La Guerre de 10 000 jours : l'arrivée des "GI" (1964-1969)



En succédant à Kennedy en novembre 1963, LBJ hérite d'un dossier complexe : le Vietnam. Depuis le début des années 1950, l'Amérique s'est engagé dans la péninsule dans le but d'empêcher l'expansion communiste en Asie.

Elle a d'abord financé les français dans leur Guerre d'Indochine, avant d'engager ses propres hommes sur place, officiellement pour former l'armée du Sud Vietnam.

Une décennie plus tard, malgré les milliards de dollars et les conseillers militaires, la situation du Sud Vietnam est désastreuse. Depuis l'exécution de Diệm, la République Vietnamienne est plongée dans l'instabilité. Les coups d'État se succèdent, tandis que le Viêt Cong, flairant l'agonie du régime, s'empare de près de 40 % des campagnes avec le soutien du Nord.

Johnson est au pied du mur : soit il retire ses billes et accepte l'humiliation, soit il change radicalement d'échelle. Il choisira la fuite en avant.


L'engrennage

La théorie des dominos

Si l'Amérique semble obsédé par la situation au Vietnam, c'est à cause d'une théorie politique à la réalité contestable, formulée sous Eisenhower : la théorie des dominos. 

Washington craint qu'une victoire communiste au Vietnam n'ait des répercussions graves dans toute la région. Si le Vietnam du Sud tombe, il entraînera avec lui la Thaïlande, la Malaisie, l'Indonésie et ainsi de suite, dans un enchaînement fatal qui livrerait l'Asie entière au communisme.

La théorie repose sur des extrapolations alarmantes, mais impossibles à vérifier.



Carte militaire américaine : la potentielle expansion du communisme en Asie, après la chute de la Chine.

Le Golfe du Tonkin : le mensonge fondateur

Dans la nuit du 2 août 1964, le destroyer américain USS Maddox, qui mène une opération d'espionnage des côtes du Nord, est attaqué par des bateaux vietnamiens dans les eaux internationales du golfe du Tonkin. ​L'escarmouche est brève : une vedette est coulée, les autres sont endommagées.

Deux jours plus tard, dans la nuit du 4 août, le Maddox signale une nouvelle attaque. Le navire ouvre le feu, dans le noir, pendant plusieurs heures.

Cette nuit là les conditions météorologiques sont mauvaises, la mer agitée, et les opérateurs sonar peu inexpérimentés. Le commandant du Maddox lui-même câble à Washington que ce signalement n'est certainement qu'une fausse alerte.



Le destroyer USS Maddox

Malgré les doutes qui remontent du terrain, l'administration Johnson décide d'exploiter l'événement. Le président passe à la télévision le soir même pour annoncer des «frappes de représailles» sur le Nord-Vietnam.

Johnson saisit l'occasion avec la rapidité d'un homme qui attendait exactement ce prétexte. L'incident tombe à pic : il va servir à justifier une escalade militaire au Vietnam. 

Le 7 août 1964, il obtient du Congrès la résolution du Golfe du Tonkin. Ce texte n'est pas une déclaration de guerre, mais il donne au président le pouvoir de prendre « toutes les mesures nécessaires » pour repousser toute attaque et prévenir toute agression future. 

Cette résolution aux termes volontairement vagues sera, pendant neuf ans, la base légale de toute la guerre américaine au Vietnam.



LBJ signe la Résolution du Golf du Tonkin

Des années plus tard, le conseiller Robert McNamara admettra dans ses mémoires que la seconde attaque du 4 août n'a probablement jamais eu lieu. Johnson lui-même lui avait confié, avec une désinvolture glaçante :

«Pour tout ce que je sais, nos marins tiraient sur des baleines.» 

La plus longue guerre de l'histoire américaine repose sur une erreur sonar dans une nuit orageuse du golfe du Tonkin. Surtout, elle s'ouvre sur les premiers mensonges du pouvoir au peuple américaine : 

  • L'attaque du 4 août, qui justifie l'intervention, n'a probablement jamais eu lieu 
  • L'administration nie catégoriquement que l'USS Maddox réalisait des opérations d'espionnage au Nord Vietnam.



Johnson entre ses conseillers Dean Rusk (à gauche de l'image) et Robert McNamara (à droite de l'image)

Le casus belli peut bien avoir une légitimité discutable, il suffit néanmoins à justifier une escalade dont personne en Amérique n'imagine encore les conséquences. 

L'appareil de guerre est désormais débridé. Le Vietnam ne va plus seulement être le théâtre d'une guérilla, il va devenir le déversoir de toute la puissance industrielle des États-Unis.


La Guerre du Vietnam

Da Nang et la spirale

Le 8 mars 1965, deux bataillons de Marines débarquent sur la plage de Da Nang. C'est la première fois que des soldats américains avec des ordres de combat offensifs foulent le sol vietnamien. La frontière entre «conseillers» et combattants, maintenue dans le flou depuis 1961, vient d'être franchie.


À partir de là, la spirale s'emballe : 23 000 soldats en mars 1965, 184 000 en décembre, 385 000 un an plus tard, 485 000 fin 1967, 543 000 à l'apogée en 1969.



Marins américains héliportés sur une plage 

Défendre le Sud, Bombarder le Nord

L'Amérique, même si elle en aurait largement les moyens, choisit de ne pas envahir le Nord pour se concentrer sur la défense de l'État du Sud face aux milices communistes.

Cette décision s'explique par le contexte géopolitique international. En s'installant au Tonkin, les américains risqueraient de provoquer l'intervention de la Chine, qui serait soutenue par l'URSS. L'invasion du Nord pourrait déclencher l'engrenage d'une Troisième Guerre Mondiale ! 

À la place d'une invasion terrestre, Johnson opte pour un bombardement aérien massif du nord : l'opération Rolling Thunder. L'objectif est de ruiner le Nord-Vietnam pour qu'il soit en incapacité de soutenir la guerre au Sud.   

En se concentrant sur la défense du Sud, les États-Unis limitent la propagation du conflit à l'international, mais ils se tirent aussi une balle dans le pied : le Nord, même sous les bombardements, mobilisera toutes ses ressources pour soutenir la guérilla Sud-Vietnamienne, s'assurant que le Viêt Cong ne manque jamais ni d'hommes, ni de matériel.



Carte : la péninsule pendant l'intervention américaine.
L'US Army se concentre sur l'éradication de la guérilla du FNL. Ils bombardent massivement la RDV mais ne l'envahissent pas. Celle-vi va allimenter le Sud via la "Piste Hô Chi Minh".

Le piège de la Guerre assymétrique

En arrivant au Vietnam, l'armée américaine se retrouve confronté au même problème que les français avaient rencontré en Indochine.

Le Viêt Cong, tout comme le Viêt Minh avant lui, n'est pas une armée conventionnelle que l'on peut combattre frontalement, c'est une guérilla. Il n'y a pas de ligne de front, pas de position fixe. Les "Viets" ils frappent par surprise puis de volatilisent dans la jungle ou dans les rizières.

Pour battre cette armée insaisissable, le général Westmoreland, commandant des forces américaines, met en place les opérations "Search and Destroy" ("Chercher et détruire"). Des unités américaines sont envoyés dans la jungle pour y trouver les combattants viêt-cong, les engager et les tuer. La logique est simple. L'application est cauchemardesque.



Patrouille américaine dans la jungle

C'est une errance à travers la jungle ou les rizières, sous une chaleur écrasante, contre un ennemi invisible qui attaque puis disparaît. Les patrouilles américaines vivent un véritable enfer. À tout moment, un soldat peut déclencher une mine ; un piège ; être fauché par un sniper.

"Ce n'était pas une guerre de bravoure, c'était une guerre de chance. Tu marchais dans une rizière et, soudain, le gars devant toi n'avait plus de jambes."

La tâche la plus ingrâte est certainement le "nettoyage" des tunnels. Après une attaque, les combattants Viêt-congs s'enterrent dans des caches, souvent piégées, d'où il faut les déloger.



Des soldats remontent un camarade qui a inspecté un tunnel

Malgré les patrouilles, les combattants ennemis restent insaisissables. Ils connaissent chaque sentier, chaque tunnel, chaque cache. Pire : ils se fondent dans la population. Le paysan qui salue une patrouille peut lui tendre une embuscade 1 heure plus tard. Chaque adolescent, chaque femme, chaque vieillard souriant peut-être un agent ou un informateur Viet. Un G.I. écrit : 

"On ne pouvait faire confiance à personne. J'ai vu une vieille femme sortir une grenade de son panier de riz."

L' impact est psychologique : le Vietkong ne peut pas chasser les américains, mais elle peut leur rendre la guerre insupportable. Les G.I., gibier d'un ennemi invisible, sont dans un état de tension permanente. 

Cette "Guerre des nerfs", en mettant les soldat américains à cran, ne sera pas sans conséquences pour les populations civiles qui subiront parfois les représailles des G.I.



Un G.I. pousse un paysan, soupçonné d'être du Viêt Cong

Une stratégie de destruction

Pour déloger les Viets qui se cachent dans la jungle et dans les villages, les américains répondent par la destruction systématique. Si on ne peut pas distinguer le combattant du civil, on traite la zone entière comme hostile.

- Des régions sont déclarées «zones de feu libre» : tout ce qui bouge peut être abattu sans sommation. 



Une cabane est brûlé dans une "zone de feu libre", où personne n'a normalement le droit de circuler.

- L'aviation largue du napalm sur les forêts pour détruire la couverture végétale. Quiconque se trouvant près du lieu d'impact est brûlé vif : combattant Viêt cong, ou simple civil. Un soldat témoigne : 

«Après un bombardement, l'odeur ne vous quitte jamais. C'est un mélange d'essence et de chair brûlée.

Une fois que vous l'avez sentie, chaque fois que vous faites le plein de votre voiture des années plus tard, vous avez des haut-le-cœur.»



Des G.I. devant la boule de feu d'un bombardement au napalm

- L'Agent Orange, puissant défoliant chimique, est répandu par avion sur des millions d'hectares pour tuer les arbres et détruire la jungle. Ils empoisonnent les sols pour des générations.

Les effets tératogènes de ces larguages chimiques seront visibles des années plus tard : on estime que plusieurs centaines de milliers d'enfants vietnamiens naîtront avec des malformations liés à l'Agent Orange. Une combattant témoinge : 

"On a eu des démangeaisons, de la diarrhée, mais on a continué à se battre. C'est des années plus tard que la tragédie a frappé. J'ai eu trois fausses couches. 
Quand mon bébé est enfin né, les docteurs ne me l'ont pas montré. Il était tellement déformé, qu'ils avaient peur que je devienne folle."


Un hélicoptère répand l'agent orange sur la forêt

Des bombardements massifs : au total, l'aviation américaine largue sur le Vietnam, puis sur le Laos et le Cambodge, plus de bombes que sur l'ensemble du théâtre européen pendant toute la Seconde Guerre mondiale.

Cette suprématie materielle et technologique ne produit pas les effets escomptés. Les Viets se cachent dans la jungle, à la frontière Cambodgienne, et même sous la terre, dans d'immenses réseaux de tunnels qui s'étendent à travers tout le pays. Avec ses armes, l'Amérique ravage le pays mais l'ennemi, lui, reste insaisissable.



Combattant viêt cong dans un tunnel.

L'Amérique s'embourbe

Puisque la puissance militaire américaine ne peut pas se déchaîner sur un champ de bataille contre un ennemi conventionel, sa force se retourne contre les vietnamiens qu'ils sont sensés protéger : des civils sont massacrés ; des villages entiers sont brûlés au napalm ; les défoliants empoisonnent l'eau et les sols...

Ces violences ne font que prolonger la guerre : chaque village brûlé, chaque famille déplacée, chaque civil tué par erreur est un terrain fertile pour le recrutement du FNL. Un soldat témoigne : 

"On nous disait : 'Tout ce qui se trouve dans cette zone après 18h est un Viet-cong'. 

Mais les paysans ne savaient pas lire nos cartes. Ils ne comprenaient pas pourquoi on leur tirait dessus alors qu'ils allaient juste chercher de l'eau."



Des G.I. mettent le feu à un village soupçonné de soutenir le Viêt Cong

Malgré tous ses moyens, l'Amérique s'enlise. Le conflit s'éternise, nécessitant toujours plus de moyens financiers et humains. De l'autre côté du Pacifique, la société américaine commence à ressentir le coût de la guerre, et rechigne de plus en plus à payer la note.


La société américaine se fracture

Une génération broyée

Qui sont les soldats qui font cette guerre ? Ce sont des jeunes Américains de vingt ans en moyenne, souvent issus des milieux les moins favorisés : les fils des classes ouvrières et des minorités, ceux qui n'ont pas les connexions ni les ressources pour obtenir un sursis étudiant ou médical. 

Le système de conscription américain est d'une iniquité criante : les fils de bonne famille échappent à la conscription, ou trouvent des affectations dans la garde nationale.

Ceux qui partent arrivent dans un pays dont ils ne parlent pas la langue, dont ils ne comprennent pas la culture, dans une chaleur et une humidité écrasantes.



G.I. au Vietnam.

Aux États-Unis, les images de la guerre arrivent chaque soir dans les salons américains par la télévision. Le Vietnam est le premier conflit filmée en temps réel, diffusée sans censure dans les premières années.

Les corps dans les sacs, les villages en flammes, les enfants brûlés au napalm... L'opinion publique est horrifié. 



Corp d'un soldat américain tombé au combat

La guerre des chiffres

Pour justifier l'escalade devant une opinion publique américaine de plus en plus dubitative, l'administration Johnson publie chaque semaine le "body count" : le décompte hebdomadaire des pertes ennemies.

Ces chiffres maccabres sont censés représenter la "progression" de l'armée américaine sur le terrain. Il faut montrer qu'on ne se bat pas pour rien : les résultats sont là.

En 1967, le général Westmoreland, conforté par le décompte mathématiques des pertes ennemies, peut annoncer à la presse :

«La fin commence à apparaître à l'horizon.»



Westmoreland (au micro) avec LBJ, lors d'une conférence de presse à la Maison Blanche

Ce que Westmoreland ne dit pas, c'est que ses chiffres sont en grande partie inventés. Les officiers sur le terrain, soumis à une pression hiérarchique intense pour produire des «résultats», gonflent systématiquement leurs décomptes.

Le système produit les chiffres qu'il veut entendre, et personne dans la chaîne de commandement n'a vraiment intérêt à remonter la vérité jusqu'au sommet.



Tableau du "Bodyu Count" d'une compagnie

McNamara, pourtant, voit clair. En mai 1967, il rédige un mémorandum classifié d'une franchise stupéfiante adressé à Johnson. Il y écrit que la guerre est militairement ingagnable et qu'elle fracture dangereusement la société américaine.

Il conseille de négocier. Le mémorandum finit au tiroir. McNamara est remercié quelques mois plus tard. Avant de partir, il confie à ses proches :

«Nous ne pouvons pas gagner cette guerre. Nous ne pouvons pas non plus en sortir.» 



Johnson décore un soldat lors d'une visite au Vietnam

Au tournant de 1968

L'Amérique entre dans l'année 1968 lessivée. Après trois ans de conflit, elle en a déjà assez du Vietnam, mais ses élites ne sont pas encore prêtes à assumer une défaite face à des paysans communistes.

De l'autre côté, Giap, toujours à la tête de l'Armée du Nord-Vietnam, comprend que la guerre se joue bien moins dans les rizières que dans l'opinion publique américaine.


Le Têt : la nuit où l'Amérique comprend

Le 30 janvier 1968, c'est le Têt, le Nouvel An lunaire vietnamien, la fête la plus importante de l'année. Traditionnellement, elle est l'occasion d'une trêve pendant laquelle les combats s'arrêtent. Les deux camps l'ont respectée les années précédentes.

Des millions de Vietnamiens du Sud sont réunis en famille, les marchés débordent de fleurs et de nourriture, les pagodes sont illuminées. Les soldats américains dans leurs bases sont relativement détendus. Westmoreland vient de rentrer aux États-Unis pour rassurer l'opinion publique sur l'état de la guerre.

"La lumière est au bout du tunnel"

- dit-il.



Soldats américains dans leur caserne, avec un bon stock d'alcool.

Dans les semaines précédentes, des camions de fleurs destinés aux marchés du Têt ont circulé en nombre sur les routes. Des cortèges funèbres ont traversé les checkpoints avec leurs cercueils. Des familles venues de la campagne se sont installées dans des maisons louées à la hâte dans les quartiers urbains.

Personne n'a ouvert les cercueils. Personne n'a contrôlé les camions de fleurs. À l'intérieur : des armes, des munitions, des explosifs, acheminés depuis des mois, stockés en plein cœur des villes que le Viêt-Cong s'apprête à attaquer simultanément.

Giap a préparé cette offensive pendant un an dans le plus grand secret. Son objectif n'est pas militaire, car il sait qu'il ne peut pas tenir les villes qu'il va attaquer. Son objectif est politique : prouver aux Américains, en une seule nuit, que tout ce qu'on leur a dit sur la guerre est faux.

  • Que les villes du Sud ne sont pas sécurisées.
  • Que l'armée sud-vietnamienne ne tient pas sans les Américains.

  • Que la victoire annoncée n'existe pas.


Giap, commandant de l'Armée de la RNV.

La nuit du 30 janvier

À trois heures du matin, 80 000 combattants viêt-cong et nord-vietnamiens attaquent simultanément dans plus de 100 villes et districts à travers tout le Sud-Vietnam.

Saigon, Hué, Da Nang sont toutes frappées en même temps, sous les feux d'artifice du Têt qui couvrent les premiers coups de feu.



Carte : les principales villes attaquées. 

À Saigon, dix-neuf commandos viêt-cong percent le mur d'enceinte de l'ambassade américaine et pénètrent dans le jardin. L'ambassade, un bâtiment fortifié et gardé en permanence, est le symbole absolu de la présence américaine au Vietnam.

Pendant six heures, elle va être assiégée sous l'objectif des caméras de télévision qui filment depuis la rue. Les commandos sont finalement tous tués ou capturés sans jamais pervenir à entrer dans le bâtiment principal. 



Commandos morts dans le jardin de l'ambassade

Le lendemain matin, sur chaque téléviseur du pays, défilent les images des corps dans le jardin de l'ambassade américaine. La "lumière au bout du tunnel" vient de s'éteindre.

La bataille la plus longue et la plus sanglante du Têt se déroule à Hué, l'ancienne capitale impériale. Les forces nord-vietnamiennes prennent le contrôle de la quasi-totalité de la ville en quelques heures. La reconquête prendra vingt-cinq jours de combats acharnés.



Des soldats transportent un blessé, à l'abri derrière des chars.

La ville est dévastée. Mais ce que les soldats américains et sud-vietnamiens découvrent en reprenant les quartiers occupés est d'une horreur qui dépasse les destructions de la bataille. Des fosses communes contenant les corps de 2 800 à 6 000 civils exécutés par les forces nord-vietnamiennes pendant leur occupation.

Fonctionnaires, enseignants, médecins, religieux, tout ce que le régime nord-vietnamien considérait comme des «éléments réactionnaires» a été systématiquement recensé, jugé sommairement et abattu.



Un G.I. évacue une vieille femme dans les ruines d'Hue.

À la fin de l'offensive, le bilan militaire est sans ambiguïté. Le Têt est un désastre pour le Viêt-Cong. 

  • 40 000 combattants tués,
  • Des réseaux clandestins dans les villes du Sud décimés,
  • Aucun soulèvement populaire.

Sur le papier, les armée américaine et sud-vietnamienne ont repoussé l'offensive partout. Westmoreland peut techniquement présenter cela comme une victoire.

Il n'en fera rien, car si l'attaque est un échec total pour les Viets, elle provoque un tsunami en Amérique : le récit gouvernemental d'une situation sous contrôle est pulvérisé.



G.I. dans Saïgon

Le Poids de l'Opinion

L'exécution d'Nguyễn Văn Lém

Le 1er février 1968, au lendemain des premières attaques, le général Nguyễn Ngọc Loan, chef de la police nationale sud-vietnamienne, arrête à Saïgon Nguyễn Văn Lém, un commandant viêt-cong.

Le général Loan sort son revolver, le pointe sur la tempe de l'homme et appuie sur la gâchette. Le corps s'effondre sur le bitume. La scène est photographiée par Eddie Adams, correspondant de l'Associated Press, et filmée par une équipe de la NBC.

La photo fait la une de tous les journaux du monde le lendemain matin. Elle scandalise l'oppinion occidentale.



L'execution de Nguyễn Văn Lém

Le général Loan n'est pas un monstre. Il venait d'apprendre que l'homme qu'il tient a massacré toute la famille d'un policier quelques heures plus tôt. Mais l'image ne dit rien de tout cela. Ce qu'elle montre, c'est un allié de l'Amérique qui exécute sommairement un prisonnier. À l'ère de la télévision le poids de l'image est écrasant.

Eddie Adams, qui remportera le Prix Pulitzer pour sa photo, dira plus tard qu'il regrettera toute sa vie l'avoir prise.

«La photo a détruit la vie de deux hommes, dira-t-il. J'ai tué le général Loan avec mon appareil photo.»



Le photographe de guerre Eddie Adams sur le front.

La télévision gagne la guerre

Quelques jours plus tard, le 27 février 1968, Walter Cronkite prend la parole sur CBS dans un éditorial sans précédent. Présentateur du journal TV du soir, Cronkite est alors l'homme le plus regardé d'Amérique.

Depuis le début du conflit, il avait soutenu l'effort de guerre. Mais comme tout le monde, l'offensive du Têt l'a fait douter. Les rapports optimistes du Pentagone et les propos rassurants du Président reflètent-ils vraiment la réalité ?



Cronkite (avec le micro) au Vietnam

Il revient tout juste d'un voyage au Vietnam, où il voulait se rendre compte de la situation par lui même. Il regarde la caméra et dit, d'une voix posée :

«Il semble maintenant plus certain que jamais que l'expérience sanglante du Vietnam se termine dans une impasse.»

Johnson, informé dans le Bureau ovale, dit à ses conseillers :

«Si j'ai perdu Cronkite, j'ai perdu l'Amérique.»



LBJ en réunion à la Maison Blanche

Ce que le Têt a produit n'est pas une défaite militaire. C'est une défaite narrative. Giap a prouvé en une nuit que tout ce que l'administration américaine disait depuis trois ans sur l'état de la guerre était faux.

  • Les villes n'étaient pas sécurisées.
  • La victoire n'était pas imminente.

Le mensonge institutionnel s'est effondré en quelques heures sous le poids des images.

Johnson renonce

Le 31 mars 1968, Lyndon Johnson s'adresse à la nation dans un discours télévisé. Il annonce un arrêt partiel des bombardements sur le Nord-Vietnam et l'ouverture de négociations de paix. Puis, dans les dernières minutes du discours, il prononce une phrase que personne n'attendait :

«Je ne chercherai pas et n'accepterai pas la nomination de mon parti pour un nouveau mandat en tant que Présidant des États-Unis.»

Il a 59 ans. Il est épuisé, défait, physiquement diminué. La guerre l'a consumé.



LBJ s'adresse à la nation

La contestation gagne la rue 

Le choc du Têt ne reste pas dans les chancelleries et les studios de télévision. Il descend dans la rue. Au printemps 1968, les campus américains explosent avec une violence que les années précédentes n'avaient pas connue. Les manifestations contre la guerre, jusqu'alors minoritaires et marginales, deviennent massives, rassemblant des centaines de milliers de personnes. 

En août 1968, à Chicago, pendant la convention du Parti démocrate qui doit désigner le successeur de Johnson, des milliers de manifestants se heurtent à la police. À la télévision, on observe l'image d'une démocratie qui se bat contre elle-même pendant que ses soldats meurent à l'autre bout du monde. 



Des policiers arrêtent un manifestant

L'Amérique est entrée en guerre presque unanimement en 1964. En 1968, elle est profondément divisée. 20 000 G.I. sont déjà morts au Vietnam, et plusieurs centaines de milliers de vietnamiens. Pourtant la guerre, loin de se terminer, durera encore sept ans.

Mais quelque chose de fondamental a changé depuis le Têt. L'Amérique continue de se battre mais elle ne croit plus vraiment à ce qu'elle fait. Une armée qui se bat sans conviction dans un pays qui ne veut pas d'elle, pour des objectifs qu'elle ne comprend plus contre un ennemi qui, lui, n'abandonnera jamais.