Charles le Mauvais



Charles II de Navarre, plus connu sous le nom de "Charles le Mauvais" (1332-1387), incarne l'une des figures les plus ambiguës et controversées de l'histoire médiévale.

Roi de Navarre de 1349 à sa mort, il fut également comte d'Évreux et prétendant au trône de France. Sa vie, marquée par des ambitions démesurées, des alliances fluctuantes et des complots incessants, reflète les luttes de pouvoir complexes du XIVe siècle, dans un contexte de guerre de Cent Ans et de crise dynastique en France.

Origines et contexte dynastique

Charles de Navarre naît le 10 octobre 1332, dans un contexte de tensions dynastiques en France. Petit-fils de Louis X le Hutin par sa mère, Jeanne II de Navarre, Charles est l'héritier direct de plusieurs possessions importantes en Normandie, en Navarre, et potentiellement du trône de France. Cependant, l'extinction de la lignée directe des Capétiens en 1328 ouvre la voie à l'avènement des Valois, avec Philippe VI, puis son successeur Jean II le Bon.



Enluminure : Jeanne II

La légitimité des Valois est contestée par les descendants de la lignée capétienne par les femmes, dont Charles de Navarre. Écarté du trône, il ne cesse de contester leur autorité, affirmant ses droits sur la couronne française et d'autres terres riches comme la Champagne et la Brie, qui avaient été promises à sa mère. Cette situation le place en conflit direct avec les rois Valois.

Un roi de Navarre ambitieux et instable

À la mort de sa mère en 1349, Charles devient roi de Navarre, un royaume montagneux et stratégique entre la France et l'Espagne. Cependant, plutôt que de se concentrer sur la gestion de son royaume, il ambitionne d'étendre son influence en France.

Dès 1350, il entre dans le jeu des intrigues de la cour française, opposant les factions des grands seigneurs, notamment normands, à Jean II le Bon, couronné la même année.

Charles montre rapidement une aptitude pour le double jeu. Il noue des alliances avec le dauphin Charles (futur Charles V), puis les Anglais et même des factions révoltées à Paris. Ces alliances éphémères servent ses intérêts personnels, mais le rendent aussi imprévisible et peu fiable. Cette réputation de duplicité lui vaut le surnom de « Charles le Mauvais ».

Conflit avec Jean le Bon et assassinat de Charles de La Cerda

Le premier grand coup de Charles le Mauvais survient en 1354, lorsqu'il fait assassiner Charles de La Cerda, favori de Jean II le Bon et connétable de France.

Ce meurtre, motivé par des rivalités personnelles et politiques, déclenche une violente crise entre le roi de France et le roi de Navarre. Jean le Bon, furieux, fait arrêter Charles en 1356 lors d’un banquet à Rouen. Cet épisode marque une escalade dans leur affrontement, alors que Charles est emprisonné, puis transféré à plusieurs forteresses.



Arrestation de Charles le Mauvais

Pendant sa captivité, Charles le Mauvais devient un symbole d’opposition au pouvoir royal pour les seigneurs normands et les bourgeois parisiens, mécontents de Jean le Bon. Sa libération en 1357, orchestrée par ses alliés, renforce sa position et lui permet de rallier des soutiens en France et en Angleterre.

La guerre civile en France : Étienne Marcel et la Grande Jacquerie

En 1358, Charles s’allie avec Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris, qui mène une révolte contre le dauphin Charles pour instaurer un contrôle bourgeois sur la monarchie. Étienne Marcel espère utiliser le prestige de Charles le Mauvais pour asseoir ses réformes, mais l’alliance tourne court. Lorsque la révolte parisienne échoue, Charles le Mauvais est obligé de quitter Paris et de se replier sur ses possessions normandes.

Dans le même temps, il joue un rôle ambigu dans la répression de la Jacquerie, une révolte paysanne sanglante dans le nord de la France. À Mello, il trahit Guillaume Carle, chef des révoltés, et mène une répression brutale contre les insurgés. Cet épisode accentue son image de cynique opportuniste.



les jacqueries réprimées

La bataille de Cocherel et la défaite face à Charles V

Dans l'instabilité qui gangrène le royaume de France après la capture de Jean le bon, Charles de Navarre tente d'empêcher le sacre de Charles V en 1364.

Il lève une armée en Normandie et engage des mercenaires anglais pour défendre ses prétentions sur le trône de France. Mais il subit une lourde défaite face à Bertrand du Guesclin à la bataille de Cocherel (1364).



Jean du Grailly se rend à Bertrand du Gesclin après la bataille de Cocherel

Cette défaite marque un tournant dans sa carrière. Contraint de renoncer à ses ambitions sur le trône de France, il perd également une grande partie de ses possessions normandes, que Charles V confisque méthodiquement dans les années suivantes.

Intrigues en Espagne et alliances fluctuantes

Après son échec en France, Charles le Mauvais se tourne vers la péninsule ibérique, où il espère jouer un rôle dans la guerre civile castillane, qui voit s'opposer Pierre le Cruel, roi de Castille, et son demi-frère Henri de Trastamare. Fidèle à sa réputation, il change d’alliance à plusieurs reprises, monnayant son soutien au plus offrant.

Lors de la guerre civile castillane (1366-1369), il soutient d’abord Pierre le Cruel, puis négocie secrètement avec Henri de Trastamare et les Français. Sa duplicité lui permet de conserver une certaine influence, mais il finit par s’isoler politiquement, ne pouvant compter que sur les maigres ressources de son royaume de Navarre.



Carte : la guerre civile castillane

La confiscation des biens normands et l’effondrement final

En 1378, Charles V accuse Charles de Navarre de comploter avec les Anglais pour empoisonner le roi de France. Ce prétexte permet à Charles V de confisquer les dernières possessions normandes de son cousin. ÉvreuxCherbourg, et d’autres places stratégiques tombent aux mains des troupes françaises. Charles le Mauvais est définitivement neutralisé en France.

Isolé diplomatiquement, il doit également faire face à des attaques castillanes en Navarre. En 1379, il signe le traité de Briones, cédant plusieurs forteresses à la Castille et renonçant à toute ambition extérieure.

Fin de règne et mort

Privé de ses possessions et de ses alliés, Charles le Mauvais passe ses dernières années à gouverner son royaume de Navarre, tentant d’y restaurer un semblant d’ordre.



Le royaume de Navarre au XIVème siècle

Il meurt en 1387 dans des circonstances tragiques et grotesques : selon certaines sources, il aurait été accidentellement brûlé vif lors d’un traitement médical à base d’alcool. Plus probablement, il serait mort de causes naturelles.

Son fils, Charles III le Noble, lui succède, mettant fin aux ambitions dynastiques de la maison de Navarre et établissant des relations apaisées avec la France.

Héritage et postérité

Charles le Mauvais demeure une figure controversée. Son habileté politique et son sens de la manipulation sont indéniables, mais sa duplicité et son opportunisme lui aliènent de nombreux soutiens. Bien qu’il ait échoué à imposer ses prétentions sur le trône de France, il a contribué à fragiliser les premiers Valois, ajoutant à la confusion d’une période déjà marquée par la guerre et les crises.

Son règne illustre les luttes de pouvoir complexes de l’Europe médiévale, où les alliances se faisaient et se défaisaient au gré des opportunités, souvent au détriment de la stabilité des royaumes et des peuples.