée des missiles Jupiter de Turquie
Cuba offre l'occasion de rééquilibrer la situation. En installant des missiles soviétiques à 150 kilomètres des côtes américaines, Khrouchtchev retire trois bénéfices immédiats :
- Il protège Castro contre une nouvelle invasion américaine,
- Il répond aux Jupiter de Turquie par une logique de réciprocité que personne ne peut contester,
- Il renforce sa légitimité dans son propre camps, démontrant au Politburo et aux militaires (qui trouvent sa politique trop molle), qu'il peut tenir tête aux Américains.
De plus, l'épisode de la Baie des Cochons a confirmé que Kennedy hésite, se dérobe, recule sous la pression : le maître du Kremlin parie qu'il n'osera pas riposter.
Kroutchev et Castro, à Moscou.
Treize jours à minuit (16-28 octobre)
Dès la découverte des missiles, Kennedy réunit l'ExComm : un comité de crise exceptionnel. Les généraux, menés par le général de l'Air Force Curtis LeMay, demandent un bombardement immédiat et une invasion de l'île.
Mais 40 000 soldats soviétiques sont déjà présents à Cuba. Une simple escarmouche entre ces russes et des soldats américains débarqués pourrait dégénérer en un troisième conflit mondiale. Pour LeMay, c'est un risque qu'il faut prendre.
Kennedy écoute, les mâchoires serrées. Après la réunion, il confie à son frère et ministre de la Justice, Robert Kennedy :
«Ces généraux sont fous.»
Le président écoute les militaires. LeMay est le premier à droite, sur le canapé.
Mais le président, hanté par l'échec de la Baie des Cochons, refuse de se laisser dicter sa conduite par les militaires. Il rejette ces projets d'invasion et choisit une voie intermédiaire : la «Quarantaine».
Ce terme désigne en fait le blocus naval de Cuba par la marine américaine pour empêcher la livraison de nouvelles têtes nucléaires par les cargos russes qui font chemin dans l'atlantique. Kroutchev menace :
«C'est le chemin qui mène à une guerre thermonucléaire mondiale.»
La Navy en route dans l'Atlantique
Le 24 octobre, les cargos russes, escortés par 4 sous-marins d'attaque, s'approchent de la ligne d'interdiction. Dans les foyers du monde entier on suit leur progression à la radio. On attend le premier coup de canon qui déclencherait la Guerre nucléaire.
Finalement, l'URSS n'ose pas briser le blocus américain. Les navires russes s'arrêtent ou font demi-tour.
C'est une première victoire pour JFK, mais la crise n'est pas encore terminé : des missiles soviétiques sont toujours présents à Cuba.
Un destroyer américain intercepte un cargo soviétique
27 octobre 1962 : Le "Samedi Noir"
Le 27 octobre 1962 restera comme le jour où l'humanité a vacillé sur le bord de l'abîme. La tension est à son paroxysme, alors que Washington réclame le retrait des armes nucléaires soviétiques de l'île, ce que Moscou refuse d'accepter sans contreparties.
En plein milieu des négiciations, deux incidents simultanés ont failli précipiter l'échange nucléaire total.
D'abord, un avion américain U-2 est abattu par un missile soviétique au-dessus de Cuba. Tandis que les généraux américains hurlent à la riposte, Kennedy temporise, soupçonnant un ordre local non autorisé par Moscou.
JFK et son frère Robert pendant la crise. Face aux généraux qui poussent pour une intervention armée, Robert Kennedy sera la voix de la détente à la Maison Blanche.
Mais c'est dans les profondeurs des Caraïbes que se joue le destin du monde. Le sous-marin soviétique B-59, pilonné par des grenades d'exercice de la marine américaine, est à bout de souffle. La température dépasse les 50°C, l'oxygène manque et le contact avec le Kremlin est rompu. Persuadé que la Troisième Guerre mondiale a commencé, le commandant Savitsky ordonne d'armer la torpille nucléaire.
Conformément au protocole, le tir exige l'accord unanime des trois officiers supérieurs présents à bord. Si le commandant et l'officier politique donnent leur feu vert, le second de la flottille, Vasili Arkhipov, oppose un refus catégorique.
Dans la carlingue étouffante, une dispute féroce éclate, mais Arkhipov reste inflexible. Il convainc ses collègues que les grenades américaines ne sont que des signaux pour les forcer à faire surface et non des attaques mortelles.
Par son seul sang-froid, il impose le veto. Sans l'obstination de cet officier, le B-59 aurait vaporisé un porte-avions américain, déclenchant par effet domino la destruction mutuelle assurée. Le sort de l'humanité n'a tenu, cet après-midi-là, qu'à la volonté d'un homme qui a refusé de céder à la panique.
Le sous-marin B-59 fait surface
La résolution
Kennedy et Khrouchtchev ont tous deux réalisé qu'ils étaient en train de perdre le contrôle de leur propre machine de guerre. Face à leurs généraux qui poussent à l'affrontement, les deux hommes vont devoir désamorcer la situation sans pour autant perdre la face en donnant l'impression de céder à l'adversaire.
L'issue de la crise se dessine dans les coulisses. Au ministère de la Justice, Robert Kennedy rencontre secrètement l'ambassadeur soviétique. Les deux hommes négocient un accord de la dernière chance. Un compromis est trouvé : l'URSS retire ses missiles de Cuba contre la promesse américaine de ne jamais envahir l'île.
Une autre clause demeure strictement confidentielle : les États-Unis acceptent de démanteler leurs bases de missiles en Turquie, à condition que ce geste ne soit jamais lié publiquement à la crise cubaine.
Kroutchev et Kennedy à Vienne
Kennedy sort grandi de la crise parce qu’il a tenu sans céder ; Khrouchtchev, lui, en sort affaibli politiquement mais pas entièrement vaincu, car il a obtenu la survie de Cuba et une concession secrète sur la Turquie. Mais le plus important : le conflit nucléaire a été évité.
La crise va grandement impacter les deux hommes : ils ont tous les deux regardé dans l'abîme, tenu l'avenir de l'humanité entre leurs mains, et décidé de faire machine arrière. Cette expérience, qu'ils sont les deux seuls hommes à avoir partagé, va transformer leur relation.



















