La Guerre de 10 000 jours : la chute de Saïgon (1970-1975)



Le 20 janvier 1969, lorsque Richard Nixon gravit les marches du Capitole pour prêter serment, il prend les commandes d'une nation en pleine crise de nerfs.

Après quatre années d'escalade massive, la démocratie américaine est en pleine crise : 

  • Des manifestations étudiantes dégénèrent en affrontement violents avec la police. 
  • Les assassinats politiques de 1968 entraînent la mort de Martin Luther King et de Robert Kennedy. 

  • Le président Johnson, décrédibilisé par le bourbier du Vietnam, renonce à briguer un second mandat

Au Vietnam, les G.I. ne savent plus pourquoi ils se battent. Plus de 30.000 d'entre eux sont déjà revenus du front dans des cercueils, et ceux qui restent sont nerveusement exténués.

L'armée commence à montrer des signes de décomposition : la discipline s'érode et la drogue circule massivement dans les rangs. On estime qu'un soldat sur deux est un consommateur régulier. L'armée américaine tient littéralement sous perfusion chimique.

  • Cannabis, pour faire redescendre la pression
  • Amphétamines, données par l'armée, pour rester debout pendant les longues missions

  • Opium, pour s'échapper. La Thaïland frontalière en exporte tant qu'à Saïgon, une dose coût moins cher qu'un paquet de cigarette 

Au pays, la majorité silencieuse, horrifiée par les images qui défilent chaque soir sur les téléviseur et fatiguée de l'inflation qui ronge l'économie, réclame la fin de cette guerre coûteuse et le retour des G.I.

C'est dans ce climat électrique que Nixon doit manœuvrer pour construire une «Paix dans l'honneur». Pragmatique, il tentera de satisfaire une opinion publique qui réclame le retour des "Boy's", tout en évitant l'humiliation d'une capitulation qui donnerait raison au bloc communiste. 


Nixon : le désengagement

Le 20 janvier 1969, Richard Nixon prête serment comme 37e président des États-Unis. Il sait que la grande tâche de son mandat est de mettre fin à la guerre au Vietnam, mais il ne peut pas partir en laissant le Sud-Vietnam tomber immédiatement.

Ce serait admettre que des dizaines de milliers de soldats américains sont morts pour rien, que vingt ans d'engagement ont produit une défaite totale, que la théorie des dominos était une chimère.

Surtout, si l'Amérique donne l'impression de quitter le Vietnam impuissante et battue, elle renvoie une image de faiblesse qui pourrait entâcher son honneur et surtout sa crédibilité à l'international. Nixon le dit lui-même : 

«Je ne serai pas le premier président américain à perdre une guerre.»



Richard Nixon en Pennsylvanie, pendant sa campagne.
Il a été élu avec la promesse d'arrêter la Guerre au Vietnam, mais il est pragmatique : le retrait des États-Unis doit se dérouler progressivement, pour montrer que l'Amérique garde le contrôle.

Partir sans perdre

Nixon opte pour un compromis : la "Vietnamisation". Il s'agit de transférer progressivement la responsabilité des combats à l'armée sud-vietnamienne tout en retirant les soldats américains. 

Les Vietnamiens se battront pour leur propre pays. La guerre continuera, mais elle ne coûtera plus la vie à des américains.



Soldats du Sud lors de l'offensive du Têt. 

Le problème est celui qu'on a vu avec Bảo Đại, avec Diem, avec tous les gouvernements de Saigon qui se sont succédé depuis 1954 : l'État Sud-Vietnamien est faible. 

L'armée du Sud dispose de matériel américain et d'une bonne formation, mais elle n'a pas de cause mobilisatrice puissante. Elle est commandée par des officiers souvent corrompus, et combat pour un gouvernement qui n'a jamais réussi à s'ancrer dans la population.

En face, l'Armée du Nord et le FNL sont moins bien équipées, mais sont composées de soldats déterminés et prêts à mourir pour leur cause.



Des soldats Sud-Vietnamiens arrêtent un combattant du Viêt Cong après l'offensive du Têt

L'armée du Sud peut tenir face à des offensives limitées, avec un soutien aérien américain massif. Elle ne peut pas tenir seule face à un ennemi aussi déterminé que le Viêt-Cong. Tout le monde le sait. Nixon aussi. Mais le but n'est plus de gagner la guerre, c'est d'en sortir. 

Si le Sud-Vietnam s'effondre après le départ des américains, on pourra rejeter sur la responsabilité de la défaite sur les Vietnamiens eux-mêmes.



Nixon avec Thieu, le président Sud-Vietnamien de 1965 à 1975

Le retrait américains s'amorce et s'étale sur plusieurs années : 540 000 soldats en 1969, 280 000 en 1971, 50 000 en 1972.


En parallèle : l'extension du conflit

Pour protéger le retrait des GI’s et donner de l'air au régime de Saïgon, Nixon va lancer d'ultimes campagnes pour écraser le Nord et les Viêt Cong. Ainsi, le départ progressif des américains coïncide aussi avec une extension du conflit. 

En 1970, pour détruire la Pist Hô Chi Minh et traquer les communistes vietnamiens qui se cachent dans la jungle frontalière, le président américain autorise une intervention au Cambodge.

  • À court terme, l'opératoin semble une réussite : de grandes quantités de matériel sont saisies et le Viêt Cong est temporairement chassé de la région. 

  • À long terme, elle provoque des conséquences désastreuses : l'intervention américaine et surtout les bombardements massifs déstabilisent profondément le pays, qui sombrera dans une guerre civile sanglante.


Véhicule blindé de l'US Army au Cambodge

En Amérique, cette intervention au Cambodge fait des remous. L'opération a officiellement pour but de sécuriser la frontière et d'accélérer le retrait des G.I., mais elle est vu par beacoup, et particulièrement par la jeunesse, comme une escalade pure et simple.

Les campus américains s'embrasent : 4 millions d'étudiants se mettent en "grêve". Le 4 mai, lors d'une manifestation à l'Université de Ken State, la Garde Nationale ouvre le feu sur les étudiants. 4 morts et 9 blessés. 



Un manifestant abattu par la police, sur le campus universitaire de Ken State

Malgré ces émeutes étudiantes, Nixon conserve la confiance de l'opinion publique. Pour une majorité d'américains, sa politique de sortie progressive du conflit est la bonne solution. Le président en appelle ainsi au bon sens et à la modération de la majorité : 

"Ne laissons pas une minorité, aussi bruyante soit-elle, l'emporter sur la raison et la volonté de la majorité"

Au Nord : tenir jusqu'au bout

Pendant que Nixon manœuvre, Hanoï continue de tenir. Le Nord-Vietnam est bombardé en permanence depuis 1965.

Les villes sont détruites, les infrastructures rasées, les ponts soufflés, mais le pays poursuit son effort pour soutenir la lutte au sud. L'économie est une économie de guerre totale. Chaque ressource est mobilisée pour l'effort militaire.



Un chasseur américain largue des bombes. Entre 10 et 30% des bombes larguées sur la région n'ont pas explosé à l'impact.
Elles continueront de tuer et de blesser des civils des décennies après la fin de la guerre.

La piste Hô Chi Minh, réseau de routes et de sentiers qui descend à travers le Laos et le Cambodge pour d'approvisionner le FNL est bombardé sans relâche, mais elle est réparée aussi vite qu'elle est détruite. 

Des millions de tonnes de matériel et des centaines de milliers de soldats continuent de l'emprunter. La guerrilla, sous perfusion du Nord, continue de maintenir la pression sur la fragile République du Sud.



Soldats Nord-Vietnamiens sur la "Piste"

Le 2 septembre 1969, Ho Chi Minh meurt d'une crise cardiaque à Hanoi. Il a soixante-dix-neuf ans, un corps épuisé par des décennies de clandestinité, de maladie et de guerre. Il n'aura pas vu la réunification.


Diplomatie de l'ombre et Paix de papier (1972-1973)

Alors que les GI's plient bagage, le cœur de la guerre se déplace des rizières poisseuses vers les salons feutrés du 11 rue de Darthé, à Choisy-le-Roi. C’est là, dans une villa discrète de la banlieue parisienne, que se joue le destin du Vietnam.

Un duel oppose deux intelligences glaciales : Henry Kissinger, professeur de Harvard devenu stratège de l'ombre, et Lê Đức Thọ, révolutionnaire vietnamien qui a passé plus de dix ans dans les prisons coloniales françaises.

L’échec de la diplomatie classique

Pendant des mois, Hanoï fait volontairement traîner les négociations : puisque les Américains sont pressés de partir, le temps devient un moyen de pression ! Mais Nixon n'est pas patient. Il va forcer la paix en tapant du poing sur la table.

En décembre 1972, alors que les discussions sont rompus, le président américain, lance l'opération Linebacker II, restée dans l'histoire sous le nom de «bombardements de Noël». Pendant onze jours, les B-52 pilonnent Hanoï et Haïphong sans relâche. C'est le raid aérien le plus massif depuis la Seconde Guerre mondiale.

L'objectif du bombardement : forcer Hanoï à revenir à la table des négociations. Le monde est horrifié par la violence de ces frappes sur des zones civiles, mais le "coup de force" fonctionne. Un mois plus tard, un compromis est trouvé.

Les accords de Paris

Le 27 janvier 1973, après des années de négociation, les accords de Paris mettent fin à la Guerre du Vietnam. Le traité prévoit :

  • Un cessez-le-feu immédiat
  • Le retrait des troupes américaines sous 60 jours

  • Des négociations entre les deux Vietnams, avec notamment l'organisation d'élections libres pour réunifier le pays.
  • La libération des prisonniers de guerre américains

Ce qu'il ne prévoit pas, c'est le retrait des 150 000 soldats nord-vietnamiens déjà présents au Sud, ni aucun mécanisme pour s'assurer que ses clauses seront respectées. Il permet aux Américains de partir, mais au fond, il ne règle rien.



Nixon reçoit son conseiller Henry Kissinger, qui a négocié les accords de Paris

Pour le gouvernement Sud Vietnamien, cet accord est un coup de poignard dans le dos et une condamnation à mort. Mais on ne lui laisse pas le choix. Washington menace son allié : s'il ne reconnaît pas l'accord, c'est la fin complète de l'aide américaine.

Tran Van Lam, ministre des affaires étrangères sud-vietnamien, est contraint de signer sous la pression intense des délégués américains. En privé, il déclare :

"Nous avons signé notre propre condamnation à mort. Les Américains voulaient juste récupérer leurs prisonniers de guerre et rentrer chez eux. Ils nous ont vendus."

Nixon envoie pourtant une lettre secrète au président Sud-Vietnamien, lui promettant que les États-Unis «répondront avec toute leur force» si le Nord viole le cessez-le-feu. Une promesse qui, après le scandale du Watergate, ne vaudra bientôt plus rien.

Le dernier combattant américain quitte le Vietnam le 29 mars 1973. La guerre qu'il laisse derrière lui n'est pas terminée. Mais maintenant, elle n'est plus la sienne.



Les prisonniers de guerre américains sont rapatriés

La Chute de Saïgon

Le Sud seul

Ce qui suit est l'histoire d'un État qui se vide de sa substance. Sans le soutien aérien américain, l'armée Sud-Vietnamienne perd son avantage décisif sur le terrain. L'aide américaine continue sous forme financière (deux milliards de dollars en 1973), mais elle diminue chaque année sous la pression du Congrès.

Le coup de grâce est porté le 9 août 1974, quand Richard Nixon démissionne après le scandale du Watergate. Son vice-président, Gerald Ford, manque d'autorité politique et de prestance.

À Hanoï, cette transition est accueillie avec satisfaction. Le seul président américain qui aurait pu menacer crédiblement de reprendre les bombardements vient de quitter le pouvoir. La voie est libre.



Nixon annonce sa démission après le scandale du Watergate

Tout au long de 1974, Hanoï teste méthodiquement la solidité du cessez-le-feu. Des offensives limitées ici et là, des positions grignotées... Les Américains ne réagissent pas. L'ARVN résiste difficilement. Lê Duẩn tire ses conclusions.

En décembre 1974, le Politburo nord-vietnamien se réunit à Hanoi pour planifier l'offensive finale. Le plan initial prévoit une invasion du Sud-Vietnam en deux ans. Ce calendrier sera abandonné dès les premières semaines de combat. Les événements iront beaucoup plus vite que prévu.

L'offensive finale

Le 10 mars 1975, les forces nord-vietnamiennes attaquent Buôn Ma Thuột, ville stratégique des Hauts Plateaux du centre du Vietnam. La garnison sud-vietnamienne s'effondre en deux jours. Ce qui se passe ensuite dépasse tout ce que Hanoi avait anticipé.



Char Nord-Vietnamien

Thieu, paniqué, prend une décision stratégique catastrophique : il ordonne le retrait des forces des Hauts Plateaux pour les concentrer sur les zones côtières. Le problème, c'est que les routes sont déjà complètement bouchées par des civils qui fuient en masse l'avancée des troupes du Nord.

L'ordre est exécuté dans le chaos le plus total. Des dizaines de milliers de soldats et de civils se retrouvent simultanément sur les routes, sous les attaques nord-vietnamiennes. Ce n'est plus une retraite, c'est une déroute.



Carte : l'armée Sud-Vietnamienne évacue l'interieur des terres pour se regroupper sur les côtes. Les routes sont bientôt saturées.

Sur la Route 7B, qui descend des Hauts Plateaux vers la côte, une colonne de deux cent mille personnes, soldats, familles, civils, est prise en tenaille.

Les images qui parviennent à Saigon sont apocalyptiques : les communistes bombardent la foule, tandis que les soldats du sud ouvrent le feu sur les civils pour se frayer un chemin dans les embouteillages. Près de 100 000 victimes resteront sur la route.

La chute s'accélère avec une vitesse que personne n'avait prévue. Hué tombe le 25 mars, sans combat sérieux.



Des combattants Viêt Cong investissent l'ancien Palais Impérial, à Huê

Da Nang, la deuxième ville du pays, tombe le 29 mars dans un chaos indescriptible. 

Des soldats sud-vietnamiens jettent leurs uniformes et leurs armes dans les rues pour se fondre dans la population civile.

Des scènes d'une violence désespérée se déroulent sur le port, où des civils tentent d'embarquer sur n'importe quelle embarcation disponible. Des navires quittent le quai surchargés, laissant des milliers de personnes sur le dock. 



Soldats sur la quais du port de Da Nang

En cinquante-cinq jours, le Nord-Vietnam conquiert les deux tiers du Sud. Des villes qui avaient résisté pendant des années de guerre tombent en quelques heures.

L'armée sud-vietnamienne ne se bat plus, elle fuit. Elle se désintègre. Dans son sillage, des centaines de milliers de civils terrifiés se lancent sur les routes pour échapper  à l'avancée des troupes du Nord.



Des civils tente de monter à bord d'un hélicoptère de l'armée, alors que les troupes du Nord approchent.

Thieu démissionne le 21 avril 1975, dans un discours télévisé amer où il accuse les Américains de l'avoir trahi :

«Les États-Unis n'ont pas tenu leur promesse. C’est inhumain. C’est irresponsable. Vous nous avez laissé tomber.»

Il quitte le pays peu après avec sa famille et, selon plusieurs témoignages, une quantité significative d'or de la Banque nationale du Vietnam.

Les Américains s'enfuient

Dans la nuit du 29 au 30 avril, l'opération Frequent Wind organise l'évacuation des derniers Américains présents au Vietnam, et de certains ressortissants sud-vietnamiens. Des hélicoptères font la navette entre l'ambassade américaine et des porte-avions situés dans la mer de Chine méridionale.

Sur le toit de l'ambassade, une file de personnes attendent leur évacuation, sous le ballet constant des hélicoptères.



Hélicoptère dans la cour de l'ambassade

Des milliers de Vietnamiens qui avaient travaillé avec les Américains s'étaient vu promettre une évacuation, mais il y trop peu de place dans les hélicoptères. Ces pauvres gens se pressent contre les grilles de l'ambassade sans pouvoir entrer. S'ils restent, quel sort leur réservent les Viets ?

Les Marines repoussent la foule. Les hélicoptères continuent de tourner.



Des vietnamiens désespérés escaladent les murs de l'ambassade 

En dix-neuf heures, l'opération évacue 1 373 Américains et 5 595 ressortissants d'autres nationalités. Elle abandonne sur place des dizaines de milliers de Vietnamiens qui avaient des promesses d'évacuation.

Le dernier hélicoptère américain quitte le toit de l'ambassade à 7h53 du matin, le 30 avril 1975. Il évacue les derniers Marines. Le drapeau de l'ambassade est plié et emporté dans la cabine.



Le dernier hélicoptère décolle du toit de l'ambassade

La Capitulation

À 10h45, le tank nord-vietnamien numéro 843 enfonce les grilles du Palais de l'Indépendance à Saigon, siège du gouvernement Sud-Vietnamien (ou plutôt ce qu'il en reste). Le char s'arrête dans la cour.

À l'intérieur du Palais, le général Dương Văn Minh, président depuis sept jours, attend pour se rendre. Il capitule sans condition devant les représentants du Nord.



Char du Nord devant le Palais Présidentiel

À 12h30, il prononce un discours à la radio nationale, ordonnant à toutes les troupes du Sud de cesser le feu et de déposer les armes :

«Je déclare le gouvernement de la République du Vietnam complètement dissous.»

Tout est fini. La Guerre de 10 000 jours s'achève avec la chute de Saïgon.



Un char des troupes du Nord avance sur les boulevards de Saïgon

Conclusion

Le 2 septembre 1945, sur la place Ba Đình à Hanoi, Hô Chi Minh avait proclamé l'indépendance du Vietnam devant une foule en liesse de 500 000 personnes.

Trente ans plus tard, après deux guerres successives, après trois millions de morts, après des millions de tonnes de bombes, après la famine, la défoliation, les massacres, le Vietnam est indépendant et unifié.

Mais cette victoire laisse une drôle d'impression : à aucun moment, dans aucune des décisions qui ont façonné le destin du pays ces trentes dernières années, le peuple vietnamien n'a été consulté.



Une femme rassemble les affaires qu'elle a sauvé des ruines de sa maison, après l'offensive du Têt. 

Le jouet des empires

La France, les États-Unis, l'URSS et la Russie ont tour à tour combattu, soutenu ou attisé le conflit au Vietnam. Chacun avait ses calculs, ses propres interêts géopolitiques. Aucun n'avait réélement l'interêt du peuple vietnamien. 



Des Vietnamiens du Nord préparent un missil anti aérien soviétique

Ce qu'ils ont laissé derrière eux est d'une ampleur qui défie les mots.

  • Plus de trois millions de Vietnamiens tués, civils et militaires confondus, sous les balles, les bombes, les flammes du napalm. 
  • 58 318 soldats américains et des dizaines de milliers de soldats français qui ne reverront jamais leur pays. 

  • Des infrastructures détruites par les bombes, une jungle brûlée par le napalm, des sols empoisonnés par l'Agent Orange.



Des infirmières sur les gravats de l'Hôpital d'Hanoï, touché par une bombe américain.

​Le coût financier est tout aussi vertigineux dans sa démesure. Les États-Unis ont dépensé entre 700 milliards et un trillion de dollars pour une guerre qu'ils ont perdue. Le Nord-Vietnam a survécu grâce aux milliards soviétiques et chinois.

Tout cet argent, qui aurait pu être investi pour construire l'Asie du Sud-Est, a été converti en cratères, en napalm, en cercueils.

Une guerre qui invente quelque chose de nouveau

La guerre du Vietnam aura été un laboratoire dans lequel plusieurs phénomènes ont été expérimentés pour la première fois à grande échelle.

- Le premier est la guerre par procuration (la "proxy war"). Deux superpuissances qui ne veulent pas s'affronter directement financent, arment et conseillent des belligérants locaux pour combattre à leur place. Ce modèle, que la Corée avait esquissé, le Vietnam le perfectionne.



Soldats français arrêtent un combattant Viêt Minh durant la guerre d'Indochine. Eux sont financés par l'Amérique ; lui par la Chine et l'URSS.

Des "proxy wars" éclateront mécaniquement dans les décennies suivantes : en Angola, au Nicaragua, en Afghanistan... Le Vietnam est la matrice de toutes ces guerres : même structure, mêmes mécanismes, mêmes impasses, même mépris pour les populations qui les subissent.


- Le second phénomène est le rôle de la presse et de la télévision. Le Vietnam est la première guerre filmée en temps réel, diffusée sans censure dans les foyers des belligérants.



Le reporter Mike Wallace, en direct du Vietnam

Les images de Cronkite, la photo de l'exécution dans la rue de Saigon... Ces images n'ont pas seulement choqué l'opinion publique occidentale, elles ont changé l'issue de la guerre.

- Le troisième est la guerre assymétrique moderne : une guérilla aux moyens limités a su venir à bout de deux des plus grandes armées du monde. Paradoxalement, la puissance militaire moderne se révèle impuissante à écraser un ennmi "trop faible".


Le Vietnam après la guerre

Le 2 juillet 1976, la République Socialiste du Vietnam est officiellement proclamée. Le Nord et le Sud sont réunifiés sous un gouvernement unique basé à Hanoi.

Saïgon est rebaptisée Hô Chi Minh-Ville. La guerre est terminée, mais ce qui suit n'est pas la paix que trente ans de combat avaient promise. L'unification, loin d'être une fusion harmonieuse, connaîtra son lot de violences.



Sympathisants du Viêt Cong à la libération de Saïgon, renommé Hô Chi Minh-Ville

Le Nord est physiquement dévasté. Des villes entières ont été rasées par les bombardements américains, les infrastructures sont à reconstruire entièrement, et l'économie de guerre à reconvertir.

Au Sud, l'économie capitaliste laisse place à une économie planifiée imposée par Hanoï : 

  • Les terres sont collectivisées
  • Les commerces privés sont fermés, remplacés par des magasins d'État

  • Des centaines de milliers de Vietnamiens sont déplacés de force vers les campagnes, pour développer l'agriculture

Ces réformes produisent des pénuries et une désorganisation économique qui durera une décennie. Le delta du Mékong, pourtant l'un des territoires les plus fertils du monde, connaît la disette, et le pays devient dépendant des importations soviétiques.  



Des paysans dans une rizière du delta, en 1968.

L'unification imposée par la victoire militaire est brutale : des centaines de milliers d'anciens fonctionnaires, militaires et sympathisants du régime de Saigon sont envoyés dans des camps de rééducation où ils passeront des mois, des années, parfois une décennie. Les conditions y sont dures, la mortalité élevée. 

La culture sudiste est combattue, des livres sont brûlés et la musique moderne, jugée "décadente", est interdite. Les membres du Viêt Cong sont mis à l'écart du pouvoir réel. À leur place, des cadres parachutés par Hanoï administreront le Sud.

Pour beaucoup, c'est une désillusion : l'unification tant attendue ressemble plus à la domination d'un vainqueur sur un vaincu.



Des soldats Sud-Vietnamiens capturés se déshabillent dans le jardin du Palais Présidentiel de Saïgon, tandis qu'un char nordiste défile victorieux. Deux Vietnam se regardent.

Dans les années qui suivent, des centaines de milliers de Vietnamiens fuiront la repression et la dictature. Par mer, par les forêts, par tous les moyens disponibles.

Les "boats people" seront plus de 2 millions à tenter leur chance sur des embarcations de fortune, dans l'espoir d'atteindre la Thaïlande, la Malaisie, où Hong Kong.

On estime qu'entre deux et quatre cent mille personnes ont péri dans ces traversées entre 1975 et 1995. C'est le dernier acte d'une tragédie qui ne finit pas avec la capitulation.



"Boats people" secourus par un navire

Conséquences mondiales

La guerre du Vietnam a aussi des conséquences régionales immédiates d'une violence extrême. Le Cambodge, déstabilisé par les bombardements américains, bascule sous le régime communiste des Khmers rouges en avril 1975.

En quatre ans, Pol Pot organise l'un des génocides les plus meurtriers du XXe siècle rapporté à la taille de la population : entre 1,5 et 2 millions de Cambodgiens tués, soit un quart de la population. Ce génocide est l'enfant direct de la déstabilisation produite par la guerre du Vietnam.



Guerilleros Khmer après la prise de pouvoir du Régime Communiste Cambodgien

Sur le plan mondial, la défaite américaine au Vietnam accélère plusieurs dynamiques.

  • Elle démontre les limites de la puissance militaire conventionnelle face à une guerre populaire (leçon que l'URSS n'appliquera pas en Afghanistan).
  • Elle érode la crédibilité de la doctrine d'endiguement au moment précis où Nixon et Kissinger développent la détente avec l'URSS et ouvrent la Chine.

  • Elle contribue à la désillusion des opinions publiques occidentales vis-à-vis de leurs gouvernements.


Nixon rencontre Mao en Chine, en 1972

Ho Chi Minh voulait un Vietnam libre. Il a obtenu un Vietnam réunifié. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Il n'a pas vécu pour le voir, et peut-être est-ce une forme de grâce, car le Vietnam qu'il avait promis en 1945, sur la place Ba Đình, n'est pas tout à fait le Vietnam qui existe aujourd'hui. Ce Vietnam-là, libre ; indépendant ; consulté sur son propre destin, n'a jamais vraiment existé.

Ce que trente ans de guerre ont produit, c'est la fin des occupations étrangères. C'est déjà beaucoup, mais pour un peuple qui a tant payé, c'est étrangement insuffisant.