Philippe VI : le Premier des Valois



Quand Philippe VI monte sur le trône de France en 1328, il n’est pas un héritier naturel. Premier roi de la branche des Valois, il hérite d’un royaume encore puissant, mais déjà vulnérable. Très vite, son règne va se transformer en un long combat : combat pour affirmer sa légitimité, pour défendre le territoire contre l’Angleterre, pour maintenir l’ordre face aux révoltes, aux crises financières et aux épidémies.

En à peine deux décennies, la France bascule. La guerre de Cent Ans commence, l’économie vacille, la peste noire ravage le pays, et le pouvoir royal, censé être la colonne vertébrale de l’État, semble souvent dépassé. Son règne ouvre un nouveau chapitre monarchique, celui des Valois, mais aussi un siècle de guerre et de transformations profondes.


Accession au trône

Les prétendants à la couronne

En février 1328, le roi de France Charles IV le Bel meurt sans héritier mâle direct. C’est la troisième fois en quatorze ans qu’un roi capétien s’éteint sans fils. Depuis la mort de Philippe IV le Bel en 1314, ses trois fils – Louis X, Philippe V et Charles IV – se sont succédé, chacun sans laisser un successeur mâle viable. Cette situation inédite soulève une question cruciale de succession dynastique : qui peut prétendre au trône de France, alors que la lignée directe des Capétiens est éteinte ?

Deux principaux prétendants émergent :

1. Édouard III d’Angleterre, petit-fils de Philippe IV par sa mère, la reine Isabelle de France. Il est le plus proche par le sang, mais son ascendance passe par une femme.
2. Philippe de Valois, neveu de Philippe IV, fils de Charles de Valois, donc cousin germain du roi défunt, et membre de la branche cadette des Capétiens.

La proximité généalogique d’Édouard III en fait, sur le papier, un candidat redoutable. Mais il est roi d’Angleterre depuis 1327, c’est-à-dire souverain d’un royaume historiquement rival de la France. Son accès au trône français ferait peser un risque politique majeur d’union des couronnes, potentiellement désastreux pour la noblesse et les intérêts territoriaux français.



Édouard III

L’invocation de la loi salique : construire un précédent juridique

Pour écarter Édouard III, les grands du royaume s’appuient sur une règle qui va devenir un principe fondamental de la monarchie française : la loi salique. Issue d’un code de droit franc du haut Moyen Âge, cette loi stipule que l’héritage du pouvoir royal ne peut pas passer par les femmes. Ainsi, la mère d'Édouard III, Isabelle de France, bien que fille de roi, ne peut pas transmettre à son fils son droit à la couronne.



Isabelle de France

Ce principe, déjà invoqué en 1316 pour écarter Jeanne de Navarre à la mort de Louis X, est ici érigé en norme politique permanente. Il s’agit moins d’une règle juridique claire que d’un choix politique rationalisé a posteriori. Il permet de favoriser un prince français, Philippe de Valois, contre un roi étranger, Édouard III, dont l’accession au trône ferait basculer le royaume sous influence anglaise.

En mai 1328, Philippe de Valois est désigné roi par les pairs du royaume et sacré à Reims sous le nom de Philippe VI. Son élection est largement acceptée en France, dans un premier temps, parce qu’elle préserve l’autonomie politique du royaume. Mais elle ne résout rien : Édouard III, bien que silencieux dans l’immédiat, ne renonce pas à ses prétentions.



Le couronnement de Philippe VI

Une légitimité mise à l’épreuve dès les premières années

Si le couronnement de Philippe VI garantit la continuité monarchique, il ne repose que sur un équilibre fragile. Contrairement à ses prédécesseurs capétiens, il n’est pas un héritier direct, mais un roi élu par les grands du royaume. Cette élection marque une rupture dans la tradition héréditaire. Elle rend son autorité plus vulnérable, surtout en cas de crise.

Les premières tensions ne tardent pas. En 1329, Édouard III, en tant que duc de Guyenne, et donc vassal du roi de France, est contraint de venir rendre un hommage féodal à Philippe VI. Le roi d'Angleterre  se rend à Amiens, mais il refuse de faire un hommage lige, c’est-à-dire sans réserve.

Ce geste ambivalent maintient la pression : il reconnaît Philippe comme suzerain féodal, mais pas comme roi de droit. Le contentieux reste latent.



Édouard III rend hommage à Philippe VI

En parallèle, les Flandres, région sous influence anglaise et en conflit avec des seigneurs partisans du roi de France, deviennent un foyer d’agitation. Philippe VI doit intervenir militairement pour rétablir son autorité.

La bataille de Cassel en 1328, qu’il remporte contre les milices flamandes révoltées, lui offre une victoire rapide et renforce temporairement sa légitimité. Mais la tension géopolitique ne cesse de croître, et les conflits d’intérêts avec l’Angleterre, notamment sur la Guyenne et le commerce de la laine, s’exacerbent.



La bataille de Cassel

Ainsi, Philippe VI monte sur le trône avec une légitimité politique contestée. Il est le premier roi d’une dynastie qui n’a pas hérité naturellement du pouvoir, mais l’a obtenu par décision des grands. Son autorité devra désormais être prouvée, affirmée, et surtout défendue dans un contexte d’incertitude croissante.

Le début de la guerre de Cent Ans

L’escalade des tensions entre la France et l’Angleterre

Le règne de Philippe VI s’inscrit d’emblée dans un climat de rivalité croissante avec l’Angleterre. Si la question dynastique demeure en arrière-plan, ce sont surtout le réseau de conflits féodaux, commerciaux et territoriaux qui alimente la discorde.

Au cœur des tensions : la Guyenne, territoire du sud-ouest que les rois d’Angleterre tiennent comme vassaux du roi de France. Ce fief, économiquement vital et politiquement symbolique, cristallise les tensions.

En parallèle, les Flandres constituent un autre point de friction majeur. Riche région textile, les villes flamandes dépendent de l’Angleterre pour leurs importations de laine. Ce lien économique se double d’un lien politique : les milieux urbains flamands, en particulier à Gand, sont hostiles à la domination française et se tournent vers l’Angleterre pour obtenir appui et protection. Philippe VI, lui, soutient le comte de Flandre, tenu de loyauté envers la couronne française. Cette lutte d’influence débouche sur des affrontements militaires indirects.

À cela s’ajoute un jeu d’alliances croisées : Philippe soutient David II d’Écosse, ennemi d’Édouard III, tandis que ce dernier accueille Robert d’Artois, grand seigneur français en exil, et adversaire déclaré du roi de France. Peu à peu, une guerre larvée s’installe, sans déclaration formelle, mais marquée par des provocations et des escarmouches.



Édouard III pendant la guerre d'Écosse

Édouard III revendique la couronne de France (1337)

En 1337, Philippe VI prend une décision lourde de conséquences : il prononce la confiscation de la Guyenne, au motif du manquement d’Édouard III à ses obligations féodales. Ce geste rompt l’équilibre fragile qui existait entre les deux souverains. Édouard réagit en activant ses droits au trône de France. Il accuse Philippe VI d’être un usurpateur et revendique la couronne, en tant que descendant légitime de Philippe IV par sa mère.

Cette proclamation donne une nouvelle dimension au conflit : la guerre ne se limite plus à des rivalités territoriales, elle devient une lutte pour le trône de France. La guerre de Cent Ans commence officiellement.

Édouard III rassemble des alliés en Europe continentale, notamment parmi les princes de l’Empire germanique et les seigneurs des Pays-Bas. Il entreprend plusieurs chevauchées militaires en territoire français, notamment dans le nord et en Aquitaine, mêlant raids, destructions et prises de villes.

Une guerre asymétrique : faiblesse stratégique du camp français

Dès les premières campagnes, la guerre révèle les failles structurelles de l’armée française. Le roi Philippe s’appuie sur une armée féodale, composée de contingents de grands seigneurs, dont la coordination est difficile. Cette armée est conçue pour des batailles rangées, avec une prédominance de la cavalerie lourde, mais mal préparée pour des opérations mobiles et prolongées.

Durant cette première phase de la Guerre de cent ans, les Anglais organisent des campagnes de pillage rapides en territoire français. Ils frappent vite, ravagent les campagnes, puis se replient avant que les armées françaises ne puissent contre-attaquer. Ce mode opératoire nouveau déroute les seigneurs français, attachés à un modèle de guerre fondé sur l’honneur, le duel d'homme à homme, et la chevalerie.



Les anglais pillent un bourg

La guerre devient économiquement lourde pour le royaume de France. Les chevauchées anglaises ruinent les campagnes, détruisent les ressources agricoles, terrorisent les populations .

Crécy (1346) : le désastre

Le point culminant de cette première phase du conflit est la bataille de Crécy, le 26 août 1346. Philippe VI décide d’intercepter l’armée d’Édouard III qui mène une série de raids destructeurs à travers le royaume. Confiant dans la supériorité numérique de ses troupes, il engage la bataille dans des conditions défavorables.

Le résultat est catastrophique. Les charges de la chevalerie française sont brisées par les archers anglais, positionnés en hauteur, protégés par des pieux, et capables de tirer en rafale. La noblesse française est décimée. Plusieurs grands seigneurs, dont le roi de Bohême, y trouvent la mort. Philippe VI lui-même ne doit sa survie qu’à la fuite.



La bataille de Crécy

Cette défaite a un retentissement énorme. Elle révèle l’obsolescence du modèle militaire français et affaiblit durablement l’autorité du roi. Dans la foulée, Édouard III met le siège devant Calais, qui capitule en 1347. La ville devient une tête de pont anglaise en France pour plus de deux siècles.

Philippe VI sort de cette séquence humilié et affaibli. Son autorité militaire est contestée, son prestige personnel entamé, et le royaume entre dans une guerre longue pour laquelle il n’était ni préparé militairement, ni structuré politiquement.



Les bourgeois de Calais rendent les clés de la ville à Édouard III

Un royaume affaibli

Le poids croissant de la guerre sur les finances du royaume

La guerre engagée contre l’Angleterre dès 1337 pèse lourdement sur le budget royal. Philippe VI doit lever, équiper, nourrir et payer des armées régulières sur plusieurs fronts, alors même que le royaume est frappé par des destructions importantes dans le nord et le sud-ouest. La fiscalité, encore largement dépendante des impôts extraordinaires, est augmentée de manière répétée.

L’opinion publique, rurale comme urbaine, commence à se montrer hostile face à une pression fiscale perçue comme abusive et inefficace, surtout lorsque les résultats militaires sont défavorables.

Pour maintenir l’effort de guerre, le roi doit aussi recourir à la manipulation monétaire : dévaluation du denier, émission de monnaies au titre inférieur. Cela provoque une inflation durable, une perte de confiance dans la monnaie et une désorganisation des échanges, notamment dans les villes commerçantes.

Tensions sociales et politique intérieure fragilisée

L’incapacité du pouvoir royal à protéger les territoires, combinée à l’aggravation de la fiscalité et à la désorganisation économique, entraîne une montée des tensions sociales. Dans certaines régions, on assiste à des refus d’obéissance, à des révoltes locales, notamment dans les villes soumises à de lourds impôts.



Révolte paysanne

Les États généraux, convoqués plusieurs fois pour obtenir l’assentiment fiscal des trois ordres (clergé, noblesse, tiers état), deviennent un lieu d’expression du mécontentement, bien qu’ils restent encore sous contrôle royal. Philippe VI doit faire face à une crise de légitimité croissante, alimentée par la défaite militaire, le désordre économique et l’impression d’un pouvoir mal dirigé, dominé par des conseillers impopulaires. 

Dans ce contexte, certains grands seigneurs cherchent à renforcer leur autonomie. Le pouvoir royal, affaibli, voit ses marges d’action se réduire.

Le choc de la peste noire (1348)

La situation du royaume se détériore encore avec l’arrivée de la peste noire en 1348. Venue d’Italie par les ports méditerranéens, la pandémie se répand rapidement dans tout le royaume. Elle provoque une mortalité foudroyante, touchant indistinctement villes et campagnes, clergé, noblesse et roture.



Carte : la propagation de la peste

Les conséquences sont multiples : pertes démographiques massives (jusqu’à un tiers de la population dans certaines régions), désorganisation de l’économie rurale, crise de la production agricole. L’État, déjà affaibli, ne peut apporter de réponse efficace à cette catastrophe sanitaire.

Dans ce contexte, les structures sociales vacillent. On observe une montée du désespoir religieux, de la défiance envers les élites, et des violences contre des minorités, accusées à tort de propager le fléau. L’impuissance du roi face à la peste renforce l’impression d’un pouvoir incapable de faire face aux épreuves.



Fosse commune

La fin de règne d’un roi affaibli

Philippe VI, contesté mais toujours en place

À partir de 1348, Philippe VI, épuisé politiquement, gouverne dans un climat de défiance croissante. Sa gestion des finances, ses défaites militaires et l’influence de son entourage (notamment des financiers et de ses favoris) minent profondément sa popularité.

Le roi, vieillissant, s’efface peu à peu au profit de son fils, Jean, duc de Normandie, qui prend une part active aux affaires du royaume. Ce glissement progressif de l’autorité prépare une succession dynastique sans crise, mais ne résout aucun des problèmes structurels du royaume.



Jean II le bon

L’idée circule, dans les élites comme dans les couches populaires, que la guerre, les impôts et les malheurs du temps sont les signes d’un règne maudit. Le prestige de la couronne est au plus bas.

Une succession lourde d’héritage (1350)

Philippe VI meurt le 22 août 1350 à Nogent-le-Roi. Il laisse à son fils Jean II une situation extrêmement difficile : une guerre en cours, des finances désastreuses, une société traumatisée par la peste, et une monarchie dont l’autorité est affaiblie.

Son règne, de vingt-deux ans, aura été marqué par une instabilité permanente : instabilité dynastique à son origine, instabilité militaire avec l’éclatement du conflit anglo-français, instabilité économique et fiscale aggravée par la peste et l’inflation.

Le règne de Philippe VI inaugure une nouvelle dynastie : les Valois. Mais ils accèdent au trône dans des conditions précaires. Sous Philippe VI, la France entre dans un siècle de guerre, de crises sociales et de tensions politiques, dont elle ne sortira que profondément transformée.



Les funérailles de Philippe VI

Conclusion

Le règne de Philippe VI de Valois inaugure une dynastie, mais il ouvre aussi une ère de troubles majeurs. Choisi dans un contexte de vide dynastique, Philippe arrive au pouvoir avec une légitimité fragile qui pèsera sur l’ensemble de son règne.

Confronté à l’hostilité croissante d’Édouard III d’Angleterre, il voit éclater un conflit d’une ampleur inédite : la guerre de Cent Ans. Très vite, le royaume est confronté à une série de défaites humiliantes, à une guerre ruineuse, à une population épuisée, et enfin à la peste noire, qui achève d’ébranler les fondements politiques et économiques du pays.

Philippe VI n’a pas démérité sur tous les plans : il a tenu le trône malgré les coups, et maintenu la monarchie face à des pressions puissantes. Mais il laisse à son fils un royaume affaibli, divisé, et endetté, engagé dans un conflit sans issue claire. Son règne, souvent négligé dans les grands récits historiques, mérite pourtant attention : il marque la fin d’un certain équilibre capétien et le début d’un long siècle de crise.



Quiz de révision

Il descend de Philippe le Bel par sa mère, mais les femmes ne peuvent pas transmettre le pouvoir royal
La confiscation de la Guyenne par Philippe. Suite à ce geste, Édouard III revendique officiellement le trône de France
Faux ! Il est défait par Édouard III, qui prend Calais
La peste noire
Faux ! La France entre dans un siècle de crise profonde, à tout les niveaux