Molière : Le roi des planches sous le règne du Roi-Soleil



Molière, génie comique, dramaturge audacieux, et funambule des mots, s’impose comme un maître de l’insolence (bien mesurée), dans une France étroitement corsetée par l’autorité de Louis XIV, où la censure et l’Église veillent comme des cerbères.

Avec un art subtil, il sait où frapper pour faire rire, réfléchir, et parfois grincer des dents. Sa grande force ? Ne jamais franchir la ligne rouge – ou du moins, pas complètement.

Le théâtre comme miroir… à peine déformant

Molière aimait les failles de la société comme un gourmet savoure un plat épicé. Qu’il s’agisse des prétentions des bourgeois, des tartufferies des dévots ou des travers de l’aristocratie, il pointait avec malice ce que tout le monde pensait tout bas, mais n’osait dire tout haut.

Prenez Tartuffe, par exemple. Cette pièce, écrite en 1664, est une bombe déguisée. Derrière la figure de l’hypocrite religieux, Molière tire à boulets rouges sur la fausse dévotion et sur ceux qui manipulent la foi pour asseoir leur pouvoir.

Et pourtant, il ne montre jamais directement du doigt ! Les hypocrites religieux, ce sont eux qui ont vu leurs propres travers dans le personnage de Tartuffe. Mais sur scène, Molière pouvait toujours prétendre qu’il n’attaquait que des individus, pas l’Église elle-même. Subtil, non ? Cela ne l’a pas empêché de se faire interdire plusieurs fois – la pièce a mis cinq ans à voir le jour dans sa version définitive !

Un acrobate des mots face à la censure

À la cour de Louis XIV, tout n’est que luxe, protocole et vigilance. La critique, même voilée, pouvait coûter cher. Mais Molière avait deux alliés redoutables : son humour et son soutien royal.

Louis XIV, sensible à l’art et au rire, qui se montrait si intransigeant aux critiques, protégeait pourtant son dramaturge fétiche. Cela donnait à Molière une marge de manœuvre que peu de gens possédaient.

Dans Le Bourgeois gentilhomme, il se moque des parvenus cherchant à imiter les aristocrates (la noblesse de robe) ; dans L’Avare, il raille les travers universels de l’obsession pour l’argent. Mais il reste toujours sur le fil. Son génie ? Utiliser des personnages caricaturaux et grotesques pour faire passer des messages sérieux. On rit, on s’indigne... mais Molière peut toujours plaider qu’il ne fait que divertir. Après tout, est-ce vraiment sa faute si certains se reconnaissent dans ses portraits ?

L’ironie : une arme affûtée

Le style de Molière repose sur une arme redoutable : l’ironie. Dans Les Précieuses ridicules, il exagère les travers de ces dames obsédées par les belles phrases pour mieux se moquer des excès du langage pompeux. Dans Dom Juan, c’est le libertinage et l’hypocrisie qu’il passe au crible, offrant un cocktail de provocations qui ont encore aujourd’hui un goût audacieux.

Il s’amuse à mettre en scène des personnages en apparence ridicules, mais qui dévoilent, en creux, les absurdités de son époque. Mais là où Molière est brillant, c’est qu’il fait tout cela avec un sourire. Jamais un mot de trop ; jamais un coup direct. Son théâtre devient une sorte de jeu de cache-cache avec la vérité, où le spectateur, complice, comprend sans que le dramaturge ne dise vraiment tout.

Un legs malicieux

Le 17 février 1673, alors qu'il joue sur scène une représentation du malade imaginaire, Molière s'effondre, sous les rires du public, qui croit à un gag. Il succombera quelques heures plus tard.

Il laisse derrière lui une œuvre à double visage : un miroir de son temps, mais plus profondément une critique universelle des travers humains. Son génie se situe là où lui seul a su critiquer le système sans se faire broyer par lui. Il a joué avec le feu, mais toujours avec élégance. Molière, c’est l’art de marcher à la limite, de rire de l’autorité, tout en restant suffisamment ambigu pour que personne ne puisse réellement l’accuser.