La croisade des Albigeois, menée entre 1209 et 1229, représente une période charnière de l’histoire du Languedoc. Initialement proclamée pour éradiquer l’hérésie cathare, elle évolua en une guerre de conquête, avec des conséquences durables sur les équilibres politiques et religieux du sud de la France.
Le contexte et les causes de la croisade
L’hérésie cathare
Le catharisme, également appelé « hérésie albigeoise », est apparu au XIIe siècle et s’est enraciné dans la région du Languedoc. Cette doctrine dualiste opposait le Bien, associé au spirituel, au Mal, identifié au monde matériel. Les cathares rejetaient les sacrements de l’Église catholique, prônaient une vie d’ascèse, dans le rejet du monde matériel, et considéraient le mariage et la procréation comme des prolongements du Mal.
Ils ne reconaissaient pas l'autorité du Pape, organisant des communautés chrétiennes indépendantes. Leur mode de vie austère, proche de l'exemple du Christ, contrastait largement avec la richesse de l'Église et la remettait en question. Le catharisme se montrait ainsi très critique à l'encontre du clergé catholique, jugé corrompu, hypocrite, et qui servirait le Mal.
Les premières réactions de l’Église
Face à l’expansion du catharisme, l’Église tenta d’abord d’y mettre fin par des moyens pacifiques. Des conciles, comme celui de Lombers en 1165, condamnèrent cette hérésie, tandis que des figures comme Dominique de Guzmán (futur fondateur des dominicains) prêchèrent le retour au catholicisme.
Certains seigneurs languedociens, notamment ceux des maisons de Toulouse et de Trencavel, toléraient ou soutenaient l’hérésie, ce qui compliquait la lutte de l’Église contre ce mouvement.
Dominique de Guzmán, cannonisé Saint-Dominique
Ces efforts restèrent vains, et la situation s’aggrava sous le règne de Raymond VI de Toulouse, qui refusa de prendre des mesures contre les cathares. L’assassinat en 1208 de Pierre de Castelnau, envoyé par le pape pour combattre l'hérésie, offre au Saint-Siège le prétexte pour organiser une la croisade.
L'assassinat de Pierre de Castelnau.
Les premières campagnes (1209-1213)
Sous l’impulsion du pape Innocent III, une armée croisée est levée en 1209 pour combattre l’hérésie cathare. À l’appel du pape, de nombreux seigneurs du nord de la France se joignent à la campagne, attirés par la promesse d’indulgences (comme celles accordées aux croisades en Terre Sainte) et par la perspective d’obtenir des terres en Languedoc.
L’armée croisée, forte de 30 000 à 40 000 hommes, est encadré par l’abbé cistercien Arnaud Amaury, légat du pape, qui en assure la direction spirituelle. Sur le plan militaire, plusieurs grands barons prennent part à l’expédition, comme Simon de Montfort, comte de Leicester, qui devient rapidement l’un des principaux chefs de la croisade.
Le buste de Simon de Montfort
La soumission des Trencavel
L’armée croisée s’attaque d’abord aux terres des Trencavel, famille alliée aux cathares et l’une des plus puissantes du Languedoc. Raymond-Roger Trencavel, vicomte de Béziers, de Carcassonne et d’Albi, tente de résister à l’invasion.
En vert, les terres de la maison Trencavel.
- Le siège de Béziers
En juillet 1209, les croisés arrivent devant Béziers, dont les hautes murailles interdisent tout assaut frontal. Alors que les deux camps se préparent à un long siège, un affrontement imprévu aux portes de la ville précipite la situation : les croisés s’engouffrent dans Béziers ! Dans la confusion, catholiques et cathares sont massacrés indistinctement, selon les ordres du légat Arnaud Amaury, qui aurait déclaré à ses hommes :
« Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. »
Le bilan exact reste incertain, mais certaines chroniques évoquent jusqu’à 10 000 morts. Ce massacre, l’un des plus marquants de la croisade, sème la terreur dans toute la région et sert d’avertissement aux villes voisines.
- Le siège de Carcassonne
Après Béziers, les croisés marchent sur Carcassonne, un autre bastion des Trencavel. Après deux semaines d’encerclement, les défenseurs, assoiffés et épuisés, n’ont d’autre choix que de capituler.
Raymond-Roger Trencavel, qui espérait encore négocier, est arrêté sous un prétexte fallacieux et meurt en captivité quelques mois plus tard, probablement de maladie. Les habitants de la ville, quant à eux, sont expulsés et ne peuvent emporter que les vêtements qu’ils portent sur eux.
Les habitants de Carcassonne sont expulsés.
Après cette victoire, l'Église confie à Simon de Montfort les terres des Trencavel, sur lesquelles il est chargé de faire respecter la foi. Cependant, les seigneurs de la région refusent de reconnaître son autorité, forçant Montfort à mener une véritable guerre de conquête contre les seigneurs du Languedoc.
Entre 1210 et 1213, il mène une campagne brutale pour soumettre la région. Face à la résistance locale, il applique une politique de terreur, exécutant des châtiments exemplaires :
Lorsque la cité de Minerve tombe en 1210, 140 cathares refusent d’abjurer leur foi et sont brûlés vifs sur un gigantesque bûcher.
Hérétiques au bûcher.
Un an plus tard, à Lavaur, après un siège éprouvant, Simon de Montfort ordonne l’exécution de près de 400 cathares, et réserve un traitement particulièrement cruel à Dame Guiraude, la seigneur de la ville : la pauvre femme est violée par les soldats, avant d'être jetée au fond d'un puits qui est comblé de pierres.
Guiraude de Lavaur est jetée au fond d'un puits.
Ces actions, d’une brutalité inouïe, visent autant à éradiquer l’hérésie qu’à briser le moral des populations locales.
La résistance du Comte de Toulouse
Au déclenchement de la croisade des Albigeois en 1209, Raymond VI de Toulouse, accusé de protéger les cathars sur ses terres, est l'une des principales cibles de l’Église. Pour éviter un affrontement avec les croisés, il accepte de faire pénitence publique à Saint-Gilles, où il est fouetté devant les légats pontificaux, ce qui lui permet d’être réintégré dans l’Église et de repousser temporairement la menace.
Ainsi, Raymond VI reste en retrait pendant que la croisade se concentre sur la destruction des Trencavel. Cependant, en 1211, il est accusé de soutenir en secret des seigneurs occitans rebelles contre les croisés. Le comte est excommunié une seconde fois, et la papauté confisque ses terres au profit de Simon de Montfort. Conscient qu’il n’a plus d’autre choix que la résistance, Raymond VI cherche des alliés et obtient le soutien du roi catalan Pierre II d’Aragon, qui craint l’expansion des croisée en Languedoc.
Raymond VI rend hommage à Pierre II d'Aragon.
En 1213, Pierre II rassemble une armée et marche sur Toulouse, espérant briser l’avancée de Montfort, ce qui mène à la bataille de Muret, le 12 septembre 1213.
Cependant, l’issue de la bataille est un désastre pour la coalition méridionale. Bien que largement inférieurs en nombre, les croisés adoptent une tactique audacieuse et lancent une charge foudroyante qui sème la confusion dans les rangs adverses. Pierre II d’Aragon, combattant en première ligne, est tué, et son armée se disperse rapidement. Ce coup fatal prive les seigneurs occitans de leur plus puissant allié et consolide l’emprise des croisés sur la région.
La bataille de Muret.
Après la bataille de Muret, la victoire des croisés et la mort de Pierre II d’Aragon affaiblissent considérablement la résistance languedocienne, au point que les croisés prennent Toulouse en 1215. Mais Raymond VI n'abandonne pas. Il continue de rallier des soutiens et parvient à soulever la population toulousaine : en 1217, les Toulousains se révoltent et Raymond VI rentre dans sa ville.
L'année suivante, alors que Simon de Montfort dirige le siège de la cité, il est atteint par des projectiles lancés depuis les remparts : sa tête est écrasée par une grosse pierre, le tuant sur le coup. Le principal chef croisé vient de mourir.
Ilustration : la mort de Simon de Montfort.
Son fils, Amaury de Montfort, tente de poursuivre son œuvre, mais il se révèle incapable de maintenir le contrôle du Languedoc face à la résistance locale. En 1224, constatant son impuissance, il abandonne la lutte et cède ses droits sur le comté de Toulouse au roi de France, ouvrant ainsi la voie à l’intervention royale.
L’intervention royale et la fin du conflit
L’arrivée de Louis VIII (1226)
La mort de Simon de Montfort en 1218 et l’incapacité de son fils Amaury à maintenir l’ordre dans le Languedoc permettent aux comtes de Toulouse et à leurs alliés de reprendre progressivement le contrôle de la région. Face à cette reconquête, l’Église, frustrée par l’échec des barons du nord, en appelle directement au roi de France pour imposer une domination plus durable sur la région.
En 1226, Louis VIII, répondant à l’appel du pape, prend personnellement la tête d’une nouvelle expédition en Languedoc. Contrairement à la première phase de la croisade, qui visait avant tout l’éradication de l’hérésie cathare, cette campagne a un objectif plus politique : asseoir l’autorité du roi de France sur le Midi et soumettre définitivement les seigneurs occitans.
Louis VIII "Le Lion".
En dehors du siège d'Avignon, cette nouvelle phase du conflit ne comprend pas d'affrontements majeurs : le Comte de Toulouse cherche à éviter une confrontation directe avec le roi de France, aussi se replie-t-il dans Toulouse sans opposer de résistance.
Louis VIII meurt en novembre 1226, quelques mois après le début de la croisade. C'est son épouse et régente, Blanche de Castille, qui poursuit la politique d’intégration du Languedoc et mène avec habileté les négociations qui aboutissent au traité de Paris en 1229.
Le traité de Paris (1229)
Le traité marqua officiellement la fin de la croisade, et ses termes réorganisent le Languedoc :
- Raymond VII de Toulouse conserve son titre mais doit céder une partie de ses terres au roi de France.
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Il est contraint de marier sa fille et héritière Jeanne à Alphonse de Poitiers, frère de Louis IX. À la mort d'Alphonse sans héritier en 1271, le comté de Toulouse sera alors annexé au domaine royal.
- Enfin, le comte de Toulouse s’engage à lutter activement contre l’hérésie en soutenant l’inquisition.
La "peine de feu" ordonné par l'Inquisition aux hérétiques.
Les conséquences de la croisade
Conséquences religieuses
- Éradication du catharisme : Les campagnes militaires et la création de l’Inquisition eurent raison des derniers foyers cathares. Les forteresses de résistance, comme Montségur (prise en 1244), tombèrent les unes après les autres. Le dernier bastion, Quéribus, fut capturé en 1255.
Le château de Montségur.
- Renforcement de l’autorité ecclésiastique : Les diocèses languedociens furent réorganisés, et des évêques fidèles à Rome, souvent venus du nord de la France, remplacèrent les prélats locaux parfois jugés trop proches des cathares.
Conséquences politiques
- Annexion du Languedoc : La croisade permit au roi de France de soumettre durablement le sud du royaume. Le comté de Toulouse, les vicomtés de Béziers et de Carcassonne furent intégrés au domaine royal, marquant un recul définitif de l’influence aragonaise au nord des Pyrénées.
Comtés de Vicomtés du Languedoc.
- Centralisation du pouvoir : La croisade affaiblit les grands seigneurs méridionaux et renforça l’autorité de la monarchie française, un processus qui s’accéléra sous le règne de Louis IX.
Conséquences sociales et culturelles
- Déclin de la culture occitane : La répression et l’annexion du Languedoc entraînèrent un recul de la langue et des traditions occitanes au profit de la culture du nord.
- Réformes cléricales : Le clergé local fut réformé pour rétablir son autorité et éviter de futures déviations. L’ordre des Dominicains, créé en partie pour combattre l’hérésie, joua un rôle central dans la réforme et l’encadrement spirituel.
Quiz de révision
- Le comté de Toulouse est rattaché au domaine royale, renforçant la monarchie française














