Philippe IV le Bel règne sur la France de 1285 à 1314. Héritier d’un royaume étendu et respecté, il poursuit l’œuvre de centralisation engagée par ses prédécesseurs. Son objectif est clair : affirmer l’autorité royale comme pouvoir supérieur, face aux féodaux, à l’Église et aux institutions locales.
Son règne est marqué par une série de décisions majeures : renforcement de la justice royale, création des États généraux, contrôle accru sur le clergé, réforme monétaire, et liquidation de l’ordre du Temple. Roi peu communicatif, autoritaire, mais déterminé, il engage la monarchie française dans une transformation profonde.
Un jeune roi dans un royaume en mutation
Une monarchie renforcée, mais encore sous pression
En 1285, la France est un royaume puissant. Le domaine royal s’est agrandi au fil des siècles, notamment avec l’annexion du Languedoc et la consolidation de la couronne sur les régions du Nord. Le roi est respecté, mais son autorité reste limitée dans les faits : la justice est encore largement exercée par les seigneurs, l’impôt dépend du bon vouloir local, et le clergé échappe en grande partie au contrôle royal.
Philippe IV hérite donc d’un pouvoir fort en apparence, mais encore limité par des contre-pouvoirs solides.
Un projet politique : affirmer la souveraineté du roi
Philippe IV monte sur le trône à 17 ans, après la mort de son père Philippe III. Il n’a pas la personnalité d’un roi guerrier ou charismatique, comme ses prédecesseurs Philippe Auguste et Saint-Louis. Loin de l'idéal chevaleresque, Philippe le Bel est un pragmatique : il gouverne avec méthode, s’exprime peu, mais agit avec fermeté.
Philippe IV veut affirmer que le roi est le seul maître dans son royaume, refusant toute autorité extérieure, y compris celle du pape. Son objectif est de faire du roi de France une figure souveraine, non seulement sur le plan politique, mais aussi juridique et fiscal.
Une monarchie plus forte : justice, institutions, finances
Le renforcement de la justice royale
Sous Philippe le Bel, la justice devient un outil central de l’autorité royale. Le Parlement de Paris, déjà existant sous Saint Louis, prend une importance nouvelle : il devient une cour souveraine, chargée de rendre la justice au nom du roi dans l’ensemble du royaume. Philippe IV en élargit les compétences et développe son activité.
Désormais, les justiciables peuvent faire appel des décisions prises par les juridictions seigneuriales ou ecclésiastiques auprès du parlement de Paris. Cela qui permet au roi d’intervenir dans des affaires locales, y compris celles concernant des seigneurs ou des évêques. Cela renforce la supériorité du droit royal sur les autres formes de justice, dans un royaume encore morcelé juridiquement.
Enfin, le roi engage un processus d’uniformisation du droit en faisant rédiger des ordonnances applicables à tout le royaume. Il commence à construire un corpus juridique royal, qui s’impose peu à peu face aux coutumes locales. Ces dispositif marquent une étape vers un État centralisé, où la justice est surveillée et corrigée par le pouvoir royal. C’est un tournant vers une monarchie fondée sur un droit public unique.
La création des États généraux (1302)
L’année 1302 marque une innovation majeure. Face à la crise ouverte avec le pape Boniface VIII, Philippe IV réunit pour la première fois les États généraux du royaume, c’est-à-dire une assemblée composée des représentants du clergé, de la noblesse et du tiers état.
L’objectif n’est pas de partager le pouvoir, mais de montrer que le roi agit avec le soutien de l’ensemble de la société. Les représentants des trois ordres, réunis à Paris, confirment par écrit leur fidélité au roi et leur opposition à toute ingérence pontificale dans les affaires du royaume. Cette assemblée est convoquée de nouveau à plusieurs reprises pendant le règne.
Les États généraux n’ont pas encore de rôle institutionnel défini. Ils ne votent pas les lois, ne contrôlent pas le budget. Mais leur convocation marque un tournant : le roi commence à s’appuyer sur une représentation structurée du royaume, et pas seulement sur les grands féodaux ou les princes du sang. Cela renforce l’image du roi comme arbitre et garant de l’unité du royaume.
Les États généraux
Réformes monétaires et structuration de la fiscalité
L’un des enjeux majeurs du règne de Philippe le Bel est le financement de l’État. Pour répondre à ses besoins financiers, le roi développe une fiscalité régulière, impose le clergé à plusieurs reprises, et crée des taxes sur les revenus et les biens. Il fait également appel à des emprunts, notamment auprès des banquiers lombards, et des communautés juives installées dans le royaume.
Surtout, il utilise la monnaie comme levier financier. À plusieurs reprises, il décide de baisser la teneur en métal précieux des pièces. Cela lui permet de récupérer du métal, de refrapper davantage de pièces, et d’augmenter artificiellement les revenus de l’État. Ces pratiques entraînent une inflation, une dévalorisation de la monnaie et un fort mécontentement dans les villes et les milieux commercants.
Pièce d'or frappé par Philippe le Bel
En 1306, Philippe se retrouve dos au mur : la couronne a besoin d'argent, mais les impots sont impopulaires, les manipulations monétaires ont déclenchées des troubles, et le recours à l'emprunt a atteint ses limites.
Face à la crise, il choisit d'expulser les juifs du royaume. Leurs biens sont confisqués, et la dette royale est annulée. L’opération est brutale, mais permet une stabilisation temporaire des finances. Peu après, les banquiers lombards sont également visés par ces spoliations. Ces mesures témoignent d'un pouvoir prêt à agir sans scrupule pour préserver ses finances, qui se résouds à condamner arbitrairement certains membres du corp social pour l'interêt supérieur du royaume.
L'expulsion des Juifs
Conflits, crises et affrontements
Le conflit avec la papauté : le roi face à Boniface VIII
Le plus grand affrontement du règne oppose Philippe IV au pape Boniface VIII, dans un bras de fer autour de la question du droit du roi à taxer le clergé. En 1296, pour financer ses campagnes en Flandre, Philippe impose un prélèvement exceptionnel sur les revenus ecclésiastiques. Le pape réagit immédiatement : par la bulle Clericis laicos, il interdit au clergé de verser des impôts aux laïcs sans l’autorisation du Saint-Siège.
Philippe réplique en interdisant la sortie d’or et d’argent hors du royaume : les revenus de l'Église française ne peuvent plus être envoyés au Pape, à Rome ! Après un compromis provisoire, la tension remonte en 1301, lorsque le roi fait arrêter un évêque, Bernard Saisset, accusé d’avoir tenu des propos séditieux. Boniface y voit une violation du droit canon. Il publie alors la bulle Unam Sanctam (1302), affirmant la suprématie absolue du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel. Il y déclare que « toute créature humaine doit être soumise au pontife romain ».
Philippe IV riposte en organisant une campagne de propagande. Il convoque les États généraux en avril 1302 pour rallier l’opinion contre le pape, et il envoie son conseiller Guillaume de Nogaret en Italie. En septembre 1303, Nogaret entre dans la ville d’Anagni, où réside Boniface VIII, et le fait prisonnier.
Boniface est arrêté par Guillaume de Nogaret
L’ "attentat d’Anagni" marque une rupture majeure dans les relations entre le roi de France et la papauté. Le pape, prisonnier de Nogaret, est malmené et insulté, pour le pousser à l'abdication . Il est rapidement libéré par les habitants de la ville, mais meurt un mois après, profondément humilié et affaibli.
Son successeur, Benoît XI, élu en 1303, adopte une attitude plus conciliante vis-à-vis du roi de France, mais meurt dès 1304. Le conclave suivant, long et tendu, est dominé par les pressions françaises. En 1305, les cardinaux élisent un Français, Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, qui devient le pape Clément V.
Plutôt que de s’installer à Rome, Clément choisit en 1309 de s’établir à Avignon, dans un territoire alors dépendant du roi de Sicile, mais proche de la France. Ce choix inaugure la période de la "papauté d’Avignon" (1309–1377), durant laquelle les papes vivent et gouvernent hors de Rome, sous influence française, affaiblissant leur autorité spirituelle en Europe.
Le palais des Papes, à Avignon
Ce conflit marque une victoire politique pour Philippe IV. Il affirme clairement que le roi de France n’est soumis à aucune autorité terrestre. L'Église recule, la souveraineté royale s’impose.
La guerre des Flandres
Les Flandres, rattachées au royaume de France mais largement autonomes, constituent à la fin du XIIIe siècle une région riche, peuplée, et fortement urbanisée. Leur prospérité repose sur le commerce textile, étroitement lié à l’Angleterre, principal fournisseur de laine. Le comté est gouverné par Guy de Dampierre, vassal du roi, mais allié à l’Angleterre, ce qui inquiète Philippe IV.
En 1297, le roi décide d’intervenir militairement, officiellement pour rétablir l’ordre. En réalité, il cherche à réduire l’autonomie du comté, à couper son alliance avec l'Angleterre et à imposer l’autorité royale. Les premières campagnes permettent aux troupes françaises de prendre plusieurs villes, dont Lille, Bruges et Courtrai. Guy de Dampierre est fait prisonnier.
Mais à partir de 1302, les choses basculent. À Bruges, une révolte populaire éclate contre l’occupation française. Le 11 juillet 1302, les milices flamandes infligent une défaite sévère à la chevalerie française à la bataille de Courtrai : près de 1 000 chevaliers français sont tués, et leurs éperons recueillis comme trophée.
La bataille de Courtrai, ou des "éperons d'or"
Le roi reprend l’offensive. En 1304, il remporte une victoire décisive à Mons-en-Pévèle, qui permet à la France de réaffirmer sa présence dans la région. Le conflit se termine par la paix d’Athis-sur-Orge en 1305. La Flandre reste un fief du roi de France, mais conserve une large autonomie.
L’affaire des Templiers : une opération politique dirigée par le roi
Les Templiers sont à l’origine un ordre religieux et militaire fondé au XIIe siècle, et chargé à l'origine de protéger les pèlerins en Terre sainte. Après la chute des États latins d’Orient, ils conservent leur organisation, leurs commanderies, et surtout leur immense richesse. Présents dans toute l’Europe, indépendants du pouvoir royal, ils forment un réseau international bien structuré, à la fois spirituel, militaire et financier. Ils prêtent de l’argent aux princes, gèrent des dépôts, et vivent selon une règle propre, sous l’autorité directe du pape.
Pour Philippe IV, leur autonomie est un problème. L’ordre ne lui obéit pas, ne lui rend aucun compte, et dispose de ressources supérieures à celles de bien des seigneurs. De plus, le roi leur doit d’importantes sommes d’argent. Dans un contexte de difficultés financières, d’affirmation du pouvoir monarchique, et de volonté de contrôler les ordres religieux, Philippe décide d’agir.
Le 13 octobre 1307, le roi de France ordonne l'arrestation des Templiers et la saisie de leurs biens. À Paris, le grand maître, Jacques de Molay, est capturé. Le roi les accuse de pratiquer le satanisme, et de renier le Christ, des calomnies complètement extravagantes.
Jacques de Molay emprisonné
Le procès est mené par les autorités royales. Les prisonniers sont torturés, ce qui permet d’obtenir des aveux. Molay lui-même confesse sous la contrainte, puis se rétracte. Le pape Clément V, installé à Avignon, tente d’intervenir, mais il cède progressivement sous la pression du roi. Les biens de l’ordre doivent être transférés à l'Église, mais Philippe en conserve une large part en France.
Prisonnier torturé
Le 18 mars 1314, Jacques de Molay est brûlé vif à Paris, sur l’île aux Juifs, avec un autre dignitaire. Selon la légende, il meurt en maudissant Philippe et le pape, les appelant à comparaître devant Dieu dans l'année. Clément V meurt un mois plus tard. Philippe le Bel le suit en novembre 1314.
Conclusion
Le règne de Philippe le Bel marque une étape décisive dans l’histoire de la monarchie française. Sans être un roi charismatique ou populaire, il impose une vision nouvelle du pouvoir, fondée sur l’autorité, la centralisation et le droit. Il renforce la justice royale, développe une administration plus structurée, tente de réguler la fiscalité et affirme la souveraineté du roi face à l’Église, aux seigneurs et aux institutions autonomes.
Ses affrontements avec la papauté, sa répression de l’ordre du Temple, ses pressions sur les milieux financiers ou ses réformes judiciaires traduisent une volonté constante : soumettre tous les pouvoirs au contrôle royal.
À sa mort en 1314, il laisse un État plus fort, mieux organisé, mais aussi fragilisé par ses méthodes brutales, ses conflits non résolus et une dynastie bientôt sans héritier direct. Si son règne ouvre la voie à une monarchie plus administrative et souveraine, il laisse aussi en héritage des tensions durables, qui nourriront les crises du XIVe siècle, jusqu’à la guerre de Cent Ans.
Quiz de révision
- Il dévalue la monnaie
- Il expulse les juifs, annulant les dettes du royaume








