La Chute de l'URSS



Le grand renoncement : La fin du Bloc de l'Est

Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, l'URSS règne sans partage sur plus de la moitié de l'Europe. Six pays communistes d'Europe de l'Est sont liés à Moscou par des accords militaires et économiques, qui en font de fait des États vassaux. Leurs dirigeants sont des cadres formés à Moscou, qui rendent plus de comptes au Politburo qu'à leur propre population.

Depuis 1968 et le Printemps de Prague, la doctrine Brejnev garantissait à ces pays satellites que l'URSS interviendrait militairement pour empêcher toute révolte ou tentative de réforme. Cette menace implicite était le ciment du Bloc de l'Est.



Émeute nationaliste lors du Printemps de Prague. Le mouvement réformiste Tchèque de 1968 sera violemment réprimé par Brejnev.

Gorbatchev renonce à la force

Quand Mikhaïl Gorbatchev arrive au pouvoir en 1985, l’Union soviétique est déjà fragilisée.

  • L’économie stagne,
  • Le système est en crise,
  • Les caisses sont vides.

Dans ce contexte, maintenir un contrôle sur les pays satellites devient un luxe que l'URSS ne peut plus se permettre.

Impossible à la fois de sauver l'économie, de libérer le système et d’apaiser les relations avec l’Ouest, tout en continuant à subventionner les dictatures impopulaires d'Europe de l'Est.



Gorbatchev avec le président Reagan et le vice-président Bush à New-York, en 1988.
Acculé économiquement, le dirigeant soviétique a besoin du soutien financier occidental. S'il veut l'obtenir, hors de question d'intervenir militairement en Europe de l'Est.

Sans l’annoncer de manière formelle, Gorbatchev rompt avec la doctrine Brejnev en place depuis deux décennies. Désormais, Moscou n'interviendra plus pour défendre les régimes communistes voisins. 

1989 : l’effondrement des régimes satellites

Ce changement produit un effet immédiat. Les régimes d’Europe de l’Est ne tenaient pas par une légitimité populaire, mais par la certitude d’une intervention militaire soviétique en cas de crise. Une fois cette certitude envolée, tout vacille.

Les peuples européens, privées par les pénuries et réprimés depuis des décennies, vont s'élever uns à uns pour mettre fin au communisme.

En juin 1989, l'État polonais, dos au mur, autorise la tenue d'élections semi-libres. L'opposition remporte une victoire écrasante dans les urnes. Pour la première fois depuis 1948, un pays du bloc soviétique a un gouvernement non communiste. C'est un séisme politique, mais Moscou n'intervient pas.



Lech Wałęsa, leader de l'opposition polonaise, après sa victoire aux élections

Au même moment, en Hongrie, le gouvernement réformateur décide de démonter les barbelés de sa frontière avec l'Autriche. Une brèche s'ouvre dans le rideau de fer qui divisait l'Europe depuis des décennies.

La chute du Mur de Berlin est le moment le plus emblématique de toute l'année. Le 9 novembre 1989 dans la soirée, le porte-parole du gouvernement est-allemand, Günter Schabowski, tient une conférence de presse télévisée. 

Alors que la République Démocratique d'Allemagne fait face à des manifestations d'ampleur inédites, il annonce une nouvelle loi qui va permettre aux citoyens de quitter plus facilement le pays. Cette concession doit alleger la pression sur le régime.



Manifestation à Leipzig, en RDA

Il n'a pas bien lu ses notes et n'a pas été informé que la loi ne devait entrer en vigueur que le lendemain matin, avec des conditions précises.

Quand un journaliste lui demande à partir de quand ces nouvelles règles s'appliquent, il cherche dans ses papiers, hésite, et dit :

«Immédiatement... sans délai, je crois.»



Schabowski cherche ses notes en conférence de presse

En quelques minutes, la nouvelle se répand à travers Berlin. Des milliers de Berlinois de l'Est se présentent aux checkpoints. Les gardes, complètement désorientés, finissent par ouvrir les barrières. 

La foule se déverse à Berlin-Ouest. Des gens montent sur le Mur avec des pioches et commencent à s'attaquer au béton. Ce qui semblait la frontière la plus infranchissable du monde tombe en une nuit, dans la confusion.



Des berlinois autour d'une brêche dans le Mur, le lendemain.

Dans les mois qui suivent, la Tchécoslovaquie, la Bulgarie et la Roumanie basculent à leur tour.

Partout, le même scénario se répète : sans l'armée soviétique pour venir réprimer les manifestations, les peuples renversent les pouvoirs communistes et instaurent des démocraties.

La disparition de l’Empire soviétique

​En décembre 1989, les six pays du Pacte de Varsovie ont tous des gouvernements non communistes ou en transition.

Quarante ans de domination impériale soviétique se sont évaporés en sept mois, presque sans violence et sans résistance.



Les anciens pays du "Bloc de l'Est", en rose, ont tous abandonné le communiste en moins d'un an, en 1989.

L’Union soviétique vient d’abandonner son empire. Elle perd une part essentielle de son statut de superpuissance. Sans empire, elle apparaît affaiblie, sur la défensive.

L’effet boomerang : la contagion au cœur de l’URSS

Gorbatchev pensait que la libération des satellites serait un phénomène contrôlé et limité aux pays d'Europe de l'Est.

Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que le signal de relâchement envoyé à Varsovie et à Berlin serait reçu avec la même acuité par les républiques d'URSS elles-mêmes.



Carte : l'URSS regrouppe 15 républiques, mais tout le pouvoir est centralisé à Moscou.

C'est dans les pays baltes, où le sentiment national est ancien, que les premières réaction apparaissent. Les baltes ne se sont jamais considérées comme soviétiques. Ils ont préservé leurs langues, leurs cultures, leurs mémoires nationales avec une obstination que cinquante ans de soviétisation n'ont pas réussi à effacer.

En mars 1990, la Lituanie devient la première République d'URSS à proclamer son indépendance. Gorbatchev se retrouve face au piège qu'il a lui-même tendu. S'il envoie des chars à Vilnius : 

  • Il contredit tout ce qu'il vient de faire à Berlin et à Varsovie. 
  • Il perd toute crédibilité, en revenant sur ses propres réformes de libération de la société, 

  • Il détruit ses chances d'obtenir l'aide économique occidentale dont il a désespérément besoin. 

Mais s'il ne fait rien, il envoie le signal que les républiques soviétiques peuvent quitter l'Union.



Manifestation en Lituanie

Il choisit une voie médiane : pressions économiques, rhétorique dure, quelques provocations militaires en janvier 1991 qui font des morts à Vilnius et Riga, mais pas d'invasion massive.



Un char soviétique cherche à impressionner les manifestants

Ce compromis boiteux ne satisfait personne. Il indigne l'Occident, qui suspend son aide économique, mais n'arrête pas les Baltes, qui maintiennent leur déclaration d'indépendance. Surtout, il montre aux autres républiques que Moscou hésite, que la ligne rouge n'est pas si claire.

Gorbatchev pensait sauver le socialisme en libérant les satellites d'Europe de l'Est, mais il vient de déclencher un engrenage infernal.



Gorbatchev à Vilnius

Le signal qu'il a envoyé aux Allemands de l'Est, aux Polonais et aux Hongrois, les Baltes l'ont reçu et amplifié. Et derrière les Baltes, ce sont les Ukrainiens, les Kazakhs, les Biélorusses et tous les peuples d'URSS qui commencent à se demander ce qui les retient encore dans l'Union.

Le Bloc de l'Est s'est désintégré. Reste l’État soviétique lui-même, désormais fragilisé et menacé de morcellement. Au tourant de la décennie 1990, Gorbatchev peut-il encore sauver l'URSS ? 


Le suicide institutionnel : Briser le Parti

Avec ses réformes, Gorbatchev tente de remodeler une URSS en perte totale de vitesse depuis une décennie. Mais le système hérité des années Brejnev semble trop rigide pour accepter le changement. Les efforts des réformateurs ne parviendront pas à le sauver, seulement à le tirailler jusqu'au point de rupture. 

  • La Perestroïka a désorganisé l'économie

  • La Glasnost a réveillé la colère populaires et les revendiquations nationales
  • La tentative de démocratisation du système, amorcée à la veille de la décennie 1990, va porter le coup de grâce en anihilant la structure politique et administrative de l'URSS.



Gorbatchev sur le mausolé du Kremlin

Le problème central de Gorbatchev : un système irréformable

À la fin des années 1980, Gorbatchev comprend que la crise soviétique est plus profonde qu’il ne l’imaginait. Ses premières réformes économiques produisent peu de résultats. L’économie reste paralysée, les pénuries s’aggravent.

Le principal obstacle vient de la Nomenklatura. Elle est composée des vieux conservateurs du Parti, ceux qui ont prospéré sous Brejnev et qui n'ont aucun interêt à ce que les choses changent. 

Ces hommes sont présent à tous les échelons de l'appareil bureaucratique, aussi bien au niveau central, à Moscou, que dans les régions. Ils bloquent ou ralentissent les réformes.



Congrès du Parti Communiste

Gorbatchev se retrouve alors dans une situation paradoxale. Le Parti est le principal pilier de l’État soviétique, mais c'est aussi le principal frein à la modernisation. 

C’est là que commence la véritable crise politique de l’URSS.

La grande rupture : la démocratisation de l'URSS

En 1989, Gorbatchev réalise qu'il ne peut pas réformer le Parti de l'intérieur. Il décide alors de créer un pouvoir parallèle : le Congrès des députés du peuple. 

Cette assemblée, partiellement élue au suffrage universel, est censée représenter directement la population soviétique, rendant le système plus démocratique.

En fait, Gorbatchev veut que le peuple puisse élire des députés réformateurs qui, une fois au Parlement, lui donneront la légitimité nécessaire pour balayer les vieux conservateurs du Parti et assureront le succès de ses réformes. Il dit : 

«Nous avons besoin de la démocratie comme de l'air que nous respirons.

Si nous ne parvenons pas à impliquer le peuple dans le processus de décision, notre Perestroïka est condamnée.»



Gorbatchev

En mars 1989 ont lieu les premières élections partiellement libres de l'histoire de l'URSS. Le coup est rude pour les communistes :

  • Des candidats officiels du Parti sont battus.
  • Des réformateurs, des nationalistes et des figures de la dissidence entrent au Congrès.  

Les débats du Congrès sont retransmis à la télévision. Pour la première fois, les citoyens voient des députés élus débattre librement, critiquer ouvertement les dirigents et le KGB, dénoncer la pauvreté du pays...

C'est durant ces séances télévisés qu'émergent deux figure politiques majeures : Andreï Sakharov, le dissident qui demande la fin du communisme, et surtout Boris Eltsine.



Eltsine prononce un discours. Grâce à ses talents d'orateur, il gagnera une grande popularité auprès du peuple soviétique 

La fin du monopol du Parti

Cette ouverture transforme profondément la vie politique du pays. Jusqu’ici, le Parti détenait un contrôle absolu sur le pouvoir et sur la vérité officielle. Désormais, il existe des espaces de débat et des oppositions visibles.

Une nouvelle limite est franchie en mars 1990 quand, sous la pression, Gorbatchev supprime l'Article 6 de la Constitution qui garantissait le monopole du Parti. C'est une victoire pour la démocratie, mais en même temps, un suicide institutionnel.

Gorbatchev pense moderniser le système soviétique en le rendant plus démocratique. Il sous-estime une réalité essentielle : en URSS, le Parti n’est pas seulement une organisation politique. Il est la colonne vertébrale de l’État.



Schéma : la structure politique de l'URSS. Le Parti contrôle l'administration à tous les niveaux et relie entre elles les 15 républiques d'URSS.

Le Parti n'est pas un obstacle politique qu'on peut mettre de côté tout en gardant le reste : toute la structure soviétique repose sur lui. Il gère les carrières, transmet les ordres, coordonne les administrations, commande à tout les niveaux... 

Il est le seul liant qui fait tenir ensemble un pays de 280 millions d'habitants répartis sur onze fuseaux horaires, parlant des dizaines de langues, appartenant à quinze républiques aux histoires et aux cultures radicalement différentes.

Très rapidement, des partis libéraux et nationalistes voient le jour dans les républiques. Ils remettent en question, de plus en plus ouvertement, l'existence même de l'URSS.

En affaiblissant le Parti avant d’avoir construit de nouvelles institutions solides, Gorbatchev commence à démonter le mécanisme qui fait tenir l'URSS.

L’explosion des souverainetés locales et le vide du pouvoir central

Le vide de pouvoir créé par l'affaiblissement du Parti est aussitôt rempli. Non pas par les institutions démocratiques que Gorbatchev voulait construire, mais par les parlements des républiques qui n'ont qu'une idée en tête : l'indépendance.

En effet, alors que l'autorité du Parti s'effrite, les républiques soviétiques commencent à prendre leurs distances avec Moscou. Les parlements locaux, portés par les mouvements nationalistes que la glasnost a libéré, deviennent des centres de pouvoir concurrents.



Manifestation nationaliste ukrainienne​

Partout, les revendications nationales remontent à la surface. Dans les pays baltes, dans le Caucase, en Ukraine ou en Moldavie, les dirigeants locaux réclament davantage de contrôle sur leurs ressources, leurs institutions, et surtout leurs lois !

Les républiques adoptent des textes affirmant la supériorité de leurs lois locales sur celles votées à Moscou.

On entre dans ce que les historiens appellent la «Guerre des Lois». Si une loi est décidée au Kremlin, les parlements Ukrainiens ou Estoniens votent immédiatement une loi inverse en déclarant que leur législation locale est supérieure à celle de l'Union. Le pays devient ingouvernable



Le parlement Urkainien

L’URSS entre alors dans une double crise.

  • Une crise de légitimité : le Parti communiste ne convainc plus personne.
  • Mais aussi une crise d’autorité : aucun pouvoir n’est réellement capable d’imposer des décisions à l’ensemble du pays.

Dans cette crise politique, une nouvelle figure va émerger. Un homme qui comprend mieux que Gorbatchev où se trouve désormais le vrai centre du pouvoir : Boris Eltsine.


Le duel fratricide : Gorbatchev contre Eltsine

Boris Eltsine se retourne contre l'appareil

Boris Eltsine n’est pas un opposant historique au système soviétique. Comme Gorbatchev, c'est un apparatchik. Un pure produit du Parti communiste. Il  a fait carrière à l’intérieur de l’appareil, dont il a rapidement gravit les échelons dans les années 1980, profitant de la confiance de Gorbatchev.

Mais en 1987, Eltsine commet ce qui, dans l'URSS de l'époque, est encore une transgression majeure : lors d'une réunion du Comité central, il critique publiquement la lenteur des réformes et le style de gouvernement de Gorbatchev.

C'est une attaque frontale contre le secrétaire général du Parti. C'est quelque chose qui ne se fait pas.



Gorbatchev prend la parole lors du Congrès du Parti Communiste de 1985

Gorbatchev le réprimande sévèrement. Eltsine est démis de ses fonctions, rétrogradé à un poste administratif subalterne. Dans le système brejnévien, sa carrière serait terminée.

Mais nous sommes en 1987, pas en 1977. La glasnost a libéré la parole. Les journaux relayent l'affaire, et quelque chose d'inattendu se produit : l'évènement rend Eltsine très populaire. Quand les gazette officielles lancent des campagnes de dénigrement pour le détruire, le journal dissident Moskovski Novoski prend sa défense,:

«Le public ne croit plus aux attaques venues d'en haut. Plus on cherche à salir Eltsine, plus on le rend propre aux yeux de l'électeur moyen.»

Aux yeux des moscovites, Eltsine est l'homme que le Parti vient de punir pour avoir dénoncé la lenteur des réformes, pour avoir dit la vérité. Ce qui devait marquer la fin de sa carrière devient en réalité le début de son ascension politique.



Eltsine en 1989

Quand les premières élections au Congrès des députés arrivent en mars 1989, Eltsine se présente dans une circonscription de Moscou. Il obtient 89 % des voix, retrouvant avec fracas le devant de la scène politique.

À partir de ce moment, il construit méthodiquement une position politique alternative à celle de Gorbatchev. Là où Gorbatchev est le réformateur du système soviétique, l'homme qui veut sauver l'URSS, Eltsine porte la voix de la rupture  :

  • Démocratie,
  • Économie de marché, 

  • Nationalisme russe.

Des thèmes de plus en plus populaires dans la population



Un homme distribue des journaux dissidents où Eltsine apparaît en Une, lors d'une manifestation à Moscou.

La Russie contre l'URSS

C’est ici que le génie politique d’Eltsine se manifeste. Il comprend une faille majeure dans la structure soviétique : l'URSS est une fédération de 15 républiques, dont la plus importante est la Russie (75 % du territoire). 

Il comprend que pour battre Gorbatchev, il ne doit pas chercher à devenir Président de l'URSS, mais Président de la Russie.  



Manifestation nationaliste à Moscou, en 1990

En mars 1990, Eltsine prend la tête du Parlement de la République socialiste fédérative de Russie, qui vient de voir le jour pour concurrencer le Congrès soviétique.

Le 12 juin 1990, ce parlement proclame la souveraineté de la Russie et décrète que les lois russes sont désormais supérieures aux lois de l'Union.

Cette décision déclenche une véritable guerre institutionnelle. Deux centres de pouvoir se font désormais face à Moscou :

  • L’Union soviétique dirigée par Gorbatchev ;

  • La République de Russie dirigée par Eltsine.


Elstine et Gorbatchev

Jusqu’ici, la Russie se confondait pratiquement avec l’Union soviétique. Désormais, elle commence à agir comme une entité politique distincte du reste de l’Union.

Eltsine traite l'URSS comme un parasite dont la Russie doit se débarrasser pour prospérer. Il dit : 

«La Russie ne doit plus être la vache à lait d'un empire qui s'effondre. Nos lois doivent primer sur les ordres du Kremlin.»

C'est un paradoxe historique unique. Habituellement, un empire meurt parce que ses colonies se révoltent. Ici, c'est la métropole (la Russie) qui décide de faire sécession.



Carte : la Russie, la plus importante des Républiques d'URSS

La montée en puissance d'Eltsin

En juin 1991, Eltsine est élu président de la Russie au suffrage universel direct : 57 % des voix au premier tour. 

C'est la première fois dans l'histoire de la Russie qu'un dirigeant est choisi par les citoyens. Sa légitimité démocratique est désormais immensément supérieure à celle de Gorbatchev, qui n'a jamais été élu directement. 

- D’un côté, Gorbatchev reste président de l’URSS. Il veut sauver l’Union en la transformant en une fédération plus souple, où les républiques disposeraient d’une plus grande autonomie tout en restant liées à Moscou.

- De l’autre, Eltsine affirme représenter la volonté démocratique du peuple russe. Il utilise chaque crise pour transférer davantage de pouvoir de l’Union vers la Russie.



Eltsine prend la parole. Dans son dos, à droite, Gorbatchev

Plus la Russie affirme sa souveraineté, plus l’Union se désagrège. Et plus l’Union s’affaiblit, plus Eltsine apparaît comme le véritable centre du pouvoir.

Petit à petit, Eltsine comprend que la disparition de l’URSS n’est plus une catastrophe à éviter, mais une opportunité politique à saisir. Détruire l’Union, c’est éliminer l’autorité de Gorbatchev et transférer l’essentiel du pouvoir vers la Russie, donc vers lui.

 



Eltsine rencontre le président américain George Bush après son élection, en 1991.
Il devient l'interlocuteur de l'Amérique, à la place de Gorbatchev. C'est une rupture majeure : aux yeux des États-Unis et du monde, c'est l'affirmation que l'URSS ne détient plus de légitimité politique. Maintenant, c'est avec la Russie que l'on discute.

Gorbatchev voit le danger. Il négocie avec Eltsin pour tenter de sauver ce qu'il peut. Il est question d'un nouveau traité d'Union qui donnerait davantage d'autonomie aux républiques tout en préservant un cadre commun.

Ce traité est sur le point d'être signé en août 1991. Il aurait peut-être pu changer quelque chose, ou simplement retarder l'inévitable.

Nous ne le saurons jamais, car dans la nuit du 18 au 19 août 1991, les derniers défenseurs du vieux système soviétique s’apprêtent à tenter une ultime manœuvre pour empêcher la disparition de l’Union : le putsch d’août 1991.


L'agonie finale : du putsch au drapeau rouge

L'année 1991 commence dans un climat électrique. L'URSS est au bord de la guerre civile : l'économie est à l'arrêt, les rayons sont vides et les républiques réclament leur indépendance. Pour les «durs» du régime (KGB, Armée, Parti), c'en est trop. Ils décident de tenter le tout pour le tout pour arrêter l'horloge de l'histoire.

Le 19 août 1991, à six heures du matin, les Soviétiques allument leur radio et leur télévision et apprennent que Gorbatchev est "malade" et que le pouvoir a été transféré à un "Comité d'état pour l'état d'urgence" : le GKTchP.

Les programmes sont interrompus, de la musique classique passe en boucle sur toutes les chaînes pendant que des chars circulent dans les rues de Moscou. Le coup d'État a commencé.



Chars putchistes sur la Place Rouge

Les auteurs du putsch sont huit hauts responsables soviétiques dont :

  • le vice-président de l'URSS, 
  • le ministre de la Défense, 
  • le chef du KGB, 
  • le Premier ministre. 

Ce sont des conservateurs qui ont regardé avec une angoisse croissante le démantèlement progressif de l'URSS depuis plusieurs années.

Le nouveau traité d'Union, qui devait être signé le lendemain et donner davantage d'autonomie aux républiques, est pour eux la ligne rouge. Ils ont décidé de l'empêcher. 



Gorbatchev aux côtés du maréchal Iazov, le ministre de la défense qui ordonne l'entrée des chars dans Moscou.

Ils ont fait arrêter Gorbatchev dans sa datcha de Crimée, coupé ses communications, et placé Moscou sous contrôle militaire.

Ce qu'ils n'ont pas fait (et c'est leur erreur fatale) c'est arrêter Eltsine.

L'échec du Putsch

Boris Eltsine apprend le coup d'État depuis sa datcha aux environs de Moscou. Il rejoint la capitale et se rend à la "Maison Blanche" (le siège du Parlement russe) qui devient immédiatement le centre de la résistance. 

Devant le bâtiment, une foule se rassemble spontanément pour le défendre. Des milliers de Moscovites construisent des barricades avec tout ce qu'ils trouvent (voitures, tuyaux, planches de bois).



Les moscovites construisent une barricade devant le parlement russe.

Rapidement, certaines unités militaires refusent d'exécuter les ordres des putschistes et commencent à fraterniser avec les civils.

À midi, Eltsine sort de la Maison Blanche, monte sur un char qui stationnait devant le bâtiment, et lit une déclaration qualifiant le coup d'État de "réaction de la droite antidémocratique". Il s'adresse aux soldats de l'Armée Rouge : 

«Soldats, marins et officiers ! On vous ordonne de diriger vos armes contre votre propre peuple. Ne devenez pas les bourreaux de la démocratie ! »

L'homme politique le plus populaire de Russie se tient debout sur un blindé, défiant les putschistes sous les yeux d'une foule enthousiaste. C'est l'image qui fait basculer la journée.



Eltsine lit sa déclaration, debout sur le char.

Pendant ce temps, au siège du GKTchP, les putschistes tiennent une conférence de presse qui restera dans les mémoires pour de mauvaises raisons. Les huit hommes qui prétendent gouverner l'URSS apparaissent à la télévision avec des visages gris et des regards fuyants.

Guennadi Ianaïev, le vice-président qui se présente comme le nouveau dirigeant de l'URSS, a les doigts qui frémissent de façon incontrôlable devant les caméras. Ces hommes n'ont pas l'air de sauveurs de la patrie. Ils ont l'air de fonctionnaires terrifiés, dépassés par les évènements.



Guennadi Ianaïev (au centre) et les putschistes lors de la conférence de presse.

Leur hésitation est fatale. Pour réussir un coup d'État, il faut agir vite, frapper fort, éliminer les centres de résistance avant qu'ils ne s'organisent. Les putschistes n'en font rien.

  • Ils n'ordonnent pas l'assaut sur la Maison Blanche.
  • Ils n'arrêtent pas Eltsine.

  • Ils semblent attendre que la situation se règle d'elle-même, ce qui, naturellement, n'arrive pas.

Le 21 août au matin, l'armée se retire. Le coup d'État s'est effondré en soixante-douze heures. Les putschistes sont arrêtés. Deux d'entre eux se suicident. 

Gorbatchev peut enfin rentrer à Moscou. Il croit qu'il reprend le pouvoir. Il se trompe.



Des soldats ont pactisé avec les moscovites

L'accélération finale

Ce que Gorbatchev trouve en rentrant n'est pas l'URSS qu'il a laissée trois jours plus tôt. Le putsch a produit l'exact opposé de ce que ses auteurs voulaient. En tentant de sauver l'Union soviétique, ils ont précipité sa destruction.

Eltsine exploite immédiatement la situation : il suspend puis interdit le Parti communiste sur le territoire russe. Les sièges du Parti dans tout le pays sont scellés. Les archives sont saisies. La colonne vertébrale de l'État soviétique, déjà fragilisée, vient d'être tranchée.

«Nous ne fermons pas un parti, nous démantelons un système de contrôle totalitaire qui n'a plus sa place dans la Russie libre.

Le Parti a cessé d'exister au moment où il a envoyé les chars contre les citoyens de Moscou.»

En quelques semaines, l'Ukraine, la Biélorussie et les autres républiques déclarent tour à tour leur indépendance. Gorbatchev est désormais le «Président du vide», un chef d'État sans État, dont les ordres ne dépassent plus les murs du Kremlin.



Kroutchev s'adresse aux journalistes après sa libération. Il vient de passer trois jours prisonnier des putschistes.

Le leader de l'URSS essaie encore de négocier, de trouver une formule qui sauverait quelque chose. Il propose une "Union des États souverains", avec un cadre commun minimal qui réunirait les anciennes républiques soviétiques... Mais il n'a plus les moyens de sa politique. 

  • Plus d'armée qui lui obéisse vraiment. 
  • Plus de Parti pour relayer ses décisions. 

  • Plus de budget, car les républiques ont pris le contrôle des finances. 

  • Plus de légitimité, car Eltsine, élu au suffrage universel, a été choisi par le peuple. 

L'URSS, jadis une superpuissance qui faisait trembler la planète, n'est plus qu'un fin lambeau sous lequel Gorbatchev peine à cacher sa nudité. Il est devenu la "Président du vide", un homme sans pays. Une relique. Un damné.



Gorbatchev est pris à parti par Eltsine après le putsch. Le président Russe l'accuse d'avoir nommé les putschistes (des conservateurs communistes) à des postes clés, alors qu'il se présente lui-même comme un réformateur. 

Belovej : l'acte de décès

Le 8 décembre 1991, trois hommes se réunissent dans une datcha de la forêt de Belovej, en Biélorussie. 

  • Boris Eltsine représente la Russie. 
  • Leonid Kravtchouk représente l'Ukraine. 

  • Stanislav Chouchkévitch représente la Biélorussie. 

Ensemble, ils signent un accord de quelques pages qui constate : 

"l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques cesse d'exister en tant que sujet du droit international et réalité géopolitique." 

À sa place, ils créent la Communauté des États Indépendants, une structure de coopération volontaire entre les anciennes républiques.



Signature des accords de Belovej

Gorbatchev apprend la nouvelle par téléphone. Il n'a pas été consulté. Il n'a pas été invité. Trois hommes viennent de dissoudre l'Union dont il est le président, sans lui demander son avis. 

Sa réaction est furieuse :

«Signer la fin de l'Union autour d'une bouteille de vodka, sans référendum, c'est un acte de vandalisme politique.»

Il parle d'"illégalité constitutionnelle", de "coup d'État", mais il n'a plusle pouvoir de s'y opposer. 



Manifestation en Russie

Gorbatchev croyait sincèrement qu'en rendant la parole au peuple via la Glasnost et en modernisant l'économie via la Perestroïka, il pourrait rendre le système plus juste et fonctionnel. Il pensait que le lien entre le Parti et la population pouvait être refondé sur la confiance plutôt que sur la terreur des goulags. 

Il a sous-estimé la profondeur du traumatisme laissé par des décennies de dictature, de privation et de mensonges. Six ans après son arrivée au pouvoir, il réalise amèrement qu'il n'y a plus rien qu'il puisse faire. Qu'il n'y a plus rien à faire.

Le 25 décembre 1991, à 19h00, Mikhaïl Gorbatchev prononce son discours de démission à la télévision soviétique.

«Je quitte mes fonctions avec inquiétude. Mais aussi avec espoir, avec la conviction que nos efforts n'ont pas été vains.» 

Il remet à Eltsine les codes nucléaires, dernier symbole tangible du pouvoir qu'il abandonne.



Gorbatchev annonce sa démission

À 19h32, dans l'air froid de décembre, les caméras du monde entier filment une image qui marque la fin du XXe sièclele : le drapeau rouge à la faucille et au marteau de l'Union soviétique descend lentement le long de son mât sur le dôme du Kremlin. À sa place monte le drapeau tricolore de la Russie.

Il n'y a pas de cérémonie officielle. Pas d'hymne. Pas de discours.

Soixante-neuf ans après sa création, l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques a cessé d'exister.



Le drapeau russe sur le dôme du Kremlin, dans la nuit du 25 décembre.

Conclusion

La chute d’un système

L’effondrement de l’URSS a souvent été présenté comme la conséquence inévitable de la crise économique soviétique. Pourtant, l’Union soviétique ne s’est pas écroulée uniquement parce qu’elle était pauvre, inefficace ou technologiquement en retard. Des États en crise peuvent survivre longtemps. Ce qui disparaît entre 1989 et 1991, c’est surtout le mécanisme politique qui faisait tenir ensemble l’ensemble soviétique.

Pendant des décennies, l’URSS avait reposé sur trois piliers :

  • la peur ;
  • le monopole du Parti communiste ;

  • la domination du centre russe sur les républiques.

Or chacun de ces piliers s’effondre successivement.

- La libération de la parole par la glasnost révèle au peuple l'ampleur des mensonges et de l'incompétence de l'États. Les soviétiques, qui ne craignent plus la répression, se retournent alors contre le système qui les a manipulé pendant des décennies.

- La fin de la Doctrine Brejnev et des interventions dans les pays stallites provoquent, en quelques mois, la chute des régimes communistes d'Europe de l'Est. 

- La démocratisation du système politique affaiblit le Parti communiste, avant qu'une véritable alternative démocratique n'ait pu se construire à sa place.

 

L’URSS entre alors dans une crise impossible à résoudre. Utiliser la force aurait détruit les réformes ; ne pas l’utiliser accélère la désintégration. L’ouverture politique qui devait sauver l'Union l'aura fait exploser.

Le duel Gorbatchev-Eltsine a été le dernier acte de la décomposition politique de l'Union. En se faisant l'écho du nationalisme Russe pour affaiblir le pouvoir de Gorbatchev, Eltsine condamne l'URSS. La Russie émerge bientôt comme une entité concurrente à l'URSS, et dépèce l'Union du coeur de son empire.

L'URSS cesse d'être un pays. C'est une entité sans territoire, qui perd chaque jour un peu plus de ce qu'il lui reste de pouvoirs, jusqu'à l'abdication finale de son dernier dirigeant, le 25 décembre 1991.

 


Héritage et conséquences

On ne peut enterrer l'Union soviétique sans reconnaître l'immensité de son empreinte : elle fut la puissance titanesque qui brisa l'armée nazie en 1945 et celle qui, la première, envoya un homme dans l'espace. Elle s'était voulue l'architecte d'un monde nouveau, une alternative radicale au capitalisme, promettant une justice universelle où le travailleur ne serait plus une marchandise.

Mais ce rêve de fraternité n'était qu'une illusion, une poudre aux yeux, un délire. Le régime communiste s'est bâti et maintenu par la violence aveugle des purges, le silence des Goulags et un mensonge institutionnalisé. La chute de l'URSS met fin à une utopie sanglante qui a voulu forcer le bonheur des hommes au prix de la vie de millions d'entre eux.   

La fin du communisme ne signifie par pour autant l'idylle pour les populations du Bloc de l'Est. La «décompression» qui suit la chute s’annonce d’une violence inouïe. Les anciens citoyens soviétiques s'apprêtent à traverser une décennie de chaos et de misère.

À l'international, la chute de l'URSS marque la défaite finale du communisme face à l'occident, le point final de la Guerre Froide mais aussi la fin du XX siècle. Du jour au lendemain, l'ordre bipolaire né à Yalta cinquante ans plus tôt s'achève, inaugurant une ère de domination sans partage des États-Unis sur l'échéquier international.