Dans l'imaginaire collectif, massivement façonné par Les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas, on le représente volontiers comme un manipulateur de l'ombre, caressant son chat blanc tout en ourdissant de sombres complots contre le roi et ses vaillants mousquetaires.
Pourtant, cette légende noire cache une réalité historique bien plus complexe et fascinante. Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu, n'était pas l'ennemi de la Couronne. Il était son arme la plus redoutable, un bourreau de travail et le véritable architecte de l'État français moderne.
Dans une France encore marqué par le chaos des guerres de Religion, le roi a besoin d'un stratège capable de prendre des décisions radicales. Richelieu va endosser ce rôle avec une détermination glaciale. Obsédé par une seule idée — la grandeur et la pérennité de la France —, il va transformer le pays au prix d'une discipline de fer.
L'ascension et philosophie
En 1608, l'évêque de Luçon écrit à un ami :
«Je suis dans le plus vilain diocèse de France, le plus crotté et le plus inconfortable.»
Armand Jean du Plessis de Richelieu a vingt-trois ans, il dirige un petit évêché poitevin délabré, et il n'a aucune raison particulière de penser que son destin sera différent de celui des centaines d'autres prélats de province qui naissent, administrent et meurent dans l'obscurité.
Rien, à ce moment-là, ne préfigure qu'il deviendra l'un des plus grands ministre de l'histoire de France.
De Luçon au Louvre
La famille Richelieu fait parti de la petite noblesse poitevine, sans fortune ni grande influence. Son père, François du Plessis, meurt alors qu’Armand n’a que cinq ans, laissant une veuve et cinq enfants dans une situation précaire.
L’évêché de Luçon, confié à la famille par Henri III, devient la principale source de revenus des Richelieu. Pour subvenir aux besoins de la famille, le jeune Armand n'a pas le choix : il devra devenir prêtre pour reprendre l'évêché.
En 1606, le jeune homme abandonne la carrière militaire à laquelle il s'était destiné pour rejoindre les Ordres, et empêcher la ruine de sa famille.
Cathédrale de Luçon
Richelieu se fait ordonner prêtre à seulement vingt-deux ans et prend possession de son modeste diocèse, bien loin de la capitale. Il aurait pu s'y résigner. Il choisit d'en faire une école.
Pendant dix ans, Richelieu il Luçon avec une rigueur et une attention au détail qui tranchent avec le laisser-aller habituel des évêques de province. Il règle les conflits, apprend à gérer des hommes et des ressources limitées, à obtenir par la persuasion ce qu'on ne peut pas obtenir par la force. Ces années obscures ne sont pas du temps perdu. Elles sont une formation au gouvernement.
Au fil du temps, par son travail et son intelligence, Richelieu gagne en influence dans la région, au point d'être élu, en 1614, député clergé poitevin aux États Généraux. Ce mandant va lui servir de tremplin jusqu'à Paris : Durant les 5 mois de réunions des États généraux, il se montre hyperactif. Il rédige des rapports, fait des propositions, et fascine ses pairs par sa force de travail.
Les États généraux de 1614
Lorsque le clergé cherche un porte-parole pour prononcer le grand discours de clôture devant le roi Louis XIII et la Reine-mère, c'est ce jeune évêque de 29 ans, qui a impressionné tout au long de la réunion par son éloquence et son serieux, qui est désigné.
Le 23 février 1615, Richelieu prononce le discours de clôture. Sa prise de parole brillante marque profondément l'auditoire, et tout particulièrement celle qui est alors la femme la plus puissante du royaume : la reine Marie de Médicis. Quelques mois plus tard, l'évêque de Luçon est appelé à Paris par la reine elle-même. Il entre enfin dans l'orbite du pouvoir royal.
Exilé un temps en 1617, après la disgrâce de Marie de Médicis, il regagne petit à petit la confiance de Louis XIII, et réintègre quelques années plus tard les cercles de pouvoir :
-
En 1622, il est fait cardinal, atteignant l'une des plus hautes charges de l'Église romaine,
- En 1624, Louis XIII l'appelle au Conseil royal et en fait son principal ministre.
À la fin des années 1620, Richelieu est bien en place. Il a définitivement quitté Luçon pour Paris, déléguant la gestion de son petit évêché poitevin pour celle du Royaume de France.
Richelieu au travail
Une vision : la raison d'État
Lorsque Richelieu entre dans la vie politique, la France sort à peine de près de quarante années de guerres de Religion. Si les combats ont cessé, le royaume demeure profondément fragile.
★ Les grands seigneurs contestent encore régulièrement l'autorité royale,
★ Les protestants disposent de places fortes et d'importants privilèges militaires,
★ Les puissances étrangères continuent d'influencer les affaires françaises.
Pour beaucoup, cette instabilité est devenue une réalité presque normale. Richelieu, lui, y voit avant tout le symptôme d'un État trop faible. À ses yeux, les guerres civiles, les révoltes et les complots ne sont pas des fatalités : ils sont les conséquences d'un pouvoir trop faible, incapable de faire respecter son autorité.
Cette conviction est inséparable de sa foi. Évêque puis cardinal, Richelieu est persuadé que le roi reçoit de Dieu la mission de maintenir l'ordre et la paix dans le royaume.
Tableau : Louis XIII rend les symboles de son pouvoir : sa couronne et son sceptre au Christ ; puisque selon la tradition, il les tient de lui.
Cette vision du pouvoir conduit Richelieu à défendre ce qu'il appelle la raison d'État. L'expression désigne avant tout le devoir de préserver le royaume, car sans État solide, il ne peut y avoir ni justice, ni sécurité, ni prospérité.
D'après sa vision, ce qui renforce l'État sert le bien commun, tandis que ce qui l'affaiblit menace le royaume. La première obligation d'un roi, d'un ministre, ou de n'importe quel serviteur de l'État, est donc d'assurer la survie et la stabilité de la monarchie, et cela à n'importe quel prix.
Faire obéir les grands du Royaume
En 1624, la noblesse française est un problème aussi vieux que la monarchie elle-même, mais un problème qui a pris, depuis les guerres de religion, une acuité nouvelle.
Pendant les décennies de guerre civile, les "Grands" se sont révoltés contre leur roi ; ils ont complotés avec des puissances étrangères ; ils ont levé des armées privées, et ils ont fait tout cela sans subir de véritables conséquences.
Forts de leur richesse, de leur influence, et comfortés par l'indulgence du roi, ils continuent de comploter sans relâche pour faire avancer les interêts de leur propre famille.
Procession de la Ligue, milice financée par la famille de Guise, pendant les guerres de Religion.
Pour Richelieu, cette situation est inacceptable. Il est convaincu qu'aucune politique ambitieuse ne peut être menée tant que la noblesse ne sera pas entièrement subordonné au roi. Avant de penser à affronter les Habsbourg, il faudra donc mater les nobles.
L'interdiction des duels
La première étape de cette mise au pas exige l'éradication d'un privilège que les nobles se sont arrogés : le droit de se faire justice par le sang.
Au début du XVIIe siècle, les duels sont omniprésents dans la haute noblesse. Pour défendre leur honneur, régler une querelle ou gagner en réputation, de jeunes gentilshommes n'hésitent pas à s'entretuer malgré les interdictions royales.
Duel
Cette culture du duel provoque des centaines de morts chaque années, parmi ce qui est alors la fine fleur du royaume. Mais pour Richelieu, là n'est pas le problème. Le problème, c'est que le duel est une affirmation d'indépendance que l'État ne peut pas tolérer : celle que le noble peut répondre de lui-même, sans avoir de comptes à rendre à la justice du roi.
Le 6 fevrier 1626, Louis XIII signe un décret interdisant définitivement les duels. Désormais, la noblesse ne peut plus se rendre justice elle-même : quelque soit le délit ou le désaccord, tout les français sont soumis à la justice royale.
Mais Richelieu le sait : les Grands sont turbulents et voudront tester les limites. Le Cardinal convainc Louis XIII d'appliquer la loi avec intransigeance.
- Si le souverain recule et n'applique pas ses propres ordonnances, il sera discrédité.
- Si au contraire il se montre ferme, il renforcera considérablement son autorité.
Une justice implacable : la fin des privilèges
Le 12 mars 1627, le comte de Bouteville, issu de l'une des plus puissantes familles du royaume, participe à un duel organisé en plein Paris malgré les interdictions répétées. Son objectif est de défier ouvertement l'autorité du ministre, et de faire annuler la loi.
Par son nom, pense-t-il, il est intouchable.
Le comte de Bouteville
Quand le prince est arrêté et condamné à mort, tout le monde s'attend une grâce royale, comme il a toujours été d'usage dans ces cas là. Elle ne viendra pas. Bouteville est décapités, malgré les supplications de sa famille et les intercessions des grands du royaume.
L'émotion est immense. Beaucoup de nobles jugent la sanction disproportionnée, pourtant, le message est désormais clair : le prestige du nom ne protège plus de la justice royale.
Cette politique de fermeté ne s'arrête pas aux duels. Les véritables rébellions sont réprimées avec la même détermination :
- Le comte de Chalais est décapité après son complot manqué en 1626,
- Le puissant Henri II de Montmorency, descendant d'une des plus anciennes familles de France, gouverneur du Languedoc et héros militaire reconnu, est exécuté à son tour en 1632, après avoir pris les armes contre le roi.
Henri II de Montmorency s'apprête à être exécuté
Jamais auparavant la monarchie n'avait frappé avec une telle sévérité des personnages d'un rang aussi élevé. Ces exécutions ne sont pas des actes de vengeance personnelle. Elles sont des démonstrations de pouvoir.
Chaque condamnation rappelle que désormais, plus personne n'est au dessus du roi. Ni les Montmorency, dont le nom résonne dans l'histoire de France depuis cinq siècles. Ni même les princes de la famille royale.
Portrait de Louis XIII en souverain absolu. En sanctionnant la noblesse de manière intransigeante, il affermit son propre pouvoir.
Le démantèlement des forteresses : faire disparaître tout refuge
Cette logique de mis au pas de la noblesse se retrouve également dans une autre mesure : le démantèlement des forteresses. Depuis le moyen-âge, les nobles se font construire des châteaux, qui se dressent comme symbols de leur puissance et de leur indépendance.
Ces forteresses, qui servaient à se protéger des invasions et des pillages de l'époque féodale, n'ont plus vraiment d'utilité dans la France du XVIIème siècle, si ce n'est de servir de refuge aux nobles révoltés contre l'autorité royale !
Richelieu ordonne leur destruction par centaine. Sa logique : un seigneur qui n'a plus de murailles derrière lesquelles s'enfermer réfléchira à deux fois avant de se rebeller.
Le château de Croizant, sur la Creuse, détruit sur ordre de Richelieu
Il serait inexact de réduire la politique de Richelieu à de la brutalité. Le Cardinal ne cherche pas à humilier la noblesse pour le plaisir, ni à la détruire, car elle reste le premier corps du royaume, le vivier des officiers militaires et des administrateurs dont il a besoin. Ce qu'il cherche, c'est à la transformer : à faire de ces seigneurs trop indépendants des serviteurs dévoués à l'État. !
En moins d'une décennie, le rapport de force change profondément. Les nobles comprennent progressivement que les privilèges hérités de leurs ancêtres ne suffisent plus à les protéger. Pour la première fois depuis longtemps, la haute aristocratie doit accepter qu'il existe une autorité supérieure à la sienne.
Détruire l'État dans l'État
La question protestante est peut-être celle où Richelieu révèle le plus clairement la nature de sa pensée et où il déroute le plus profondément ses contemporains.
Car ici, un cardinal de l'Église catholique va mener la guerre contre des hérétiques, remporter une victoire éclatante, et refuser d'en tirer les conséquences religieuses que tout le monde attendait. Ce paradoxe apparent est en réalité la clé pour comprendre son système de pensée.
L'État dans l'État
L'Édit de Nantes, signé par Henri IV en 1598 pour mettre fin aux guerres de religion, avait accordé aux protestants français bien plus qu'une tolérance religieuse. Il leur avait donné des places de sûreté, une centaine de villes fortifiées (dont La Rochelle, Montauban et Nîmes), où ils pouvaient :
- Maintenir des garnisons privées ;
- Tenir des assemblées politiques ;
- Lever des impôts.
En pratique, les protestants forment, sous Louis XIII, un État dans l'État. La minorité religieuse dispose d'une structure militaire et politique autonome, négocie avec le roi de France comme une puissance étrangère, et fait appel aux puissance étrangères quand elle estime ses droits menacés.
Carte : les protestants et leurs forteresses sous Louis XIII
Pour un homme d'Église, cette situation aurait posé avant tout un problème religieux :
- Comment tolérer l'hérésie ?
Pour Richelieu elle pose un problème politique :
- Comment tolérer une puissance armée concurrente à l'intérieur du royaume ?
La nuance est essentielle. Ce n'est pas la foi des protestants qui l'inquiète. C'est les contre-pouvoirs dont ils disposent face à l'État royal. Et ce sont ces contre-pouvoirs qu'il va démanteler.
La digue de La Rochelle
La crise éclate en 1625, quand les protestants reprennent les armes après plusieurs années de tensions croissantes. L'occasion de régler définitivement la question se présente en 1627 : Richelieu décide d'assiéger La Rochelle, principale place forte protestante.
Le port atlantique est puissamment fortifié, et reçoit le soutien de l'Angleterre qui envoie des flottes pour ravitailler la ville.
Jean Guiton, armateur protestant de maire de La Rochelle durant le siège, opposera une résistance acharnée aux armées royales.
Le siège de La Rochelle deviendra l'un des épisodes les plus spectaculaires du règne de Louis XIII. Richelieu en prend personnellement la direction, chose inhabituelle pour un ministre, qui aurait pu laisser un général s'en charger, mais c'est un choix délibéré : il veut que la victoire soit la sienne, que la démonstration soit politique autant que militaire.
Le Cardinal fait construire une digue colossale en travers de l'entrée du port, un ouvrage d'une longueur de plus d'un kilomètre, construit en quelques mois dans des conditions extraordinairement difficiles, pour bloquer toute possibilité de ravitaillement maritime. Les ingénieurs doutent. Richelieu insiste. La digue se construit.
Carte : La Rochelle assiégée
Les flottes anglaises qui tentent de forcer le blocus sont repoussées. La Rochelle, privée de secours, capitule en octobre 1628 après quatorze mois de siège.
La ville a perdu les trois quarts de sa population ; les rues sont jonchées de morts ; mais la victoire du camp royal est totale.
Richelieu sur la digue de La Rochelle, face à la flotte anglaise.
La grâce d'Alès
Le parti dévot, ces catholiques fervents qui entourent la reine mère, attendait de la victoire ce que toutes les victoires religieuses avaient jusqu'alors produit :
➤ L'écrasement des vaincus ;
➤ La conversion forcée ;
➤ L'extinction de l'hérésie.
Le Cardinal a autre chose en tête. La paix d'Alès, signée en juin 1629, démantèle le pouvoir politique et militaire des protestants :
✗ Les places de sûreté sont rasées ; les assemblées politiques supprimées ; les garnisons dissoutes.
Mais l'accord laisse intacte leur liberté de culte :
✔︎ On ne les force pas à se convertir ; on ne détruit pas leurs temples ; on ne les persécute pas dans leur foi.
Signature de la paix d'Alès. Louis XIII se tient assis, derrière le Cardinal, debout à la table.
Le parti dévot est scandalisé. Les théologiens grondent. Comment un cardinal de l'Église peut-il traiter les hérétiques avec une telle mansuétude, après une victoire aussi complète ?
La réponse de Richelieu est d'une clarté désarmante : parce que les protestants ne sont pas son problème. Son problème, c'était leur pouvoir militaire, qu'il a maintenant détruit. Leur âme, elle, appartient à Dieu.
Cette distinction entre le croyant qu'on tolère et le rebelle armé qu'on écrase, est une révolution intellectuelle dans la France du XVIIe siècle. Elle signifie que pour Richelieu, la religion n'est pas le fondement de l'ordre politique. L'État l'est. Et l'État, c'est le roi, comme il l'écrit dans son Testament Politique :
«Les diverses croyances ne nous rendent pas de divers États. Divisés en la foi, nous demeurons unis en un prince.»
Richelieu dans sa cape rouge de cardinal.
Par son pragmatisme, il règle en quelques mois une question qui avait empoisonné la France pendant un siècle. Les protestants ne se soulèveront plus jamais sous son ministère. Privés de leurs armes, ils deviennent ce qu'ils auraient toujours dû être dans sa vision du royaume : des sujets du roi parmi d'autres, ni plus ni moins protégés, ni plus ni moins suspects que leurs voisins catholiques.
C'est peut-être la décision la plus élégante de tout son règne. Et la plus révélatrice de l'homme, et de sa vision.
Se tourner vers l'extérieur
La prise de La Rochelle marque une étape décisive dans la construction de la monarchie française. Après avoir réduit les ambitions des nobles, Richelieu vient de faire disparaître le dernier grand pouvoir autonome présent à l'intérieur du royaume.
Désormais, le cardinal peut enfin tourner son regard vers l'extérieur. Car si l'autorité du roi est désormais mieux assurée en France, une menace autrement plus redoutable continue de peser sur le royaume : l'encerclement des Habsbourg, dont la puissance est alors sans égale en Europe.
Troisième défi : briser l'encerclement des Habsbourg
Au début des années 1630, Richelieu peut considérer que les fondations de son œuvre sont en place.
- Les grandes révoltes de la noblesse ont été réprimées,
-
Les places fortes protestantes ont disparu
- L'autorité royale s'est considérablement renforcée.
Le cardinal se tourne à présent vers l'extérieur. À cette époque, la dynastie des Habsbourg domine une grande partie de l'Europe.
- Les rois d'Espagne contrôlent non seulement la péninsule Ibérique, mais aussi les Pays-Bas espagnols, la Franche-Comté, le royaume de Naples, la Sicile et le duché de Milan.
- Leurs cousins germaniques règnent sur l'Autriche et le Saint-Empire. Vue depuis Paris, la carte de l'Europe est inquiétante : la France semble presque encerclée par les territoires des Habsbourg.
Carte : les possessions des Habsbourg espagnols (mauve) et autrichiens (rose) en Europe
Cette situation est d'autant plus préoccupante que la puissance espagnole paraît alors à son apogée. Depuis le XVIe siècle, les richesses venues d'Amérique alimentent les ambitions de Madrid, tandis que les célèbres tercios espagnols règnent sur les champs de bataille d'Europe. Beaucoup considèrent la monarchie catholique comme une puissance invincible.
Pour Richelieu, accepter cet encerclement reviendrait à condamner durablement la France à un rôle secondaire. Tôt ou tard, pense-t-il, les Habsbourg chercheront à imposer leur suprématie au royaume. Il faut donc rompre cet équilibre avant qu'il ne devienne irréversible.
La révolution intellectuelle : la raison d'État
La guerre de Trente Ans a éclaté en 1618 en Europe centrale. C'est, à l'origine, un conflit religieux entre l'Empereur catholique des Habsbourg et les princes protestants d'Allemagne.
Les représentants de l'empereur catholique sont défenestrés par les nobles protestants de Bohême, marquant le début de la guerre de Trente ans.
La logique voudrait que la France catholique soutienne l'Empereur contre les hérétiques. C'est ce que le parti dévot réclame avec insistance. C'est ce que Rome attend. C'est ce que toute la tradition politique européenne commanderait.
Richelieu fait exactement le contraire.
Dès 1630, il commence à financer le roi protestant Gustave-Adolphe de Suède, pour maintenir la guerre en Allemagne et épuiser l'Autriche. Il subventionne également les Provinces-Unies, ces républicains calvinistes qui se battent contre l'Espagne dans les Flandres, et les princes protestants allemands qui résistent à l'Empereur.
Un cardinal de l'Église catholique, premier ministre du Roi Très Chrétien, finance méthodiquement des armées protestantes contre un Empereur catholique.
Gustave-Adolphe de Suède avant la bataille de Lutzen
Le scandale est immense. Les dévots l'accusent de trahir la foi. Le pape lui adresse des réprimandes. Sa réputation dans toute l'Europe catholique en prend un coup sévère.
Or Richelieu refuse précisément de réduire cette guerre à une simple confrontation religieuse. À ses yeux, la Guerre de Trente ans n'est pas une croisade. C'est une lutte pour l'équilibre des puissances européennes, dont les répercussions vont remodeler le continent.
Carte : l'Europe divisée par la guerre
Sa logique est implacable : sur l'échiquier européen, l'ennemi de la France n'est pas le protestantisme. C'est la maison de Habsbourg. La religion demeure importante, mais elle ne peut justifier que l'on sacrifie les intérêts fondamentaux du royaume. C'est la raison d'État dans sa forme la plus pure.
Mais financer des alliés ne suffit pas indéfiniment. Richelieu sait que la France devra, un jour, entrer directement dans le conflit, et qu'elle n'en a pas encore les moyens.
Construire une machine de guerre
Pendant que les Habsbourg épuisent leurs forces contre leurs différents adversaires, la France entamme son redressement militaire.
L'armée royale hétéroclite de 1624 va se muer en la principale force du continent. Jusqu'à la mort du Cardinal, en 1642, les effectifs augmentent considérablement, passant de quelques dizaines de milliers d'hommes à plus de cent cinquante mille.
Dans le même temps, Richelieu porte une attention particulière à un domaine longtemps négligé par la monarchie française : la marine. À cette époque, la France possède deux façades maritimes, sur l'Atlantique et la Méditerranée, mais n'a presque aucune flotte de guerre.
Or, le Cardinal est conscient qu'un État qui ambitionne de jouer un rôle européen a besoin de maîtriser les mers. Il entreprend donc de doter la France d'une véritable marine.
Navires achetés par la France aux chantiers navals hollandais. Le royaume, inexpérimenté dans la construction navale, commence par se fournir à l'étranger avant de bâtir ses propres vaisseaux.
Le pari de 1635
En 1632, le roi Gustave Adolphe est tué à la bataille de Lützen. L'instrument principal de Richelieu disparaît, et avec lui la possibilité de maintenir la pression sur les Habsbourg par procuration.
En mai 1635, Richelieu franchit le pas. La France déclare la guerre à l'Espagne. Le pari est immense. Malgré les réformes engagées, le royaume se lance dans un guerre face à ce qui est encore considéré comme la première puissance militaire d'Europe.
Colonne de Tercios
Dès 1636, les troupes espagnoles déferlent depuis les Flandres et la Franche-Comté, menaçant Paris. Richelieu est accusé de tous les maux. On parle de le renverser, de négocier une paix séparée, d'abandonner... Mais le cardinal ne renonce pas, et conserve la confiance de Louis XIII. Lentement, douloureusement, la situation se retourne.
Les efforts consentis depuis plus d'une décennie commencent à porter leurs fruits. La France résiste, puis prend progressivement l'initiative, poussée par des généraux dont les noms résonneront dans le Grand Siècle : Condé, Turenne, Gassion...
Condé dirige les troupes françaises à la bataille de Lens (1646)
Richelieu ne verra jamais l'issue du conflit. Lorsqu'il meurt en 1642, la guerre est encore loin d'être terminée. Pourtant, le plus difficile a déjà été accompli :
- L'hégémonie espagnole est ébranlée,
-
La France est devenue l'un des principaux acteurs de la politique européenne,
- Les fondations du Grand Siècle sont désormais posées.
À Rocroi, en 1643, quelques mois après la mort de Richelieu, les tercios sont écrasés par le jeune duc d'Enghien. C'est la fin d'une époque : la bataille de Rocroi marque
✭ Le déclin irrémédiable de la puissance espagnole
✭ L'acte de naissance de la prépondérance française en Europe.
L'œuvre : ce que Richelieu laisse derrière lui
Le 4 décembre 1642, Richelieu reçoit l'extrême-onction dans son palais parisien. Un médecin lui propose un remède à base d'œufs de pigeon. Il refuse. Trop pressé, dit-on, pour perdre du temps avec des soins inutiles.
Il a cinquante-sept ans, et son corps a depuis longtemps cessé d'être à la hauteur de son esprit. Migraines chroniques, abcès, fièvres récurrentes, un bras paralysé dans les derniers mois... Il a gouverné la France depuis son lit pendant des années, dicté ses instructions entre deux crises, suivi les campagnes militaires depuis une litière qu'on transportait d'une ville à l'autre comme un meuble précieux et fragile.
Louis XIII, apprenant l'agonie de son ministre, aurait dit :
«Voilà un grand serviteur de l'État qui s'en va.»
La formule est froide mais elle est juste. Et elle dit, mieux que n'importe quelle oraison funèbre, ce que le roi pense de cet homme qu'il n'a jamais vraiment aimé mais dont il n'a jamais pu se passer.
Richelieu sur son lit de mort
En moins de vingt ans, Richelieu a ainsi relevé trois défis qui semblaient insurmontables :
- Soumettre la haute noblesse,
-
Mettre fin aux privilèges militaires des protestants
- Faire entrer la France dans le cercle des grandes puissances européennes.
À sa mort, en 1642, la puissance Française est transformée :
- Le roi est seul maître en son royaume ;
- L'armée, reconstruite, compte cent cinquante mille hommes, des généraux qui commencent à s'illustrer ;
- La marine est là, sur les deux façades maritimes, capable de rivaliser avec les flottes anglaise et espagnole.
- Les traités de Westphalie, que Mazarin signera en 1648 au nom de la France, acteront quelques années plus tard l'émergence du royaume comme la première puissance du continent.
Condé à Rocroi
Le Cardinal ne vivra pas pour le voir, mais c'est lui qui a rendue possible cette consécration, en tenant pendant sept ans une guerre que tout le monde lui demandait d'abandonner.
Préparer le Grand Siècle
Tout au long de sa vie, le Cardinal a suivi un objectif : renforcer l'État en la personne du prince. Par son oeuvre, il a indubitablement preparé le règne du Roi Soleil.
L'autorité royale, plus forte que jamais, s'exerce désormais sur l'ensemble du territoire sans que personne puisse sérieusement la contester. Louis XIV n'aura pas à refaire ce travail, il n'aura qu'à en recueillir les fruits, à le parachever.
Portrait du Roi Soleil en monarque absolu
De la même façon, Louis XIV peut rêver d'hégémonie européenne parce que Richelieu lui a légué une France qui en a les moyens. Les guerres du Roi-Soleil partent d'une base solide : un rapport de force favorable, ainsi qu'une armée et une marine modernes. Sans l'héritage de Richelieu, le Grand Siècle n'est pas imaginable.
Mais l'héritage de Richelieu ne s'arrête pas à Louis XIV. Il court sur plusieurs siècles, et il court encore.
Ce que Richelieu a inventé, c'est une certaine idée de la France.
- L'idée d'un État fort, centralisé, dont l'autorité s'exerce uniformément sur l'ensemble du territoire sans que les corps intermédiaires puissent l'entraver ;
- L'idée d'une puissance nationale indépendante de toute considération idéologique ou religieuse, qui s'allie avec qui elle veut, combat qui elle doit, selon ses seuls intérêts. ;
- L'idée, enfin, que la grandeur de l'État prime sur le bonheur immédiat de ses sujets, car la France vaut bien quelques sacrifices...
Le Cardinal
Ces idées ne sont pas mortes avec lui. Elles ont traversé les siècles, pris des formes nouvelles, mais elles sont restées.
- Napoléon les reprendra pour bâtir son empire administratif.
-
La République les héritera pour construire son État laïc et centralisé.
- De Gaulle les convoquera pour justifier une certaine conception de l'indépendance nationale.
Chaque fois que la France affirme la primauté de l'État ; Chaque fois qu'elle revendique une politique étrangère fondée sur ses seuls intérêts ; Chaque fois qu'elle subordonne les libertés particulières à l'intérêt général, elle marche, consciemment ou non, dans les pas de Richelieu.
Statue de Richelieu dans la chapelle de la Sorbonne, qu'il a fait bâtir.
Conclusion
Quand Richelieu s'éteint, en décembre 1642, sa mort ressemble presque à un soulagement collectif. Les nobles qu'il a humiliés respirent. Les dévots qu'il a scandalisés remercient Dieu. Le peuple, écrasé d'impôts depuis vingt ans pour financer des guerres qu'il n'avait pas choisies, ne manifeste aucun chagrin particulier. Même à la cour, où l'on sait ce qu'on lui doit, la tristesse est tempérée par quelque chose qui ressemble à de la délivrance.
Il est mort comme il avait vécu, sans être aimé, sans chercher à l'être. Louis XIII le suit dans la mort cinq mois plus tard, et la régence commence sous l'égide de Mazarin, héritier politique du vieux cardinal.
Les tensions accumulées n'attendront pas longtemps pour exploser. Cinq ans plus tard, en 1648, la Fronde embrase Paris, et semble un instant renverser tout ce que Richelieu a construit. Les nobles et les parlements se soulèvent contre cet État plus fort que les hommes, cette monarchie centralisée qui leur a arraché leurs pouvoirs et leurs privilèges. C'est la réaction à dix-huit ans de centralisation forcée, présentée à Mazarin, mais adressée à Richelieu.
L'échec des Frondes montrera, paradoxalement, la solidité de ce que Richelieu a bâti. L'État résistera à la tempête et ne cessera plus jamais, pour le meilleur ou pour le pire, d'étendre son empire sur la France.





























