Le 2 septembre 1945, une marée humaine s'engouffre sur la place Ba Dinh, à Hanoï. Au milieu des drapeaux rouges à étoile jaune, un homme frêle, vêtu d'une simple veste de coton beige et chaussé de sandales de caoutchouc, s'approche du micro. Pour la première fois, le peuple vietnamien entend la voix d'Hô Chi Minh.
À la surprise des quelques agents des services secrets américains (l'OSS) présents sur l'estrade, le vieux révolutionnaire ne commence pas par un slogan marxiste, mais par une citation de Thomas Jefferson :
«Tous les hommes sont créés égaux».
En cet après-midi de septembre, le Vietnam croit toucher au but. Le Japon a capitulé, la France coloniale semble appartenir au passé et l'Amérique, qui soutient le mouvement indépendantiste depuis 1944, apparaît comme un allié naturel .
Pour les vietnamiens, c'est le début de l'«Automne de la Liberté», une parenthèse enchantée de quelques mois qui va s'écraser contre les réalités glaciales de la géopolitique mondiale.
Ce jour-là, Hô Chi Minh ne le sait pas encore, mais il vient de signer le prologue d'une tragédie de trente ans que les vietnamiens appellent aujourd'hui la "Guerre de 10 000 jours".
L'Indochine française sous la botte japonaise
La "Perle" de l'Empire
Depuis la fin du XIXe siècle, l'Indochine française était la "perle" de l'Empire. Ce territoire grand comme trois fois la France fascine par sa beauté, sa richesse, et sa culture.
Des parisiens se promènent au milieu d'une reconstitution du Temple d'Angkor Vat, construit au XIIème siècle par l'Empire Khmer, au Cambodge.
Le temple a été reproduit à l'identique dans le parc de Vincennes à l'occasion de l'exposition coloniale de 1931. Il illustre la fascination des français pour les anciennes civilisations de son Empire.
"L'Indochine" n'est pas un pays en tant que tel. C'est une construction administrative française, un assemblage de cinq territoires aux statuts juridiques distincts, aux histoires et aux populations différentes.
- La Cochinchine, au sud, est une colonie de plein droit, administrée directement par Paris depuis 1862.
- L'Annam et le Tonkin, au centre et au nord, sont des protectorats où subsiste une monarchie vietnamienne fantoche.
- Le Cambodge et le Laos complètent l'ensemble.
Ce que ces cinq territoires ont en commun, ce n'est ni une langue, ni une histoire partagée, ni un destin commun. C'est la France.
Carte : l'Indochine française
L'Empire français exploite économiquement la péninsule, qui fournit de très grandes richesses agricoles et minières
- Le delta du Mékong produit du riz en quantités industrielles, destiné à l'exportation,
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Les plantations d'hévéa de Cochinchine alimentent les usines Michelin en caoutchouc,
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Les mines de charbon du Tonkin tournent à plein régime.
- Le café, le thé et l'opium complètent le tableau.
Carte : l'exploitation économique de l'Indochine (les cultures d'Hévéa produisent la caoutchouc).
Sur le papier, la péninsule est prospère : l'Indochine représente à elle seule le quart de tout le commerce entre la métropole et ses colonies, et capte plus de 30% des capitaux investis dans tout l'Empire.
Inauguration de la première ligne de chemin de fer d'Indochine au XIXème siècle
En réalité, cette richesse économique est capté par une élite européenne privilégié, qui s'enrichit sur le travail des travailleurs vietnamiens. Dans ce landerneau, la connivence fait des fortunes.
Pour faire fonctionner la machine, la France a construit une structure sociale rigide :
- Au sommet, quelques dizaines de milliers de Français (administrateurs, militaires, planteurs) qui vivent dans un monde parallèle, avec leurs clubs, leurs écoles, leurs quartiers.
- En dessous, une petite bourgeoisie vietnamienne francisée qui a accepté les codes du colonisateur en échange d'une position intermédiaire.
- Et en bas, l'écrasante majorité, plus de 20 millions de vietnamiens, qui ne voient de la France que ses impôts, ses réquisitions et ses gendarmes.
Paysans vietnamiens dans une rizière
Les français, repus et pleins de certitudes, ne semble pas réaliser la fragilité de ce système. Quand en 1940 Rommel déferle avec ses chars sur les plaines de la Marne, il porte un coup dont l'Empire Français ne se remettra certainement jamais.
Personne ne le réalise encore, mais les obus de la campagne de France provoqueront des remous jusqu'au Mékong, renvoyant dans leurs souffles les français d'Indochine au bas de leur piédestale.
Riches colons dans leur villa, à Hanoï
L'occupation japonaise
Le 22 septembre 1940, les troupes japonaises entrent en Indochine. En Europe, la France vient de capituler devant l'Allemagne.
Le gouvernement de Vichy négocie un accord avec le Japon, allié d'Hitler : Tokyo obtient le droit de stationner ses troupes et d'utiliser les infrastructures indochinoises pour sa guerre dans le Pacifique. En échange, l'administration française reste en place.
C'est une situation sans précédent dans l'histoire coloniale : deux puissances occupent simultanément le même territoire.
- Les Japonais ont besoin de l'infrastructure administrative française pour tenir le pays.
- Les Français ont besoin de la protection japonaise pour maintenir une présence.
Les japonais passent le frontière chinoise et entrent en Indochine
Les Vietnamiens observent cette double occupation avec un intérêt particulier. Ce qu'ils voient, c'est un Asiatique tenir un Européen en laisse.
Le mythe de la supériorité de l'homme blanc qui justifiait la colonisation commence à se fissurer.
L'armée anéantie, l'administration incompétente
La domination française, déjà très fragilisée, s'effondre totalement dans la nuit du 9 mars 1945. Les japonais, qui sont en train de perdre la guerre du Pacifique face à États-Unis, décident de désarmer les 12 000 soldats coloniaux français, qui pourraient se retourner contre eux en cas de débarquement allié en Indochine.
À 21h gouverneur général d'Indochine, Jean Decoux, est arrêté dans son bureau. Durant toute la nuit, les militaires sont traqués dans la péninsule.
À Dong Dang, à Hanoï, Hue, les garnisons refusent de déposer les armes et résistent à 1 contre 10 jusqu'à la dernière cartouche. Les japonais honorent leur combativité, avant de les executer.
Des centaines de soldats sont abattus au pistolet. Les officiers sont décapités au katana, selon la tradition Samouraï. Les survivants sont parqués dans des camps d'emprisonnement où ils mourront en masse.
Soldats français capturés à Lang Son. Ils seront exécutés quelques heures plus tard.
En quelques heures, toute présence militaire française est effacée. Le maître colonial, qu'on présentait comme invincible, a été désarmé en une nuit par d'autres Asiatiques. Ce que cette image produit dans la conscience politique vietnamienne est irréversible.
Pendant ce temps, un drame plus sourd se joue : la Grande Famine de 1945. Entre les réquisitions japonaises pour l'effort de guerre et l'incurie de l'administration française, le Nord du pays meurt de faim.
On estime que 2 millions de personnes périssent. Pour les Vietnamiens, le constat est définitif : le système colonial a échoué à remplir sa mission la plus élémentaire : nourrir son peuple.
Vaincus, impuissants, quelle légitimité pourraient encore avoir les français à gouverner l'Indochine ?
Face au délitement français, un mouvement de résistance, communiste mais financé par les États-Unis, commence à tisser sa toile dans le nord du pays : le "Viet Minh".
Hô Chi Minh et la Révolution d’Août (1941-1945)
Depuis les grottes de Pắc Bó, près de la frontière chinoise, un homme observe le chaos avec une patience de prédateur. Cet homme, c'est Hô Chi Minh (« Celui qui éclaire »). Fils d'un fonctionnaire vietnamien déclassé qui avait refusé de servir l'administration coloniale, Hô a passé sa vie à l'étranger, prêchant en occident pour l'indépendance du vietnam.
Hô Chi Minh est un personnage complexe. Intellectuel passé par le lycée français, il est d'abord nationaliste, avant sa découverte des écrits de Lénine dans les années 1920, qui vont le pousser vers le communisme. Formé à Moscou par le Komintern, il a été envoyé par l'URSS en Asie pour fonder un mouvement communiste vietnamien.
Hô Chi Minh dans les années 1920, lors d'un congrès communiste à Tours.
La machine de guerre : Le Viêt Minh
En 1941, Hô Chi Minh rentre clandestinement au Vietnam, à cinquante et un ans, après avoir passé 30 ans à l'étranger. Dans la jungle du Viêt Bac, à la frontière chinoise, il fonde le Viêt Minh, la "Ligue pour l'indépendance du Vietnam".
Le génie de Hô est de ne pas mettre le communisme en avant, mais le nationalisme. Il ratisse large. Paysans, intellectuels, et même petits bourgeois s'unissent sous une seule bannière : bouter les occupants (Français et Japonais) hors du pays.
Hô Chi Minh travaille à son bureau, en pleine jungle
En dissimulant ses convictions communistes, Hô-Chi-Minh gagne un très puissant allié : les États-Unis. En 1945, des agents américains de l'OSS (ancêtre de la CIA) sont parachutés dans la jungle pour entraîner les guérilleros Vietnamiens au maniement des armes modernes. Le but est qu'ils puissent combattre les japonais.
Les américains fournissent au Viet Minh armes ; entraînement ; mais aussi des médicaments qui vont sauver la vie du chef révolutionnaire, que les mois passés dans la forêt ont rendu gravement malade. Ils le regretteront amèrement 20 ans plus tard.
Hô-Chi-Minh, en short, et Giap (son second) dans son costume blanc. Ils sont entourés par les agents américains de l'OSS.
La Révolution d'Août : Le vide du pouvoir
Le 15 août 1945, le Japon capitule. Les japonais s'apprêtent quitter le pays et les français sont toujours désarmés et emprisonnés. Le Vietnam se retrouve dans un vide politique absolu.
C'est une opportunité unique. Hô-Chi-Minh le sait. Il va passer à l'action avec une rapidité impressionante. En une semaine, le Viêt Minh sort de la jungle et s'empare des villes. C’est la Révolution d’Août.
Hô Chi Minh et Giap sortent de la Jungle
Entre le 14 et le 25 août 1945, le Viêt Minh prend le contrôle de la quasi-totalité du pays, sans violence car il n'y a plus aucune autorité pour s'opposer à eux.
L’Empereur Bảo Đại, dernier vestige de la monarchie vietnamienne, comprend que le vent a tourné. Dans un geste hautement symbolique, il abdique et remet son sabre, le symbole de son pouvoir, aux représentants de Hô Chi Minh. Il dit :
«Je préfère être citoyen d'un pays libre que roi d'un pays asservi.»
Qu'il le pense vraiment ou non importe peu. La monarchie millénaire prend fin sans une goutte de sang.
Le 2 septembre 1945 : Le cri de Jefferson à Hanoï
Le 2 septembre 1945, à Hanoi, sur la place Ba Đình, les vietnamiens découvrent pour la première fois Ho Chi Minh. Il a cinquante-cinq ans, il est maigre, simplement vêtu, sans uniforme ni décorations. Devant une foule de 500 000 personnes, il proclame l'indépendance de la République populaire du Vietnam, et déclare :
«Tous les hommes sont créés égaux. Ils sont dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables.
Parmi ces droits se trouvent la Vie, la Liberté et la recherche du Bonheur.»
Ces mots, qui seront inscrits dans la constitution de la nouvelle République, ne sont pas les siens. Ce sont ceux de Thomas Jefferson, traduits en vietnamien.
Hô Chi Minh a choisi cette citation avec soin. Elle est un signal explicite à Washington : nous parlons votre langage, nous nous réclamons de vos valeurs, nous attendons votre soutien.
Hô Chi Minh prononce le discours du 2 septembre
Il espère que le président Roosevelt, champion de l'anticolonialisme, s'opposera au retour de la France. Mais Roosevelt est mort en avril et on successeur, Harry Truman, a d'autres priorités.
Le nouveau président américain cherche à ménager la France dont il a besoin pour reconstruire l'Europe. L'alliance avec Paris face à l'URSS vaut bien plus que l'indépendance d'un petit pays d'Asie.
Truman rencontre le Général de Gaulle
Les vietnamiens, eux, comprennent que l'indépendance n'est pas encore acquise : sans Roosevelte pour les en empêcher, les français reviendront bientôt en Indochine.
Mais Hô Chi Minh a-t-il les moyens de défendre sa jeune république ?
La France revient
Pendant qu’Hô Chi Minh savoure ses premiers jours de président à Hanoï, le destin du pays se joue à des milliers de kilomètres de là, dans les bureaux feutrés de la conférence de Potsdam. Les Alliés doivent organiser le désarmement des Japonais présent en Indochine, et administrer le pays le temps qu'une nouvelle autorité émerge.
La décision est prise de couper la péninsule en deux, au niveau du 16e parallèle.
- Au Nord, les troupes nationalistes chinoises de Tchang Kaï-chek s'installent
- Au Sud, ce sont les Britanniques du général Gracey.
Mais les français, bien qu'exclus de ce partage, ne comptent pas abandonner leur colonie !
De Gaulle contre Roosevelt
Franklin Roosevelt nourrit depuis longtemps une méfiance profonde envers le colonialisme français, et envers de Gaulle personnellement.
À la conférence de Yalta en février 1945, il évoque l'idée d'une tutelle internationale sur l'Indochine, menant progressivement à l'indépendance. Il confie à son fils, Elliott :
«La France a tenu ce pays et ses habitants pour des esclaves. Après la guerre, il n'y a aucune raison que cela continue.»
Les trois principaux chefs alliés à Yatla (de gauche à droite : Churchill ; Roosevelt et Staline).
La voix de la France pèse peu dans les négociations sur l'après-guerre, mais de Gaulle va pousser pour la faire entendre.
Pour Charles de Gaulle, c'est une course contre la montre. Si la France ne revient pas immédiatement en Indochine, il sait qu'elle la perdra pour toujours.
Ce n'est pas pour lui une question économique ni même vraiment une question stratégique. C'est une question d'identité : sans son Empire colonial, la France cesse d'être une grande puissance.
Quand Roosevelt meurt en avril 1945 et que Truman lui succède, la position américaine se ramollit. Truman a d'autres urgences : l'Europe, la bombe atomique, le Japon... L'Indochine, pour lui, est un problème français. Qu'ils le règlent eux-mêmes.
De Gaulle défile sur les Champs-Élysées après la libération de Paris, en 1944.
La campagne de Leclerc
Pour réaffirmer la souveraineté française, De Gaulle envoie en Indochine son plus prestigieux chef de guerre : le général Philippe Leclerc de Hauteclocque, vainqueur de Koufra et libérateur de Paris.
Il embarque à Marseille avec sa 2ème DB en septembre 1945. Les troupes doivent arriver à Saïgon en octobre.
Les Français vont revenir. Avec leurs uniformes, leurs galons, leurs règles, si certains d'être dans leur droit. Mais qu'en pensent vraiment les vietnamiens ? Pour la première fois depuis 1885, ils ont connu un pays indépendant de fait, sans armée d'occupation étrangère.
Le correspondant du journal Le Monde, l'un des rares à oser une analyse critique, écrit en novembre 1945 :
«Nous revenons en Indochine comme si rien ne s'était passé, mais tout à changé.
Les Vietnamiens ont tenu le pays pendant cinq mois. Maintenant, ils savent qu'ils en sont capables. Cette connaissance ne s'efface pas.»
Affiche de recrutement pour le corps expéditionnaire
Le 5 octobre 1945, Leclerc débarque à Saïgon dans un climat de tension extrême.
Quelques semains plus tôt, des milices Viet Minh avaient semé la terreur en la ville, massacrant des centaines de civils français, femmes et enfants, dans une nuit d'horreur qui gagnera le nom de "Saint-Barthélemy de Saïgon".
Pour la minorité européenne, son arrivée est une délivrance.
Leclerc atterrit en Indochine
À la tête du Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient (CEFEO), Leclerc reprend le sud. Avec ses blindés et son artillerie, il dégage les routes et réoccupe les villes principales de Cochinchine en quelques semaines.
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En apparence, les colonnes de Leclerc ont repris le contrôle du sud.
- En réalité, l'armée française piétine.
Le Viet Minh s'organise en guerrilla. Le jour, quand les français patrouillent, les "Viets" se cachent dans la forêt. La nuit, il sortent poser des pièges, préparer des embuscades, et attaquer les plantations coloniales.
Il n'y a pas de combats frontaux, c'est un jeux du chat et de la souris. Les français doivent traquer les viets dans la jungle, dans les rizières, dans les villages, en s'exposant aux embuscades et aux pièges.
Un guérilleros du Viêt Minh est capturé par les français
Les soldats français s'épuisent dans cette guerre assymétrique. Derrière chaque buisson, chaque rizière, se cache un soldat ennemi insaisissable soutenu et nourri par la population.
Leclerc réalise que tenir le pays necessite bien plus de moyens que prévu. Dans une lettre à De Gaulle, il dit :
«On ne conquiert pas un pays de vingt millions d'habitants, grand comme trois fois la France, avec une division.
Il faut une armée, et nous ne l'avons pas.»
Patrouille française
Après plusieurs mois de combats, les français n'ont pas progressé. Le constat est clair : la situation ne se règlera pas par les armes. Il faut un accord.
Dès décembre 1945, avec une franchise qui tranche sur l'optimisme officiel, Leclerc conseille à son gouvernement de trouver une issue diplomatique au conflit :
"Il n'y a pas de solution militaire en Indochine. Il n'y a qu'une solution politique."
À Paris, on ne l'écoute pas. Comment croire que la grande armée française soit malmenée par une bande de paysans asiatiques ?
Des soldats français évacuent un blessé
On pense que Leclerc "mollit". Le commandement est progressivement transféré à l'amiral d'Argenlieu, colonialiste convaincu qui voit toute concession comme une trahison.
Il va tout faire pour empêcher l'indépendance du Vietnam. Son intransigeance coûtera cher à la France.
Fontainebleau : la paix manquée
À la fin de l'année 1945, le Vietnam présente un visage schizophrène.
- Le Sud (Cochinchine) : Repris par les Français. La vie coloniale semble reprendre, mais sous une tension permanente. Les attentats et les sabotages se multiplient dès que l'on quitte les zones urbaines.
- Le Nord (Tonkin) : Tenu par le Viêt Minh et occupé par la Chine. C'est là que réside le gouvernement de Hô Chi Minh, qui s'organise et lève une armée.
Contre toute attente, la France et le Viêt Minh s'apprête à signer un accord qui laisse croire à la possibilité d'une sortie politique du conflit. Entre colons et nationalistes, la paix est-elle encore possible ?
Leclerc rencontre Hô Chi Minh.
Le maréchal concentrera ses efforts à la construction d'un accord qui accorderait l'indépendance au Vitnam, tout en y préservant une certaine influence française. Il n'y parviendra pas.
L'accord d'Hanoï
Le 6 mars 1946, dans un appartement du 58 rue Laos à Hanoi, le diplomate français Jean Sainteny et Ho Chi Minh signent un accord préliminaire qui stupéfie tout le monde.
La France reconnaît la République Démocratique du Vietnam comme un État libre, au sein d'une Fédération indochinoise qui regrouppe la Cochinchine (toujours sous administration française), le Cambodge et le Laos.
Carte de l'Union française (nouveau nom de l'Empire colonial français sous la IVème République), à laquelle appartient la nouvelle "Fédération indochinoise".
En échange, Ho Chi Minh accepte le retour de 15 000 soldats français au nord du pays pour une durée de cinq ans, afin de remplacer les troupes nationalistes chinoises qui occupent le Tonkin depuis la capitulation japonaise.
Certains cadres du Viêt Minh crient à la trahison : comment peut-on accepter le retour des soldats français ? Comment peut-on laisser la Cochinchine à Paris ?
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Ho-Chi-Minh a besoin des français pour chasser les chinois.
Chargés officiellement de désarmer les japonais au dessus du 16ème parallèle, les 180 000 soldats de Chiang Kai-shek pillent méthodiquement le pays ; démontent les usines ; réquisitionnent les récoltes. Comparé à ces pillards, les 15 000 français sont le moindre mal. Il dit :
"Je préfère renifler la merde française pendant 5 ans que bouffer la merde chinoise jusqu'à la fin de ma vie."
Hô Chi Minh, toujours maître d'Hanoï.
Les français, eux, espèrent utiliser ces 15 000 soldats comme un cheval de Troie. En reprennant militairement pied dans le nord, ils obtiennent un levier de négociation pour le futur.
C'est donc un accord de circonstance qui ne repose sur aucun consensus clair quand au futur politique de l'Indochine. Il ne faudra attendre que quelques mois pour que des désaccords profonds ne brisent cette paix fragile.
Leclerc passe en revue les troupes du Viet Minh après son arrivée à Hanoï
La conférence de Fontainebleau
Comme convenu dans l'accord prééliminaire, les deux partis se rencontrent en France à l'été 1946, pour régler tous les détails.
La conférence de Fontainebleau s'ouvre le 6 juillet 1946 au le bord de la Loire.
Le cœur de la négociation est la Cochinchine. Pour les Vietnamiens, la question ne se pose pas: la Cochinchine est vietnamienne et doit le rester.
Mais les Français voudraient y installer une République indépendante du Nord, qui serait liée aux interêts de la France.
Les arguments sont économiques (la Cochinchine est la colonie la plus développée et la plus rentable), mais aussi symboliques : pour les défenseurs de la colonisation, céder la Cochinchine, c'est admettre que l'empire est fini.
Ancienne affiche de propagande coloniale
Le 1er juin 1946, avant même l'ouverture de la conférence, le haut-commissaire Thierry d'Argenlieu proclame la République autonome de Cochinchine, sans l'accord de son gouvernement.
Ho-Chi-Minh proteste. Leclerc lui-même, indigné par la manœuvre de d'Argenlieu, enverra un télégramme furieux à Paris :
«D'Argenlieu vient de torpiller les négociations avant même qu'elles commencent.»
Il restera sans réponse.
L'amiral d'Argenlieu
Les négociations s'enlisent rapidement. C'est un dialogue de sourd : quand les Vietnamiens réclament "l'independance", les français parlent "d'autonomie" et de "protectorat" au sein de l'Union Indochinoise.
En réalité, la France ne se résoud tout simplement pas à abandonner son Empire colonial. Leclerc fait le tour des salons parisiens pour tenter de convaincre ministres et diplomates, en vain. Il dit :
"Le mot "indépendance" nous faire peur. Mais si nous ne la donnons pas, il la prendront."
Le maréchal meurt quelques mois plus tard, en novembre, dans un accident d'avion.
Hô Chi Minh à son arrivée à Paris, entouré de politiciens français
L'échec de la paix
Le 16 septembre 1946, Hô Chi Minh quitte Paris. Il sait ce que l'échec de Fontainebleau signifie concrètement : une guerre dans les semaines ou les mois qui viennent.
Il convoque Sainteny pour un dernier entretien. Il est fatigué. L'été parisien, les réceptions, les négociations épuisantes ont marqué cet homme de cinquante-six ans, qui a passé sa vie dans la clandestinité et la frugalité. Il dit à Sainteny, sans détour :
«Je suis venu comme un ami. Je pars comme un ennemi. Ce n'est pas ce que je voulais. Ce n'est pas ce que vous auriez dû vouloir non plus.»
De retour à Hanoï, il se prépare à la guerre.
Soldats Viet Minh à Hanoï
En France, l'échec de Fontainebleau divise l'opinion publique.
D'Argenlieu et les partisans de la ligne dure se félicitent. Ils ont obtenu ce qu'ils voulaient : aucune concession au Viet Minh. D'autres s'inquiètent. Léon Blum, ancien président du Conseil, écrit dans la presse avec une lucidité douloureuse :
«Nous sommes en train de manquer le dernier train. Quand les armes parleront, elles ne s'arrêteront pas de sitôt.»
L'étincelle
Le 20 novembre 1946, un incident éclate dans le port d'Haïphong à propos d'un chargement de marchandises. Ce qui aurait dû être un contentieux commercial banal dégénère en échanges de tirs.
Le 23 novembre, d'après les ordres de d'Argenlieu, le croiseur Suffren ouvre le feu sur les quartiers vietnamiens du port. Les obus s'abattent pendant plusieurs heures. Les estimations françaises parlent de centaines de morts. Les estimations vietnamiennes dépassent vingt mille. Dans tout les cas, c'est un massacre.
Ho Chi Minh reçoit la nouvelle dans son bureau. Il n'y a plus rien à négocier. Dans la nuit du 19 décembre 1946, le Viêt Minh lance une attaque générale contre les positions françaises à Hanoï. La guerre d'Indochine commence.






























