En 1954, les accords de Genève mettent fin à la Guerre d'Indochine mais découpent le Vietnam au scalpel. Ce qui ne devait être qu'une ligne de démarcation temporaire au niveau du 17e parallèle devient une frontière étanche entre deux mondes irréconciliables.
- D'un côté, le Nord d'Hô Chi Minh s'installe dans une discipline de fer, soutenu par le bloc communiste.
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De l'autre, le Sud de Diệm tente de bâtir une république anticommuniste sur des millions de dollars américains.
Ce n'est plus une lutte coloniale, c'est un duel entre deux frères ennemis devenus de simples pions sur l'échiquier mondial. La paix de 1954 ne se révèlera qu'une trêve fragile dans la Guerre de 10 000 jours.
Le Nord : Forger l'État socialiste
Pour Hô Chi Minh et les cadres du Lao Dong (le Parti des Travailleurs), la victoire contre la France n'est qu'une étape. Le Vietnam a conquis son indépendance, mais il est à présent divisé en deux, au niveau du 17ème parallèle. La lutte ne saurait être terminée avant la réunification du pays.
Le Nord, désormais officiellement la République Démocratique du Vietnam (RDV), doit devenir le «bastion de la révolution», une base arrière industrielle et idéologique capable, à terme, d'absorber le Sud.
La population observe les canons de Dien Bien Phu qui ont permis la victoire, défiler dans les rues d'Hanoï.
Pour transformer le vieux Tonkin colonial en un État socialiste moderne capable de soutenir une guerre, le régime va engager une série de réformes agraires très violentes calquée sur le modèle maoïste.
La Réforme agraire ou la "justice de classe"
Entre 1954 et 1956, le Nord lance sa grande réforme agraire. L'objectif n'est pas seulement de redistribuer les terres, mais de «purifier» la campagne vietnamienne des "ennemis de classe", sur le modèle que Staline a appliqué contre les "koulaks" en URSS dans les années 1930. Des conseillers chinois encadrent l'opération.
Dans une mise en scène macabre, les paysans sont poussés à «dénoncer les crimes» de leurs voisins ou de leurs propres parents, pour prouver leur loyauté au Parti.
On assiste à des scènes de lynchage public où les petits propriétaires sont humiliés, battus et souvent exécutés sur place.
Le chaos devient tel que la production agricole s'effondre. Des révoltes paysannes éclatent. En 1956, sentant le pouvoir vaciller, "l'Oncle Hô" doit intervenir publiquement. Il verse des larmes devant les caméras et reconnaît des «erreurs graves» on été commises.
La terreur s'arrête mais le but est atteint : la vieille classe de propriétaires terriens est anéantie et le Parti règne désormais sans partage sur l'économie agricole.
Hô Chi Minh parle à des paysans
Bien que les chiffres officiels restent secrets, les historiens estiment que la réforme agraire a causé la mort de 15 000 à 50 000 vietnamiens. Plus significatif encore, pour chaque personne exécutée, on estime que dix autres ont été envoyées dans des camps de «rééducation».
La structure : La machine de guerre idéologique
Une fois les campagnes domptées, Hanoï s'attelle à la création d'un État-garnison. L'aide de l'URSS et de la Chine afflue pour construire les premières usines sidérurgiques et des centrales électriques. Mais le véritable chantier est humain : les masses doivent être endoctrinées dans l'idéologie socialiste.
Le culte de la personnalité autour de «l'Oncle Hô» est savamment orchestré dans les l'écoles primaire : Hô Chi Minh est le grand-père bienveillant, l'ascète sans famille dont la seule épouse est la Nation. Cette image de douceur cache une politique repressive impitoyable.
Hô Chi Minh avec des enfants
La vie privée disparaît ; les voix dissidentes sont réduites au silence ; la liberté individuelle n'existe plus. Le Nord devient un bloc totalitaire tendu vers un seul objectif : la réunification.
Le Sud : L’ascension Diem
Alors que le Nord s’enferme dans une discipline de fer, l'État du Sud Vietnam est à construire.
À Saïgon, l’autorité de l'État est une fiction : l’empereur Bảo Đại, officiellement toujours au pouvoir, préfère les villas de la Côte d’Azur aux rizières de son pays. Il a laissé la ville aux mains de la pègre et des milices religieuses.
Bao Dai et sa femme dans sa villa de Cannes
Dans le chaos politique Sud-Vietnamien, un homme va s'imposer pour rétablir l'ordre : Ngô Đình Diệm. Aristocrate catholique originaire du centre du pays, Diệm est l’homme que Washington a placé pour incarner la "troisième voie" : ni coloniale, ni communiste.
Arrivé au pouvoir grâce à ses soutiens dans les milieux politiques américains, Diem revient au Vietnam en 1954 après 10 ans d'exil. Il n'a alors que très peu d'appuis dans le pays. Eisenhower l'a choisi faute de mieux. Pragmatique, il déclare :
«Diem n'est pas idéal, mais il est à nous»
Le président américain Eisenhower serre la main de Diem
Le mécanisme : La bataille pour la survie de Saïgon
À son arrivée au pouvoir comme Premier ministre en 1954, Diệm est entouré d'ennemis.
Il doit faire face aux «sectes» religieuses qui possèdent leurs propres milices, et surtout au Bình Xuyên, une organisation mafieuse qui contrôle la police, les bordels et les fumeries d'opium de Saïgon, avec la bénédiction tacite des Français.
Diem à son arrivé au pouvoir. À sa gauche, Le Van Vien, le puissant parrain de la mafia de Saïgon.
En 1955, contre l'avis de ses conseillers, Diệm lance l'armée nationale dans une bataille de rue sanglante au cœur de Saïgon pour écraser les milices. Le quartier de Cholon, siège de la mafia, s'embrase. À la surprise générale, Diệm l'emporte.
Après avoir éliminé les sectes et la mafia, il évince Bảo Đại par un référendum truqué (remportant 98 % des voix, avec parfois plus de votes que d'inscrits) et proclame la République du Vietnam le 26 octobre 1955.
Pour asseoir son autorité, Diem alterne entre corruption et force brute : il utilise des fonds secrets américains pour acheter la loyauté des généraux et fait exécuter publiquement les chefs de milices qui refusent de se soumettre.
En un an, l'homme que l'on surnommait le "Messie de pacotille" est devenu le maître absolu du Sud Vietnam.
L'armée régulière lors du coup de force de Diem à Saïgon
Une pluie de dollars
Entre 1956 et 1959, le Sud Vietnam connaît une période que la propagande américaine appelle le «Miracle de Saïgon». Washington injecte des centaines de millions de dollars pour stabiliser l'économie, construire des routes et équiper l'armée. Les villes se developpent ; les magasins se remplissent de produits importés ; le pays se dynamise.
Ce moment marque le divorce définitif avec la France. Les derniers officiers français quittent le pays en 1956, remplacés par des conseillers américains.
Pour les États-Unis, le Vietnam Sud devient une vitrine du capitalisme en Asie, une «sentinelle de la liberté» face au Nord et à la Chine. Pourtant, sous le vernis des nouveaux boulevards de Saïgon, le régime est bien fragile.
Femmes à la terrasse d'un café de Saïgon
Le Clan des Ngô : Une théocratie familiale
Le drame de Diệm est son enfermement. Célibataire et méfiant, il ne fait confiance qu'à sa famille. Le Sud devient un empire familial gérée par le «Clan des Ngô».
- Ngô Đình Nhu : Le frère cadet, est le cerveau politique du régime. Il dirige le parti secret Cần Lao, une police politique calquée sur les méthodes totalitaires pour traquer les opposants.
- Madame Nhu : La "First Lady" du Sud, belle, arrogante et fanatique. Elle impose des «lois de moralité» interdisant le divorce, la danse et la contraception, s'aliénant une jeunesse saïgonnaise qui rêve du mode de vie occidental.
Madame Nhu tire au pistolet, avec des femmes de l'armée sud-vietnamienne
Le népotisme s'installe sans fards : un frère est archevêque, l'autre est gouverneur de province.
Le régime, censé être une démocratie, ressemble de plus en plus à une cour impériale catholique, dans un pays à 90 % bouddhiste.
Survivre par la répression
Ce gouvernement familial opaque et corrompu s'aliène rapidement toutes les catégories sociales du pays : les bouddhistes, les paysans du delta, les intellectuels nationalistes...
Les communistes vont exploiter ce ressentiment. Dans les campagnes, le FNL, mouvement communiste du Sud Vietnam, étend son influence.
Diem répond par la violence : tout opposant est considéré comme un communiste en puissance. En 1956, le pouvoir lance la campagne «Dénoncez les communistes» (Tố Cộng). On arrête les anciens résistants anti-français ; les libéraux ; les paysans mécontents.
Affiche à l'effigie de Diem à Saïgon, en 1955
Le régime introduit la guillotine mobile, qui circule dans les campagnes pour exécuter les suspects. Sa violence ne fait qu'attiser le ressentiment, et pousse une partie de la population dans les bras des communistes.
Un conseiller américain écrira dans un rapport secret en 1958 :
«Diệm est le seul cheval que nous ayons, mais il galope dans la mauvaise direction.»
Diem entouré de ses soutiens
1959 : la naissance de la «Piste»
Jusqu’en 1959, Hanoï a observé le Sud avec retenu. Hô Chi Minh, craignant une intervention américaine et pressé par ses alliés soviétiques et chinois de consolider le Nord, temporisait. Mais au Sud, les réseaux communistes restés sur place après 1954 sont décimés par la répression féroce de Diệm. Il faut agir.
En janvier 1959 la décision est prise : Hanoï autorise officiellement la reprise de la lutte armée au Sud. Mais le Nord n'enverra pas ses chars traverser la frontière. Réitérant la stratégie de la Guerre d'Indochine, il va alimenter une guérilla contre le pouvoir de Saïgon.
La naissance de la "Piste"
Dès le mois de mai 1959, une unité ultra-secrète est créée sous le commandement du colonel Võ Bẩm.
Sa mission : ouvrir une voie de ravitaillement vers le Sud à travers la jungle. C’est la naissance de la Piste Hô Chi Minh.
Carte : la "piste" travers la Jungle Laotienne et Cambodgienne, pour atteindre le Sud Vietnam
C’est un labyrinthe de sentiers, de chemins de contrebandiers et de lits de rivières qui serpentent à travers le Laos et le Cambodge.
Les premiers convois sont composés de quelques dizaines d’hommes portant des charges de 30 kg sur leur dos. Dans ces premières années, il fallait parfois six mois de marche à un soldat du Nord pour atteindre les zones de combat du Sud. La malaria, l'épuisement et les tigres tuaient plus d'hommes que les balles ennemies.
Pourtant, très rapidement, des milliers de tonnes de munitions et d'armes commencent à s'accumuler dans des caches secrètes dans le Sud.
Des Nord vietnamiens contruisent un pont sur la piste.
1960 : La naissance du FNL
Le 20 décembre 1960, dans la province de Tây Ninh, est créé le Front National de Libération du Sud-Vietnam (FNL). Ses ennemis l'appelleront le "Viêt Cong".
Il regroupe des communistes bien sûr, mais aussi des intellectuels non-communistes, des bouddhistes et des nationalistes persécutés par la dictature de Diệm.
Le "Viêt Cong" n'attaque pas de front. Il pratique le "terrorisme sélectif" : on assassine les chefs de village nommés par Saïgon, les percepteurs d'impôts et les policiers zélés. Globalement, c'est une répétition de la guerrilla pratiquée par le Viêt Minh pendant la guerre d'Indochine, qui avait fini par user les français.
En 1962, la guerre change de visage. Le Viêt Cong s'est renforcé et commence à attaquer des unités de l'armée régulière de Saïgon. L'Amérique, qui n'était jusqu'ici qu'un banquier, réalise que son "champion" Diệm est en train de perdre la partie.
Combattant du Viet Cong avec un lance-roquette.
Comme durant la guerre d'Indochine, le parti choisi la guerrilla en s'appuyant sur le soutien (contraint ou forcé) des paysans vietnamiens. Ils ont ainsi le contrôle effectif sur de grandes zones rurales.
L'engrenage(1961–1963)
Lorsque John F. Kennedy s'installe dans le Bureau ovale en janvier 1961, il hérite d'un dossier vietnamien qu'il juge mal géré par l'administration Eisenhower.
Traumatisé par l'échec de la Baie des Cochons à Cuba, Kennedy ne peut se permettre une seconde capitulation face au bloc de l'Est.
Le mécanisme : L’escalade silencieuse
Kennedy refuse d’envoyer des troupes de combat, craignant de reproduire l’erreur française. Il opte pour une stratégie plus insidieuse : l’augmentation massive du nombre de «conseillers militaires».
En trois ans, leur nombre passe de 700 à plus de 16 000.
JFK lors d'une conférence de presse sur la situation au Vietnam
Bien que leur rôle officiel soit l’instruction, les conseillers américains se retrouvent de plus en plus souvent en première ligne. C'est le début d'une guerre qui ne dit pas son nom.
Des conseillers américains forment des soldats Sud Vietnamiens
L’étincelle : La crise bouddhiste de 1963
Pendant ce temps, le régime de Diệm, de plus en plus paranoïaque et replié sur son identité catholique, continue de sombrer.
Le 8 mai 1963 à Hué, l'armée tire sur une foule de protestants bouddhistes. La colère contenue depuis des années explose.
Le 11 juin, au milieu d'un carrefour bondé de Saïgon, le moine bouddhistes Thích Quảng Đức s'assoit en position de lotus, s'asperge d'essence et s'immole par le feu en signe de protestation.
L'image de ce moine brûlant vif sans laisser échapper un cri, alors que les flammes dévorent son corps, fait le tour de la planète.
L'immolation de Thich
La réaction du clan Ngô est d'un cynisme qui choque jusqu'à Washington. Madame Nhu, la belle-sœur de Diệm, qualifie l'immolation de «barbecue» et propose ironiquement de «fournir l'essence et les allumettes pour le prochain».
À cet instant, l'Amérique réalise que son "champion" est devenu un monstre politique incontrôlable.
Madame Nhu parle à la presse
La chute de Diem
À la Maison-Blanche, le vent tourne. Le nouvel ambassadeur américain à Saïgon reçoit le feu vert de Washington pour faire comprendre aux généraux sud-vietnamiens que les États-Unis ne s'opposeraient pas à un changement de régime. Le message est reçu.
Le 1er novembre 1963, les chars de l'armée sud-vietnamienne encerclent le palais présidentiel. Diệm se rend. Alors qu'il est conduit en prison, il est abattu d'une balle dans la nuque.
Les chars de l'armée encerclent le palais présidentiel
Le Sud plonge dans une instabilité chronique tandis que le Nord, pensant la fin proche, accentue son soutien au FNL.
Lyndon B. Johnson, le successeur de JFK, se retrouve face à un choix binaire : abandonner le Vietnam ou s'y engager totalement. Il choisira la seconde option.



















