Entre le XIIe et le XVe siècle, les grandes compagnies de mercenaires ont marqué profondément l’histoire européenne. Nées des besoins militaires des souverains, elles deviennent, en temps de paix, un véritable fléau pour les populations. À travers leurs aventures et leurs méfaits, elles incarnent à la fois la violence et la créativité guerrière de leur époque.
L’origine des grandes compagnies : des mercenaires au service des rois
Les premières traces de mercenaires organisés remontent au XIIe siècle, en pleine période de féodalité. Ces troupes, appelées "routiers" (du mot "route", désignant une troupe armée), émergent pour répondre aux besoins militaires des grands seigneurs et souverains, notamment lors des guerres civiles en Angleterre ou des rivalités franco-anglaises.
Des armées permanentes : un tournant au XIIe siècle
Henri II d’Angleterre intègre ces soldats de métier dans ses armées dès 1159. Ces "routiers", souvent originaires de régions pauvres comme la Provence, les Pyrénées ou le Brabant, deviennent des éléments clés des batailles grâce à leur discipline et leur mobilité. Philippe Auguste, roi de France, suit cet exemple dans les années 1180 pour contrer les Plantagenêts.
Les mercenaires apportent des victoires décisives, comme celle de Lambert Cadoc, qui aide Philippe Auguste à s’emparer de Château Gaillard en 1204. Cependant, leur loyauté reste précaire : à défaut de solde, ils changent souvent de camp. Lupicaire, un célèbre routier, trahit Jean sans Terre pour rejoindre Philippe Auguste, illustrant la fragilité des alliances basées uniquement sur l’argent.
Les grandes compagnies : terreur des campagnes au XIVe siècle
Avec l’intensification des guerres, notamment la guerre de Cent Ans, ces troupes se gagnent en nombre. Mais les "grandes compagnies" constituées de soldats démobilisés, deviennent un problème majeur lors des périodes de trêve, où elles pillent et rançonnent les populations pour survivre.
Des merenaires pillent une ville
Le chaos après le traité de Brétigny (1360)
Le traité de Brétigny marque une accalmie entre la France et l’Angleterre, mais laisse des milliers de mercenaires sans emploi. Ces soldats s’organisent en compagnies autonomes et ravagent les campagnes françaises. Parmi elles, les tristement célèbres "Tard-Venus", sous les ordres de Seguin de Badefol et Petit Meschin, saccagent la Bourgogne et le Languedoc.
En 1362, à Brignais, ces routiers infligent une défaite cuisante aux troupes royales menées par Jacques de Bourbon. L’incapacité des autorités à les contenir plonge le royaume dans l’anarchie.
Défaite de l'armée royale à Brignais
Chefs célèbres et aventures sanglantes
Les grandes compagnies sont dirigées par des chefs aux personnalités marquantes, parfois nobles, parfois roturiers, mais toujours redoutables.
- Arnaud de Cervole, dit l’Archiprêtre, est l’un des plus célèbres. Originaire du Périgord, il rançonne la Bourgogne avant d’être employé par Philippe le Hardi pour éviter de nouveaux pillages. Son pragmatisme le conduit à se vendre tour à tour au roi de France et à ses ennemis, avant de finir assassiné par ses propres hommes en 1366.
- Bernardon de la Salle et Robert Knolles, deux capitaines anglais, exploitent la désorganisation du royaume pour rançonner villes et villages.
- Seguin de Badefol, chef des Tard-Venus, se distingue par son flair pour les affaires : il négocie régulièrement sa retraite en échange de sommes d’argent exorbitantes.
Ces chefs, bien que terrifiants, sont parfois perçus comme des héros populaires dans les régions qu’ils traversent, notamment lorsqu’ils redistribuent une partie de leur butin pour recruter de nouveaux hommes.
Une solution audacieuse : la croisade en Espagne
Face à l’impuissance des autorités à les éradiquer, une solution originale est imaginée sous Charles V : détourner les compagnies vers l’Espagne pour soutenir Henri de Trastamare dans sa lutte contre Pierre le Cruel, roi de Castille et allié des Anglais.
En 1365, Bertrand Du Guesclin est chargé de recruter ces mercenaires et de les conduire en Castille. La campagne est un succès : Henri de Trastamare monte sur le trône en 1366, et les mercenaires sont temporairement éloignés de France. Mais leur retour marque une nouvelle vague de violences, notamment en Auvergne et en Languedoc.
Décapitation de Pierre le Cruel, après sa défaite.
Le déclin des grandes compagnies
La fin des grandes compagnies coïncide avec le renforcement de l’autorité royale sous Charles V et la réorganisation de l’armée française.
Mesures drastiques contre les routiers
Charles V met en place des politiques sévères pour éliminer les compagnies restantes. Les chevaliers, villes et paysans sont mobilisés pour les combattre. Les routiers français sont exécutés, tandis que les étrangers sont rançonnés ou contraints à l’exil. Cette stratégie porte ses fruits : en 1369, les compagnies survivantes sont intégrées à l’armée royale pour participer à la reconquête des territoires cédés à l’Angleterre par le traité de Brétigny.
Un modèle périmé face aux États modernes
Au XVe siècle, les grandes compagnies disparaissent progressivement, remplacées par des armées permanentes et structurées. Les Écorcheurs, derniers représentants de ce modèle, sont éliminés après le traité d’Arras (1435). La consolidation des États nationaux rend obsolètes ces bandes autonomes, bien que certaines subsistent en Italie, où elles s’adaptent aux guerres entre cités-États.
Conclusion : une époque de transition
Les grandes compagnies illustrent les bouleversements du Moyen Âge tardif, où l’anarchie féodale côtoie les prémices des États modernes. À travers leurs péripéties sanglantes, ces mercenaires ont profondément marqué l’histoire, laissant une empreinte indélébile sur les campagnes européennes. Si leur règne de terreur a pris fin, leur héritage persiste dans l’art de la guerre et dans l’imaginaire collectif, où ils demeurent les symboles d’une époque de chaos et de violence.



