En janvier 1961, John Fitzgerald Kennedy (JFK) entre à la Maison-Blanche comme un symbole vivant de renouveau. À quarante-trois ans, il devient le plus jeune président de l'histoire des États-Unis, et le premier catholique à occuper le bureau ovale. Il parle vite, sourit bien, lit beaucoup, et donne à l’Amérique l’image d’une puissance moderne, élégante, presque juvénile.
Mais derrière son sourire hollywoodien, le jeune président s'apprête à vivre un baptême du feu qui manquera de consumer la planète.
Une nouvelle dynamique
Investiture
Devant une Amérique inquiété par l'accentuation de la menace soviétique, qui augmente aussi bien son stock de bombes nucléaire que de missiles balistiques, Kennedy prononce un discours d'investiture axé sur la Guerre Froide. Il rappelle à l'Occident l'idéal qu'il défend, face à la poussée de l'Est :
«Nous paierons n'importe quel prix, nous porterons n'importe quel fardeau, nous affronterons n'importe quelle épreuve pour assurer la survie et le triomphe de la liberté. »
La phrase résonne comme une déclaration de guerre. Froide, certes, mais une guerre quand même.
JFK prononce son discours d'investiture
Face à lui, Nikita Khrouchtchev semble appartenir à un autre monde : il est plus âgé, plus rude, moins séduisant, mais aussi infiniment plus aguerri. Fils de mineur ukrainien, autodidacte brutal, il a survécu à Staline, aux purges, aux luttes du Kremlin.
Il voit Kennedy comme un «héritier millionnaire» trop tendre, une idole de papier qu'il compte bien le bousculer. Cette erreur de jugement va devenir le moteur de l'escalade..
Une nouvelle doctrine nucléaire
Kennedy arrive au pouvoir avec une critique acerbe de la politique de son prédécesseur, le général Eisenhower. Il juge la doctrine de «représailles massives», qui vise à répondre à toute attaque extérieure par l'apocalypse nucléaire, trop rigide et dangereuse.
Il impose la «Réponse Graduée» (Flexible Response) : les États-Unis doivent être capables de répondre à une agression soviétique de manière proportionnée, que ce soit par la diplomatie, les forces spéciales (création des Bérets Verts) ou les armes conventionnelles, avant de sortir l'atout atomique.
Cette volonté de nuance est interprétée par le Kremlin comme une marque de faiblesse, dont Kroutchev croit pouvoir profiter.
Pourtant, cette nouvelle doctrine n'annonce absolument pas que les États-Unis vont freiner leurs programmes nucléaires et balistiques : dès son arrivée au pouvoir, Kennedy accélère le développement de nouveaux missiles et augmente le budget de la défense du près de 10 milliards de dollars en deux ans !
JFK observe le tir d'un missile depuis un sous-marin
Reprendre l’initiative : de la Lune à Berlin, le prestige comme champ de bataille
Le président américain comprend, comme Kroutchev avant lui, que la Guerre Froide ne peut pas être gagnée seulement sur le terrain militaire. L’époque de l’affrontement nucléaire impose d’autres formes de compétition : la technologie, l’imaginaire, le niveau de vie, la capacité à incarner l’avenir.
Or, depuis Spoutnik, et bientôt Gagarine, l’URSS a pris une avance spectaculaire dans le domaine spatial, et cette avance a un poids psychologique immense. Si les Soviétiques peuvent envoyer des satellites, puis des hommes dans l’espace, alors ils semblent incarner le camp du progrès, de la discipline, de la modernité.
La fusée soviétique Vostock s'envole vers l'espace.
En 1961, il engage résolument les États-Unis dans le programme Apollo et fixe un objectif insensé : envoyer un homme sur la Lune avant la fin de la décennie.
Ce choix n’est pas seulement scientifique. Il est profondément politique. Il s’agit de redonner à l’Amérique un horizon, une ambition, un espace à conquérir : la Lune devient la "Nouvelle Frontière".
Son discours à Houston, devenu emblématique, résonne dans tout le pays :
«Mais pourquoi la Lune, diront certains ? Pourquoi choisir cela comme objectif ? Autant demander pourquoi gravir la plus haute montagne ? Pourquoi, il y a 35 ans, traverser l'Atlantique en avion ?»
«Nous choisissons d'aller sur la Lune et d'accomplir d'autres choses encore, non pas parce qu'elles sont faciles, mais justement parce qu'elles sont difficiles.»
Kennedy discute avec des scientifiques à Cap Canaveral
Apollo lui permet enfin de déplacer la rivalité sur un terrain où l’Amérique retrouve l’initiative. Dans la guerre froide, le prestige est une arme, et pour séduire les opinions, il faut prouver que le camp occidental n’est pas simplement plus libre, mais aussi plus dynamique, plus créatif, plus désirable.
La Baie des Cochons : un mauvais départ
À peine trois mois après son investiture, Kennedy hérite d'un plan de la CIA préparé sous Eisenhower : l'invasion de Cuba pour renverser Fidel Castro.
À la tête d'un mouvement révolutionnaire, Castro a renversé le régime pro-américain de Fulgencio Baptista en 1959, qu'il a remplacé par une dictature communiste. Washington est peu enchanté de voir émerger un État communiste à ses frontières, d'autant que Castro se rapproche immédiatement de l'URSS.
Fidel Castro
Pour le chasser, la CIA met sur pied l'opération "Zapata". Il s'agit de faire débarquer des exilés cubains entraînés par la CIA, déclencher un soulèvement de la population contre Castro, et faire tomber le régime en quelques jours sans engager officiellement l’armée américaine.
Kennedy a des doutes, mais les généraux et les responsables de la CIA sont formels : le plan est solide. En réalité, il repose sur une série d’illusions : surestimation de l’opposition intérieure à Castro, sous-estimation de la solidité du régime, et la croyance naïve qu’une intervention masquée restera politiquement invisible.
En avril 1961, le débarquement à la Baie des Cochons tourne au désastre : les 1 400 hommes de la Brigade 2506 sont écrasés sur les plages en à peine 72 heures, sans provoquer le moindre soulèvement populaire.
Un char soviétique des castristes.
À la télévision cubaine, Castro s'affiche devant sa "prise de guerre" : plus de 1000 prisonniers. Devant les caméras, il les accuse d'être des agents de l'impérialisme américain :
«Qui vous a entraînés ? Qui a payé vos uniformes ? Qui vous a donné ces fusils ?»
Un soldat répond :
«Nous ne sommes pas des mercenaires. Nous sommes venus parce que nous ne voulions pas voir notre pays devenir une colonie de l'Union Soviétique.»
Les exilés cubains fait prisonniers
À Washington, l'humiliation est totale. Kennedy assume publiquement la responsabilité du désastre, mais en interne, il est furieux.
- Furieux contre la CIA qui lui a vendu un plan bancal.
- Furieux contre ses généraux qui l'ont assuré du succès.
- Furieux contre lui-même pour avoir écouté des gens en qui il n'avait pas confiance.
C'est la première grande leçon de sa présidence : jamais plus il ne suivra aveuglément les recommandations de ses conseillers militaires. Cette méfiance, cultivé après l'humilitation cubaine va, dix-huit mois plus tard, peut-être sauver le monde.
Vienne, Berlin et l’hiver froid : Khrouchtchev teste Kennedy
En juin 1961, quelques semaines après la Baie des Cochons, Kennedy rencontre Khrouchtchev à Vienne. L'atmosphère est cordiale en surface, mais derrière les sourires protocolaires, c'est un combat de boxe.
Khrouchtchev, conforté par le récent succès de son programme spatial qui vient d'envoyer Yuri Gagarine dans l'espace, et par l'échec américain à Cuba, arrive avec un plan précis : tester Kennedy, le pousser, mesurer ses limites.
Kroutchev et JFK à Vienne
Il attaque sur Berlin, exigeant un traité de paix qui mettrait fin au statut d'occupation des Alliés dans la ville et transformerait Berlin-Ouest en ville libre démilitarisée — ce qui, en pratique, signifierait l'abandon de la ville aux Soviétiques.
Il attaque sur le Laos, sur Cuba, sur le tiers-monde. Il est brutal, sarcastique, condescendant.
À l'issue du sommet, Kennedy confie à James Reston du New York Times qu'il vient de vivre la pire expérience de sa vie. Khrouchtchev l'a "devastated". En public, il laisse tomber une seule phrase qui résume tout :
«Ça va être un hiver très froid.»
Secoué, le président a pourtant tenu sur l'essentiel : il refuse d'abandonner Berlin. Kroutchev prend acte.
Dans la nuit du 12 au 13 août 1961, des soldats est-allemands commencent à barricader la frontière entre Berlin-Est et Berlin-Ouest avec des rouleaux de fil de fer barbelé. En quelques semaines, le fil de fer devient du béton. Le Mur est en train de naître.
Le mur en construction
Khrouchtchev a choisi d'enfermer ses propres citoyens plutôt que de prendre Berlin de force. Pour les Berlinois, c’est une déchirure immédiate : familles séparées, rues coupées, vies suspendues.
Pour Kennedy, c'est un soulagement. La crise berlinoise est terminé. En privé, il dit :
"Un mur vaut mieux qu'une guerre"
La Crise de Cuba (Octobre 1962)
Dans les derniers jours de septembre 1962, un avion espion U-2 de l'US Air Force effectue une mission de reconnaissance routinière au-dessus la province de Pinar del Río, à Cuba.
Le 14 octobre, les photos développées atterrissent sur le bureau du directeur adjoint de la CIA. Ce que l'analyste voit en les examinant à la loupe lui fait froid dans le dos. Les clichés révèlent des formes géométriques caractéristiques : des rampes de lancement pour missiles SS-4 soviétiques à portée intermédiaire.
Missiles soviétiques lors d'un défilé militaire sur la Place Rouge
L'impensable est arrivé. Khrouchtchev a installé le feu nucléaire à 150 kilomètres de la Floride, capables d'atteindre Washington en treize minutes.
Le 16 octobre à 8h45 du matin, Kennedy apprend la nouvelle. Il écoute le briefing en silence, le visage fermé. Puis il dit simplement :
«Nous devons agir.»
Carte : la portée des missiles soviétiques installés à Cuba
En installant des missils à Cuba, l'URSS vient de déclencher la crise la plus grave de toute la Guerre Froide, et peut-être de l'Histoire de l'humanité. Pendant 13 jours, le monde va vivre en sursis, risquant à tout moment de sombrer dans l'apocalypse nucléaire.
Le mécanisme : La compensation stratégique
Pourquoi Khrouchtchev a-t-il pris un risque aussi colossal ? Depuis 1959, les États-Unis ont déployé des missiles Jupiter armés de têtes nucléaires en Turquie, à quelques centaines de kilomètres des frontières soviétiques. Leur présence est insupportable pour Moscou.
Cuba offre l'occasion de rééquilibrer la situation. En installant des missiles soviétiques à 150 kilomètres des côtes américaines, Khrouchtchev retire trois bénéfices immédiats :
- Il protège Castro contre une nouvelle invasion américaine,
- Il répond aux Jupiter de Turquie par une logique de réciprocité que personne ne peut contester,
- Il renforce sa légitimité dans son propre camps, démontrant au Politburo et aux militaires (qui trouvent sa politique trop molle), qu'il peut tenir tête aux Américains.
De plus, l'épisode de la Baie des Cochons a confirmé que Kennedy hésite, se dérobe, recule sous la pression : le maître du Kremlin parie qu'il n'osera pas riposter.
Kroutchev et Castro, sur le mausolé de Lénine lors d'un défilé militaire.
Treize jours à minuit (16-28 octobre)
Dès la découverte des missiles, Kennedy réunit l'ExComm : un comité de crise exceptionnel. Les généraux, menés par le général de l'Air Force Curtis LeMay, demandent un bombardement immédiat et une invasion de l'île.
Mais 40 000 soldats soviétiques sont déjà présents à Cuba. Une simple escarmouche entre ces russes et des soldats américains débarqués pourrait dégénérer en un troisième conflit mondiale. Pour LeMay, c'est un risque qu'il faut prendre.
Kennedy l'écoute, les mâchoires serrées. Il confie à son frère Robert :
«Ces généraux sont fous.»
Le président écoute les militaires. LeMay est le premier à droite, sur le canapé.
Le président, hanté par l'échec de la Baie des Cochons, refuse de se laisser dicter sa conduite par les militaires. Il rejette ces projets d'invasion et choisit une voie intermédiaire : la «Quarantaine».
Ce terme désigne en fait le blocus naval de Cuba par la marine américaine, pour empêcher la livraison de nouvelles têtes nucléaires par les cargos russes, qui font chemin dans l'atlantique.
Le 24 octobre, les cargos russes, escortés par 4 sous-marins d'attaque, s'approchent de la ligne d'interdiction. Dans les foyers du monde entier on suit leur progression à la radio. On attend le premier coup de canon qui déclencherait l'échange nucléaire global.
En public, les deux dirigeants se rejettent mutuellement la responsabilité de la crise, tandis qu'à l'ONU, les délégués américain et soviétique s'invectivent. Quand Kennedy envoie la marine américaine encercler Cuba, Kroutchev menace :
«C'est le chemin qui mène à une guerre thermonucléaire mondiale.»
Le détail noir : Le "Samedi Noir" et le veto d'Arkhipov
Le 27 octobre 1962 restera comme le jour où l'humanité a vacillé sur le bord de l'abîme. Deux incidents simultanés ont failli précipiter l'échange nucléaire total.
D'abord, l'avion américain U-2 du major Rudolf Anderson est abattu par un missile soviétique au-dessus de Cuba. Tandis que les généraux américains hurlent à la riposte, Kennedy temporise, soupçonnant un ordre local non autorisé par Moscou.
Mais c'est dans les profondeurs des Caraïbes que se joue le destin de l'humanité. Le sous-marin soviétique B-59, pilonné par des grenades d'exercice de la marine américaine, est à bout de souffle. La température dépasse les 50°C, l'oxygène manque et le contact avec le Kremlin est rompu. Persuadé que la Troisième Guerre mondiale a commencé, le commandant Savitsky ordonne d'armer la torpille nucléaire.
Conformément au protocole, le tir exige l'accord unanime des trois officiers supérieurs présents à bord. Si le commandant et l'officier politique donnent leur feu vert, le second de la flottille, Vasili Arkhipov, oppose un refus catégorique.
Dans la carlingue hurlante et étouffante, une dispute féroce éclate, mais Arkhipov reste inflexible. Il convainc ses collègues que les grenades américaines ne sont que des signaux pour les forcer à faire surface et non des attaques mortelles.
Par son seul sang-froid, il impose le veto. Sans l'obstination de cet officier, le B-59 aurait vaporisé un porte-avions américain, déclenchant par effet domino la destruction mutuelle assurée. Le sort de l'humanité n'a tenu, cet après-midi-là, qu'à la volonté d'un homme qui a refusé de céder à la panique.
La résolution
Kennedy et Khrouchtchev ont tous deux réalisé qu'ils étaient en train de perdre le contrôle de leur propre machine de guerre. Face à leur généraux qui poussent à l'affrontement, les deux hommes vont devoir désamorcer la situation sans pour autant perdre la face en donnant l'impression de céder à l'adversaire.
L'issue de la crise se dessine dans les coulisses. Au ministère de la Justice, Robert Kennedy rencontre secrètement l'ambassadeur soviétique. Les deux hommes négocient un accord de la dernière chance. Un compromis est trouvé : l'URSS retire ses missiles de Cuba contre la promesse américaine de ne jamais envahir l'île.
Une autre clause demeure strictement confidentielle : les États-Unis acceptent de démanteler leurs bases de missiles en Turquie, à condition que ce geste ne soit jamais lié publiquement à la crise cubaine.
Kennedy sort grandi de la crise parce qu’il a tenu sans céder ; Khrouchtchev, lui, en sort affaibli politiquement mais pas entièrement vaincu, car il a obtenu la survie de Cuba et une concession secrète sur la Turquie. Mais le plus important : le conflit nucléaire a été évité.
La crise va grandement impacter les deux hommes : ils ont tous les deux regardé dans l'abîme, tenu l'avenir de l'humanité entre leurs mains, et décidé de faire machine arrière. Cette expérience partagée va transformer leur relation.
Le téléphone rouge : l'apprentissage de la survie
Le 28 octobre 1962, au lendemain de la résolution de la crise, un silence étrange s'installe sur Washington et Moscou. Pas le silence de la victoire — aucun des deux camps ne pavoise, aucun défilé, aucun discours triomphal. Le silence de deux hommes qui viennent de regarder dans le même abîme et qui en sont revenus changés. Kennedy s'enferme dans le Bureau ovale. Khrouchtchev reçoit les félicitations de ses collaborateurs avec une froideur qui les déconcerte. Il sait, lui, ce que personne d'autre ne sait encore : à quel point le monde a frôlé la fin.
Ce que la crise de Cuba a produit, c'est une révélation partagée sur le danger d'une escalade nucléaire. Et cette révélation va transformer, dans les mois qui suivent, la nature même de la Guerre froide.
Le problème du temps
La première leçon que Kennedy et Khrouchtchev tirent de Cuba a été la difficulté de leur communication. Pendant les treize jours de la crise, les deux hommes ont communiqué principalement par télégrammes officiels acheminés via l'ambassade soviétique à Washington.
Un télégramme de Khrouchtchev mettait en moyenne six heures pour être chiffré à Moscou, transmis, déchiffré et traduit à Washington. La réponse de Kennedy prenait autant de temps dans l'autre sens. Douze heures pour un échange. Dans une crise où chaque minute comptait, où les sous-marins prenaient des décisions autonomes dans les profondeurs de l'Atlantique, où des pilotes d'avions espions s'égaraient accidentellement dans l'espace aérien adverse, douze heures était une éternité.
Le 27 octobre, le jour le plus dangereux, Khrouchtchev avait envoyé deux messages contradictoires à Kennedy à quelques heures d'intervalle. L'impossibilité de clarifier en temps réel lequel des deux engageait vraiment Moscou avait failli faire dérailler toute la négociation.
La conclusion s'impose d'elle-même : il faut une ligne de communication directe et permanente entre les deux superpuissances. Non pas pour négocier — les diplomates sont là pour ça. Mais pour éviter que la prochaine crise ne dégénère à cause d'un télégramme mal traduit ou d'un délai de six heures au mauvais moment.
Le téléphone rouge
Le 20 juin 1963, les États-Unis et l'Union soviétique signent l'accord établissant la ligne directe Moscou-Washington. Elle entre en service le 30 août.
Pour la première fois dans l'histoire, deux nations qui se considèrent comme des ennemies existentielles acceptent officiellement qu'elles ont besoin de se parler pour survivre. C'est l'admission que l'autre camp n'est pas seulement un adversaire à vaincre, mais un partenaire de survie nécessaire — aussi paradoxal que cela puisse paraître.
Le discours de l'Américan University : vers une nouvelle détente ?
Le 10 juin 1963, vingt jours avant la signature de l'accord sur la hotline, Kennedy prononce un discours à l'American University de Washington. Ce discours est l'un des textes les plus marquants de la Guerre froide.
Kennedy n'y parle pas de victoire, de force ou d'endiguement. Il parle de paix. Pas comme une idée abstraite ou un slogan électoral, mais comme une nécessité.
Il ne s'adresse pas à l'Amérique mais au monde. Lui qui plus que tous a été frappé par la fragilité de la civilisation humaine à l'ère des armes nucléaires, rappelle une réalité essentielle : l'Humanité partage la même planète, et les mêmes aspirations profondes.
«Notre lien commun le plus fondamental est que nous habitons tous cette petite planète.
Nous respirons tous le même air. Nous chérissons tous l'avenir de nos enfants. Et nous sommes tous mortels.»
Le Traité de Moscou
Deux mois après le discours, le 5 août 1963, les États-Unis, l'Union soviétique et le Royaume-Uni signent à Moscou le Traité d'interdiction partielle des essais nucléaires. Il interdit les essais nucléaires dans l'atmosphère, dans l'espace et sous l'eau. C'est le premier accord de contrôle des armements nucléaires de l'histoire.
Kennedy signe le traité dans une sobriété presque mélancolique. Il sait que c'est insuffisant — la France et la Chine refusent de signer ; les essais souterrains continuent ; l'arsenalisation ne s'arrête pas.
Mais il sait aussi que c'est un commencement. Que quelque chose a changé dans la structure de la Guerre froide depuis octobre 1962. Que la peur partagée peut produire, parfois, de la sagesse partagée.
L'ombre du Vietnam
Un dernier dossier arrive sur le bureau de Kennedy en cet automne 1963. Un dossier qui grossit chaque semaine et que ses conseillers lui présentent avec une inquiétude croissante : le Vietnam.
Depuis 1961, Kennedy a envoyé au Sud-Vietnam environ 16 000 "conseillers militaires" américains — officiellement non combattants, officieusement engagés dans un conflit de guérilla contre les communistes du Nord. Le régime de Ngo Dinh Diem, impopulaire, corrompu, vient d'être renversé par un coup d'État militaire en novembre 1963 — avec, selon toute vraisemblance, l'aval tacite de la CIA. Diem est assassiné. Le Sud-Vietnam s'enfonce dans l'instabilité, tandis que le Nord-Vietnam appelle à l'unification du pays sous la dictature communiste.
Kennedy doute. Le sénario ressemble beaucoup à celui de la Corée en 1950 mais le monde, sur la voie de la détente, a-t-il besoin d'une nouvelle Guerre de Corée ?
Dans les semaines précédant Dallas, Kennedy dit à ses collaborateurs vouloir retirer les conseillers américains du Vietnam après sa réélection de 1964. Le 11 octobre, il ordonne le retrait de 1 000 d'entre eux d'ici fin 1963. C'est un signal. Peut-être le début d'une sortie.
Le débat historique est ouvert et ne se fermera jamais : Kennedy aurait-il escaladé au Vietnam comme Johnson l'a fait ? Ou aurait-il trouvé une porte de sortie ? Nous ne le saurons jamais car sa présidence va s'achever prématurement, le 22 novembre 1963.
Le glas de Dallas : le sang de la détente
Le 22 novembre 1963, John F. Kennedy arrive à Dallas pour une tournée politique de deux jours dans un État qu'il sait difficile. Les élections de 1964 approchent et il doit consolider sa base électorale dans les États conservateurs du sud, qu'il a fragilisé avec ses prises de positions sur les droits civiques.
Kennedy n'est pas enthousiaste. Il a d'autres choses en tête — le Vietnam, les négociations de désarmement, un discours qu'il prépare sur la politique étrangère... Mais il vient quand même.
Ce vendredi 22 novembre, il fait beau. Le cortège présidentiel traverse le centre-ville pour se rendre au Dallas Trad Mart, où le Kennedy doit prononcer un discours et rencontrer des chefs d'entreprises. Le président descend Elm Street dans la Lincoln décapotable, saluant la foule qui s'est massée sur les trottoirs.
Voyant le monde qui s'est déplacé pour le soutenir, la femme du gouverneur de l'État, Nellie Connally, se retourne pour lui dire :
« Monsieur le Président, vous ne pourrez pas dire que Dallas ne vous aime pas ! »
Jackie est à côté de lui, dans sa robe rose Chanel. La voiture s'engage sur Dealey Plaza. Il est 12h30.
Trois coups de feu retentissent. Des cris. Le président s'effondre. La limousine accélère pour quitter les lieux, mais personne ne comprend encore ce qui s'est passé. À 13h00, Kennedy est déclaré mort à l'hôpital de Parkland Memorial. Il vient d'être assassiné.
La scène que le monde n'oublie pas
Dans les heures qui suivent, le vice-président Lyndon B. Johnson (LBJ) prête serment comme 36e président des États-Unis à bord de l'Air Force One. À sa droite, Jacqueline Kennedy — encore dans son tailleur rose, les mains et les genoux tachés du sang de son mari.
Ce tailleur rose taché de sang, c'est la fin de quelque chose. La fin de l'optimisme des années Kennedy, de la Nouvelle Frontière, de la conviction que l'intelligence et le charme peuvent maîtriser l'histoire. La Guerre froide continue — mais elle va continuer différemment, plus sombrement, sans cet homme qui avait commencé, timidement, à en imaginer la sortie.
On propose pourtant à la Première Dame de se changer, pour ne pas "choquer" l'opinion en apparaissant couverte de sang sur une photographie officielle, mais Jacky Kennedy est catégorique :
«Je veux qu'ils voient ce qu'ils ont fait»
Mais d'ailleurs, qui sont "ils" ?
Lee Harvey Oswald et les questions sans réponse
À l'instant où la nouvelle de l'assassinat atteint Moscou, une panique froide s'empare du Kremlin. En cause, le profil du tireur présumé, Lee Harvey Oswald. Cet ancien Marine a fait défection en URSS en 1959, où il a vécu trois ans et épousé une Russe, avant de revenir aux États-Unis. Il est arrêté moins d'une heure après l'assassinat.
Khrouchtchev craint que la Maison-Blanche ne voie dans cet acte une opération des services secrets soviétiques. Si les "faucons" du Pentagone concluent à une main de Moscou derrière Oswald, la riposte nucléaire pourrait être déclenchée dans l'heure.
Dans un geste de transparence inédit, l'URSS transmet quasi immédiatement ses dossiers sur Oswald aux services américains pour prouver qu'il n'était qu'un élément instable et non un agent actionné.
Le tireur, lui, se mure dans le silence. Deux jours après son arrestation, le 24 novembre, il est abattu en direct devant les caméras de télévision, par un directeur de boite de nuit locale.
L'enquête postérieure conclura qu'Oswald a agit seul, mais un homme isolé aurait-il réellement pu assassiner un président ? Surtout, comment le tireur a-t-il pu être assassiné deux jours plus tard, au coeur même de l'Hôtel de Ville de Dallas ! Aurait-on cherché à la faire taire ?
Les théories du complot vont bon train, impliquant tour à tour la mafia, ou la CIA elle-même. Le fait est qu'en mourant, Oswlad emporte avec lui tout ses secrets.
Khrouchtchev pleure son meilleur ennemi
Informé de la mort de son rival, Kroutchev s'effondre dans son bureau. Entre les deux hommes, malgré les menaces de Vienne et les missiles de Cuba, un profond respect s'était installée. Ils étaient les deux seuls êtres humains à avoir partagé le poids de l'apocalypse imminente.
Khrouchtchev ordonne que les drapeaux soviétiques soient mis en berne, une première pour un dirigeant capitaliste, et envoie son ministre des Affaires étrangères, Gromyko, aux funérailles avec un message personnel pour la veuve Kennedy.
Le dirigeant soviétique sait que sa propre position au Politburo est désormais fragilisée : sans Kennedy pour valider sa politique de Détente, les partisans de la ligne dure à Moscou (menés par Brejnev) commencent déjà à préparer son éviction. Onze mois après Dallas, en octobre 1964, il est renversé par un coup de palais mené par Brejnev et Kossyguine.
Les deux hommes qui avaient inventé, ensemble et malgré eux, les premiers rudiments d'une coexistence raisonnée, sont éliminés de la scène politique à quelques mois d'intervalle. La Guerre froide perd ses deux protagonistes les plus lucides.
Johnson hérite — et le Vietnam commence vraiment
Lyndon Baines Johnson est un homme politique d'une habileté redoutable, architecte du New Deal législatif, maître du Sénat américain depuis des années. Mais il n'est pas Kennedy. Et sur la Guerre froide, il n'a pas les mêmes intuitions.
Johnson hérite d'un Vietnam en décomposition — le coup d'État contre Diem a plongé le Sud dans une instabilité chronique, les Viêt-Cong gagnent du terrain, le gouvernement de Saigon change de mains tous les quelques mois. Il hérite aussi de tous les conseillers de Kennedy — McNamara, Bundy, Rusk — qui lui présentent le Vietnam comme un test de la crédibilité américaine dans la Guerre froide. Si les États-Unis laissent tomber le Sud-Vietnam, le message envoyé à Moscou et Pékin sera dévastateur.
Johnson, contrairement à Kennedy, ne remet pas ce raisonnement en question. Il ne demande pas si la prémisse est juste. Il accepte le cadre, et dans ce cadre, la seule réponse possible est l'escalade. En août 1964, l'incident du Golfe du Tonkin — une attaque nord-vietnamienne sur des destroyers américains, dont la réalité elle-même sera plus tard mise en doute — lui fournit le prétexte législatif qu'il cherchait. Le Congrès lui accorde carte blanche pour engager les forces américaines au Vietnam. En 1965, les premiers Marines débarquent à Da Nang. En 1968, il y a 500 000 soldats américains au Vietnam.
Kennedy aurait-il fait la même chose ? La question est insoluble, et les historiens se divisent dessus depuis soixante ans. Ce que nous savons, c'est que Kennedy avait signé l'ordre de retrait des premiers conseillers. Ce que nous savons, c'est que Johnson annule cet ordre dans les semaines qui suivent Dallas. Ce que nous savons, c'est que la guerre du Vietnam coûtera 58 000 vies américaines, entre deux et trois millions de vies vietnamiennes, et déchirera la société américaine d'une façon dont elle ne s'est jamais complètement remise.
Ce que nous savons aussi, c'est que Kennedy avait commencé à comprendre quelque chose que Johnson n'a jamais compris : qu'on ne gagne pas une guerre froide avec des soldats dans la jungle. Qu'on la survit, au mieux, avec de la lucidité et du sang-froid.
La fin de l'innocence
Il y a une façon de mesurer ce que Dallas a changé qui dépasse la politique étrangère et les calculs stratégiques. C'est la façon dont le monde a vieilli ce jour-là.
Les années Kennedy avaient été portées par une énergie particulière — jeune, iconoclaste, légèrement arrogante — convaincue que l'intelligence peut tout résoudre, que les hommes bons peuvent gagner contre les vieilles forces de l'histoire.
Après Dallas, quelque chose se referme. La Guerre froide continue — elle continuera pendant encore vingt-six ans. Mais elle continue différemment. Plus bureaucratique, plus cynique, plus gérée par des appareils que par des hommes. La détente viendra, sous Nixon et Kissinger, mais ce sera une détente froide, calculatrice, sans la dimension humaine qu'avaient commencé à construire Kennedy et Khrouchtchev après Cuba. Le téléphone rouge restera en service. Le traité d'interdiction des essais restera en vigueur. Mais l'élan est cassé.
Berlin devient l’autre grand théâtre de cette reconquête symbolique. Le mur, que l’Est croyait construire comme une solution, se retourne peu à peu contre lui comme une confession de faiblesse. Kennedy l’a compris très vite, et cette intuition culminera en 1963, lorsqu’il se rendra dans la ville et lancera son célèbre **« Ich bin ein Berliner »**. Ce discours dépasse de loin la solidarité diplomatique. Il transforme Berlin-Ouest en avant-poste moral du monde libre et le mur en monument de l’échec communiste. Là où Khrouchtchev pensait avoir stabilisé une crise, il a en réalité figé dans le béton l’aveu le plus puissant contre son propre camp.
Deux ans plus tard, en juin 1963, Kennedy viendra à Berlin pour en faire la démonstration. Devant une foule de deux millions de Berlinois massés sur la Rudolph-Wilde-Platz, il prononce les mots qui resteront : «Tous les hommes libres, où qu'ils vivent, sont des citoyens de Berlin.» La foule explose. Le Mur est toujours là — mais Kennedy vient de le transformer en symbole de la défaite soviétique.
Mais nous sommes en juin 1963. Beaucoup de choses se sont passées entre les deux. Et la plus importante d'entre elles se passe en octobre 1962, à 1 400 kilomètres de Berlin, sur une île des Caraïbes.













