Le Cardinal de Richelieu : L'Éminence Rouge, Architecte de l'État Moderne



Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu, est un nom qui résonne comme une légende, entre fascination et controverse. Né le 9 septembre 1585 à Paris et mort le 4 décembre 1642, il fut non seulement un homme d’Église, mais surtout un maître politique, l’un des ministres les plus influents et redoutés de l’histoire de France.

Sous l’habit rouge de cardinal, il incarna la raison d’État, façonnant un royaume unifié, centralisé et prêt à dominer l’Europe. Cependant, cette ascension se fit au prix d’intrigues, de répressions, et de choix politiques qui continuent de diviser historiens et mémoires.

Un destin tracé par les nécessités familiales

Richelieu naît dans une famille de noblesse récente, mais endettée. Son père, François du Plessis, meurt alors qu’Armand n’a que cinq ans, laissant une veuve et cinq enfants dans une situation précaire. L’évêché de Luçon, confié à la famille par Henri III, devient leur principale source de revenus. Lorsqu’Alphonse, le frère aîné d’Armand, choisit la vie monastique, c’est à Armand que revient la tâche de reprendre cet évêché.



La cathédrale Notre-Dame-de-l'Assomption

Destiné initialement au métier des armes, le jeune homme embrasse donc une carrière ecclésiastique. À peine âgé de 21 ans, il part à Rome en 1607 pour obtenir une dispense d’âge et recevoir l’investiture canonique. On raconte qu’il aurait trompé le pape sur son âge pour accélérer son ascension, ce qui lui aurait valu cette célèbre prophétie :

«Ce jeune homme sera un grand fourbe s’il vit longtemps

De retour en France, Richelieu se distingue rapidement par sa rigueur et son sens de l’organisation. Dans son évêché de Luçon, un diocèse pauvre et dévasté par les guerres de Religion, il applique avec zèle les réformes issues du concile de Trente, modernisant l’administration ecclésiastique et défendant avec ferveur l’autorité de l’Église catholique.

C’est un jeune homme nerveux, tourmenté par une santé fragile, mais d’une ambition démesurée. Cette énergie, canalisée par sa foi en l’ordre et en l’autorité, forge le socle de sa future carrière.

L’ascension vers le sommet : un stratège au service du pouvoir

La première percée politique de Richelieu survient en 1614 lorsqu’il est élu député du clergé du Poitou aux États généraux. Il se fait remarquer par ses discours éloquents et par sa capacité à représenter les intérêts de l’Église. Rapidement, il attire l’attention de la régente Marie de Médicis, qui voit en lui un conseiller fiable.



Les Etats Généraux de 1614

En 1616, il est nommé secrétaire d’État, mais sa carrière politique est brusquement interrompue l’année suivante lorsque Louis XIII fait exécuter Concino Concini, le favori de la reine mère. Richelieu tombe en disgrâce et suit Marie de Médicis dans son exil.

C’est dans cette période de retrait qu’il développe son habileté à manipuler les rivalités entre factions politiques. Par une série de médiations habiles, il facilite la réconciliation entre Louis XIII et sa mère, ce qui lui permet de réintégrer progressivement les cercles du pouvoir.



La reconciliation de Marie de Médicis avec son fils Louis XIII

En 1622il est nommé cardinal, et en 1624, il devient le principal ministre du roi. Ce poste, bien qu’officieux, lui confère une autorité presque absolue sur les affaires du royaume.

Une vision implacable : l’ordre, la raison d’État et l’absolutisme

Dès son entrée au Conseil du roi, Richelieu élabore une politique en trois axes :  
Réprimer les factions internes : les protestants, la noblesse et toute forme de dissidence.  
Renforcer l’autorité royale : affermir l’absolutisme en consolidant les institutions de l’État.  
Lutter contre la domination des Habsbourg : affaiblir l’Empire espagnol et le Saint-Empire romain germanique, en soutenant parfois des États protestants pour des raisons stratégiques.

La lutte contre les protestants : la chute de La Rochelle

La guerre contre les protestants fut le premier grand chantier de Richelieu. Malgré l’édit de Nantes, signé par Henri IV en 1598, les réformés jouissaient d’une autonomie politique et militaire qui leur permettait de résister à l’autorité royale. La Rochelle, leur bastion principal, symbolisait cette indépendance.  

En 1627, Richelieu décida de soumettre cette ville rebelle par un siège. La construction d’une digue monumentale bloqua tout ravitaillement par la mer. Pendant 14 mois, les habitants résistèrent dans des conditions terribles. Lorsque la ville se rendit en 1628, 55% des habitants étaient morts de faim et de maladies.

Par cet acte, Richelieu mit fin à l’indépendance politique des protestants en les privant de leurs places fortes, qui représentaient un obstacle à l'autorité absolue du roi. Mais s'ils perdent leurs garanties militaires, les protestants voient cependant leur liberté de culte confirmée par l’édit de grâce d’Alès (1629).  



Richelieu, sur la digue 

L’abaissement de la noblesse et la centralisation de l’État

Richelieu voyait la noblesse comme une menace constante à l’unité du royaume. Pendant ses années aux affaires, il s'attela à réduire considérablement leur pouvoir tout en renforçant celui du roi.

  • Il interdit les duels, une pratique mortelle mais répandue, qui soustrayait certains crimes à la justice royale, puisqu'ils étaient réglés de façon privée.
  • Il fit raser des milliers de châteaux-forts, qui auraient pu servir de place-fortes en cas d'insurrection contre le roi.

  • Il réprima brutalement les révoltes nobiliaires.

L’exécution du duc de Montmorency en 1632, après sa participation à une rébellion dans le Languedoc, marqua un tournant dans l’affirmation du pouvoir royal.  



L'execution de Montmorency

Pour administrer le royaume, Richelieu renforça le rôle des intendants, des fonctionnaires royaux chargés de surveiller les provinces. Ces derniers, souvent issus de la bourgeoisie ou de la noblesse de robe (nouvelle noblesse bourgeoise), représentaient les intérêts directs du roi et affaiblissaient les gouverneurs provinciaux.

La politique étrangère : affronter les Habsbourg

Richelieu voyait dans la maison d’Autriche, qui régnait sur l’Espagne et le Saint-Empire, le principal rival de la France en Europe. Il engage le royaume dans la guerre de Trente Ans en 1635, s'alliant à des puissances protestantes comme la Suède, contre les armées catholiques impériales. Par ces alliances, il transcende son rôle de cardinal, relégant ses opinions religieuses au second plan, face aux nécessités géostratégiques.

Malgré des débuts difficiles, la France connut des succès militaires qui élargirent ses frontières : l’Alsace, l’Artois et le Roussillon furent acquis sous son ministère.  

Richelieu fut aussi un pionnier dans la création d’une marine de guerre française. En sa qualité de «Grand Maître et Surintendant de la Navigation», il développe une flotte permanente, destinée à rivaliser avec l’Espagne et l’Angleterre. En quelques decénnies la France construit des chantiers navals, et rattrape son retard technologique sur les anglais et les hollandais.

De plus, Richelieu commande la gestion des forêts du pays, pour assurer un apport en bois constant. 

Richelieu, le bâtisseur et le mécène

Richelieu ne fut pas seulement un stratège politique et militaire. Il fut également un grand mécène des arts et des lettres. En 1635, il fonde l’Académie française, dont la mission était de préserver et enrichir la langue française.  



L'institut de France, siège de l'académie française, à Paris

Son goût pour l’architecture se reflète dans plusieurs réalisations emblématiques, notamment le Palais-Cardinal (aujourd’hui Palais-Royal) à Paris, ainsi que la ville de Richelieu, une cité idéale qu’il fit construire en Touraine.  



Richelieu, en Indre-et-Loire. La ville a une géométrie parfait.

Une fin marquée par la solitude et la maladie

Dans ses dernières années, Richelieu était rongé par des maladies multiples : tuberculose, rhumatismes, migraines chroniques. Il ne se déplaçait plus qu’en chaise à porteurs et était surnommé par ses ennemis «le cardinal au corps pourri». Malgré son état, il resta actif jusqu’à sa mort, laissant un royaume transformé, mais épuisé par les guerres et les prélèvements fiscaux.  

À sa mort en 1642, il recommanda Jules Mazarin comme successeur, garantissant la continuité de sa politique.  



Richelieu sur son lit de mort

L’héritage du cardinal de Richelieu

Richelieu reste l’un des bâtisseurs majeurs de la France moderne. Par ses réformes, il mit en place les bases de la monarchie absolue, qui atteindra son apogée sous Louis XIV.

Cependant, son règne marqua aussi une époque d’autoritarisme et de répression, où l’État imposa son pouvoir au prix de lourds sacrifices humains et financiers.