Paris, 14 mai 1610, le soleil éclaire une capitale agitée par les préparatifs de l’entrée triomphale de Marie de Médicis, fraîchement couronnée reine. Au même moment, à bord d’un carrosse, un roi distrait traverse la rue de la Ferronnerie. Quelques instants plus tard, le bruit sec d’un couteau fend l’air, le silence s’installe, et l’histoire de France bascule. Henri IV, le « Bon Roi Henri », le père du peuple, est assassiné. Trois coups de couteau, un royaume en deuil, et des siècles de spéculations. Comment un tel drame a-t-il pu survenir ? Et pourquoi cette tragédie continue-t-elle d’enflammer l’imagination collective ?
Un coup de couteau dans le cœur de la France
L’auteur de ce régicide n’est autre que François Ravaillac, un catholique fanatique hanté par des visions mystiques. Armé d’un couteau, il poignarde le roi à deux reprises, le deuxième coup perçant la veine cave et l’aorte, cause une mort immédiate. La scène, aussi brutale qu’impensable, se déroule dans une rue bondée où les badauds reconnaissent le carrosse royal, immobilisé par un encombrement. La foule, stupéfaite, est vite prise d’une rage sourde contre l’assassin, mais il est aussitôt capturé par les gardes.
Pourtant, Ravaillac n’a pas cherché à fuir. Il assume pleinement son geste, persuadé d’avoir «agi pour la gloire de Dieu» et pour empêcher Henri IV d’intervenir militairement dans les affaires européennes aux côtés des protestants. Ce roi, pourtant converti au catholicisme, restait pour certains catholiques extrémistes une figure de méfiance, un homme suspect aux multiples changements de confession. Mais Ravaillac était-il vraiment seul ? C’est là que les théories s’emballent.
Henri IV abandonne le protestantisme et embrasse le catholicisme, dans une volonté de réconciliation
Les causes d’un assassinat : Un roi et ses ennemis
Henri IV n’était pas un roi sans adversaires. Bien qu’aimé par une grande partie de son peuple pour ses qualités humaines et ses réformes audacieuses, il avait aussi de nombreux ennemis. Son règne, qui avait mis fin aux guerres de Religion par l’édit de Nantes en 1598, n’était pas du goût des factions ultra-catholiques. Ces dernières voyaient en Henri IV un «usurpateur» malgré sa conversion au catholicisme en 1593.
Plus encore, sa politique étrangère en préparation était une étincelle dans une Europe déjà prête à s’embraser. Henri IV projetait une campagne militaire pour soutenir les princes protestants dans le cadre de la succession de Clèves et Juliers, contre les ambitions catholiques des Habsbourg. Cette expédition, bien que conçue pour rétablir un équilibre des forces, inquiétait profondément les monarchies catholiques, notamment l’Espagne.
Ces tensions, combinées aux passions religieuses exacerbées de l’époque, créaient un climat où l’idée même de régicide pouvait être justifiée par certains esprits fanatiques. Ravaillac n’était pas le premier à tenter de tuer Henri IV : plus de vingt attentats avaient déjà été déjoués. Cette fois, cependant, le coup était porté.
Conséquences : Un trône en désarroi, une régence sous tension
La mort d’Henri IV crée un vide vertigineux au sommet de l’État. Son fils, Louis XIII, n’a que neuf ans. La régence revient à Marie de Médicis, une reine jugée trop favorable à l’Espagne et mal préparée à diriger un royaume fragile. Sous son règne, la France abandonne les projets guerriers d’Henri IV et s’engage dans une politique d’apaisement vis-à-vis des Habsbourg, notamment par le mariage de Louis XIII avec l’infante Anne d’Autriche.
Théories et mystères : Complot ou acte isolé ?
Depuis le jour du drame, les spéculations vont bon train : François Ravaillac a-t-il agi seul ? Les juges conclurent à l’acte isolé d’un fanatique, mais beaucoup doutèrent de cette version officielle. Plusieurs théories émergèrent, nourries par des témoignages et des indices troublants.
L’implication de l’Espagne
L’une des théories les plus persistantes est celle d’un complot espagnol. Henri IV, en préparant une guerre contre les Habsbourg, devenait une menace directe pour Philippe III d’Espagne. Certains indices laissent penser que Ravaillac aurait été manipulé par des agents espagnols ou leurs alliés français, notamment des membres de la Ligue catholique. La disparition de documents diplomatiques dans les archives espagnoles de l’époque ne fait qu’ajouter à la suspicion.
Le rôle du duc d’Épernon
Personnage énigmatique et influent, le duc d’Épernon, qui se trouvait dans le carrosse avec Henri IV, est souvent accusé d’avoir facilité l’attentat. Certains témoins affirment que sa réaction lors du drame, protégeant Ravaillac de la foule en colère, était suspecte. Il voulait certainement l'intérroger, mais l'on peut tout de même se poser la question de la complicité. Avait-il des raisons politiques ou personnelles pour souhaiter la mort du roi ?
L’héritage d’un roi assassiné
La mort d’Henri IV a figé son image dans la mémoire collective comme celle d’un roi proche de son peuple, tolérant et humaniste. Son règne, marqué par des réformes économiques, la pacification religieuse et le développement de Paris, est souvent considéré comme un âge d’or. Mais cette mort brutale a aussi ouvert la voie à des décennies de tensions politiques et religieuses, ainsi qu’à l’affirmation de la monarchie absolue.
L’assassinat d’Henri IV reste aujourd’hui une énigme fascinante. Était-il le fruit du hasard, un geste isolé d’un homme perturbé ? Ou bien le résultat d’un complot savamment orchestré par des forces ennemies ou étrangères? Si l’histoire ne tranchera peut-être jamais, ce drame rappelle les dangers des divisions religieuses et politiques, et les fragilités des grandes figures de l’histoire.
En attendant, le « Bon Roi Henri » repose dans la basilique de Saint-Denis, mais son esprit hante encore les ruelles de la rue de la Ferronnerie, où un couteau a changé à jamais le cours de la France.

