En 1328, à la mort du dernier roi capétien Charles IV, la France est sans conteste la première puissance d'Occident. Avec environ seize à dix-huit millions d'habitants (près de trois fois plus que l'Angleterre), une administration fiscale et judiciaire parmi les plus sophistiquées d'Europe, et une chevalerie réputée invincible depuis Bouvines, le royaume des Valois semble promis à une domination durable du continent. Rien, à première vue, ne laisse présager qu'un tel colosse puisse vaciller.
Et pourtant, en l'espace d'à peine deux décennies, ce même royaume va connaître l'une des crises les plus profondes de son histoire, au point que certains historiens n'hésitent pas à évoquer un risque réel de dislocation pure et simple de l'État. Entre le désastre de Crécy en 1346 et l'avènement de Charles V en 1364, la France ne perd pas seulement des batailles :
→ Elle voit son roi emprisonné,
→ Sa population décimée par la peste,
→ Ses campagnes ravagées par les pilards,
→ Sa capitale et ses paysans se soulever contre l'ordre établi, dans un déchaînement de violence rarement égalé au Moyen Âge.
Ce n'est pas un hasard si cette période est souvent qualifiée de plus sombre de toute la guerre de Cent Ans. Car ce qui se joue ici n'est pas une simple série de revers militaires : c'est l'effondrement quasi simultané de tous les piliers sur lesquels reposait le royaume :
- Le modèle féodal et chevaleresque,
- L'équilibre démographique et économique,
- L'autorité monarchique elle-même.
Chaque catastrophe vient aggraver la précédente, dans un engrenage qui semble, à l'époque, ne plus pouvoir s'arrêter. Cette mécanique de l'effondrement commence sur un champ de bataille près d'un petit village de Picardie, un soir d'août 1346.
Le désastre militaire
Crécy : le choc des modèles militaires
En juillet 1346, Édouard III d'Angleterre débarque dans le Cotentin à la tête de 15 000 hommes. Depuis 1337, le roi Anglais s'est déclaré prétendant au trône de France en tant que petit-fils de Philippe le Bel.
Il n'espère pas prendre Paris avec une si petite armée, l'objectif de l'expédition est de mener une chavauchée : un raid éclair pour piller les riches campagnes françaises et humilier Philippe VI, avant de rentrer en Angleterre les cales pleines.
Il est hors de question pour le roi de France de le laisser faire sans réagir : Philippe rassemble son ban et se lance à la poursuite de son cousin.
Carte : la chevauchée d'Édouard III jusqu'à Crécy
Le 26 août 1346, en fin d'après-midi, l'armée française forte d'environ 25 000 à 30 000 hommes se présente devant les positions anglaises, non loin du village de Crécy-en-Ponthieu. Face à elle, une armée deux à trois fois moins nombreuse.
Sur le papier, l'issue ne fait aucun doute. Et pourtant, quelques heures plus tard, l'impensable va se produire.
L'idéal chevaleresque, promouvant l'honneur et le combat singulier, a imprégné profondément la noblesse française, pour le meilleur et pour le pire.
Édouard III, en stratège prudent, a choisi son terrain avec soin : ses troupes sont retranchées sur une légère hauteur, à l'abri derrière des pieux de bois. La doctrine du roi anglais repose sur un pilier : l'arc long.
Cette arme redoutable va faire sa loi, pendant près d'un siècle, sur les champ de bataillle du Moyen âge. Sa portée avoisine les 200 mètres et sa cadence peut atteindre dix à douze flèches par minute, très supérieure à celle de l'arbalète. Surtout, il est mis entre les mains d'archers expérimentés, entraînés au maniement depuis l'enfance.
Avec une telle arme, un simple roturier peut abattre un seigneur à des dizaines de mètres, avant même qu'il n'ait pu dégainer son épée.
Archers anglais s'entraînant
Côté français, l'armée s'appuie sa chevalerie, cette redoutable cavalerie lourde composée de la noblesse du royaume, formée au combat et soumis à un stricte code d'honneur.
À cette époque, la chevalerie française est alors la plus nombreuse et la plus expérimentée d'Europe, mais elle a un immense défaut : sa vanité. Pour ces grands seigneurs, l'affrontement à venir est moins une bataille pour la sécurité du royaume, qu'une occasion de montrer sa bravoure sur le champ de bataille.
La différence entre les deux armées est donc fondamentale :
-
La France continue de fonder sa force sur la cavalerie lourde et l'exploit individuel de sa noblesse ;
- L'Angleterre a fait le choix de s'appuyer sur une infanterie de roturiers bien équipée et bien organisée.
Cette différence de conception va se révéler, heure après heure, sur la champ de bataille.
Crécy : la bataille
Philippe VI fait d'abord avancer ses arbalétriers génois, mercenaires expérimentés mais épuisés par une longue marche et pris sous une averse qui a détendu les cordes de leurs armes. Le tir des Génois, trop court et trop faible, échoue à entamer les lignes anglaises ; sous la pluie de flèches qui s'abat en retour, les arbalétriers commencent à refluer.
Les arbaletriers gênois
C'est alors que le désastre bascule véritablement : la noblesse française, massée derrière eux et impatiente d'en découdre, interprète ce repli comme une lâcheté. Sans attendre d'ordre, sans même laisser aux arbalétriers le temps de se dégager, les chevaliers chargent à travers leurs propres troupes en fuite, qu'ils piétinent purement et simplement dans leur élan.
S'ensuit une série de charges désordonnées, répétées quinze à seize fois selon certains chroniqueurs, chacune fauchée par les archers anglais avant même d'atteindre le contact.
Philippe VI, débordé par une armée qui n'obéit qu'à son propre sens de l'honneur, ne parvient à imposer aucune coordination d'ensemble : chaque seigneur charge quand il le juge bon, cherchant sa propre gloire plus qu'une manœuvre commune. Le résultat est un carnage.
Charge de chevaliers
Parmi les morts, on compte une part considérable de la haute noblesse française, dont le roi aveugle Jean de Bohême, allié de Philippe VI, qui aurait demandé à ses chevaliers de le conduire au cœur de la mêlée malgré sa cécité, pour y mourir l'épée à la main.
Doit-on retenir de ce geste la gloire et le courage, ou l'obsolescence pratique de l'idéal chevaleresque sur un champ de bataille moderne ? Car derrière les charges épiques des chevaliers français, la défaite de Philippe VI est complète : au total, plusieurs milliers de morts côté français, contre quelques centaines à peine côté anglais.
Le chroniqueur Jean Froissart, contemporain des évènements, jette le blâme sur cette chevalerie française orgueilleuse, dont les défaites vont conduire le pays à la ruine :
«Les Français étaient si pleins d'orgueil et de grande présomption qu'ils croyaient que nul ne pouvait leur résister.
Cette folle outrecuidance leur tourna à grand déshonneur et à grande misère.»
Le Prince Noir, fils d'Édouard III, devant la dépouille de Jean "l'aveugle", roi de Bohême.
Crécy n'est donc pas seulement une bataille perdue : c'est la démonstration, en une seule soirée, qu'un modèle de guerre fondé sur la gloire individuelle et le mépris de la troupe roturière vient de se fracasser contre une doctrine plus disciplinée et mieux organisée.
Après le massacre de son armée qui laisse la France sans défenses, le malheureux Philippe VI fuit le champ de bataille. Selon les chroniques, il aurait trouvé refuge au château de la Bloye, réclamant, en pleine nuit, le gîte à son vassal :
«Ouvrez, châtelain, c'est l'infortuné roi de France !»
La guerre comme entreprise de destruction : les chevauchées
La doctrine anglaise compte plusieurs cordes à son arc. Si elle est capable de décimer l'armée française en bataille rangée grâce à ses terribles archers et son organisation, elle applique en parallèle une stratégie de destruction méthodique du territoire, qui doit étouffer l'ennemi sur le long terme : la chevauchée.
Il s'agit de traverser le royaume en profondeur pour brûler les récoltes, piller les villages et rançonner les populations, en évitant l'affrontement direct avec l'armée ennemie.
Carte : les chevauchées d'Édouard III et du Prince Noir à travers le royaume de France
Jean Froissart, principal chroniqueur du XIVe siècle, est issu de la roture. Il décrit les destructions perpétrés par les deux camps sur des campagnes qui étaient, quelques décennies plus tôt, prospères.
«Quand ils entraient dans un pays, ils le brûlaient, le gâtaient et le détruisaient tout entièrement, car c'était leur coutume en guerre de faire le plus grand dommage qu'ils pouvaient à leurs ennemis.»
Une maison est mise à sac
Édouard de Woodstock, fils d'Édouard III, en fait sa spécialité. Sa chevauchée de 1355 offre l'illustration la plus frappante du phénomène.
Partie de Bordeaux, l'armée anglaise traverse le Languedoc sur plus de 300 kilomètres en l'espace de deux mois, ravageant des villes comme Carcassonne ou Narbonne, sans jamais livrer bataille rangée.
La chevauchée du Prince Noir en 1355
L'objectif n'est pas seulement militaire : il est aussi psychologique et économique. Chaque chevauchée démontre aux populations locales que leur roi est incapable de les protéger.
Ainsi, où Crécy fracasse en une soirée le prestige militaire de la chevalerie française, les chevauchées, elles, rongent année après année la crédibilité même du pouvoir royal. C'est là que se noue un premier fil qui traversera tout notre récit, celui de la défaillance protectrice de la monarchie.
Car le contrat implicite qui fonde la société féodale repose précisément sur cet échange :
-
La population travaille et paye l'impôt ;
-
La noblesse et le roi la protègent en retour.
Or, de Crécy aux chevauchées du Prince Noir, ce contrat se révèle chaque année plus fictif. Cette fracture, encore discrète en 1346, ne fera que s'élargir, toujours un peu plus, jusqu'à l'explosion.
Les trois ordres : le paysan cultive la terre ; le noble défend la population ; le moine prie pour le salut des âmes.
Le cavalier de l'Apocalypse
À peine un an après le carnage de Crécy, alors que le royaume de France panse encore ses plaies, un fléau d'une tout autre nature s'apprête à s'abattre sur l'Europe entière. Un fléau qui va rendre presque dérisoires les pertes de Crécy.
Un mal qui frappe sans distinction
À l'automne 1347, des navires génois en provenance de Crimée accostent à Messine, en Sicile, chargés d'une cargaison funeste. À leur bord, des rats porteurs de puces infectées par une bactérie, Yersinia pestis, contre laquelle les européens n'ont aucune défense immunitaire.
Sa progression est fulgurante : en quelques mois à peine, le mal remonte toute la péninsule italienne, gagne la Provence, puis Paris dès l'été 1348.
Carte : la propagation de la peste
La maladie s'étend à travers l'Europe à une vitesse impressionnante, frappant sans disctinction ou logique apparente. Le médecin et chroniqueur Guy de Chauliac, alors au service du pape en Avignon, témoigne de la vitesse de contagion :
«Cette peste s'introduisait partout d'une manière si subite, que celui qui aujourd'hui était plein de santé, le lendemain était emporté et mort.
Si quelqu'un tombait malade dans une maison, presque tous ceux qui l'habitaient étaient immédiatement atteints.»
Dans la capitale, les charrettes sillonnent les rues dès l'aube pour ramasser les cadavres de la nuit.
Fosses communes
Face à cette épidémie sans précédent, la guerre s'interrompt de facto. Ce n'est pas le fruit d'une trêve négociée : c'est que la peste frappe indistinctement les deux camps, décimant les garnisons et vidant les arsenaux de leurs artisans. Pendant près de trois ans, entre 1348 et 1351, le conflit anglo-français passe ainsi au second plan, éclipsé par une menace bien plus immédiate et bien plus terrifiante que n'importe quelle armée.
Un tiers du royaume décimé
Le bilan démographique de l'épidémie dépasse tout ce que la guerre, aussi meurtrière soit-elle, aurait pu produire. Les historiens estiment qu'entre un tiers et la moitié de la population française disparaît en l'espace de quelques années seulement, soit plusieurs millions de morts.
Graphique : l'effondrement démographique après la peste noire
Ce choc démographique foudroyant provoque l'effondrement immédiat de toute l'économie. Sans travailleurs pour cultiver la terre et sans sujets pour payer les taxes, les revenus s'effondrent. C'est la base même du modèle économique et social de la féodalité qui est frappée en plein cœur.
Or c'est précisément dans ce contexte de ruine démographique et économique que la couronne doit continuer à lever l'impôt de guerre pour financer la défense du royaume. La fiscalité de guerre, déjà difficilement supportable avant 1347, devient dans ce contexte proprement insoutenable pour une population exsangue.
La punition divine
Mais l'impact le plus profond de la peste n'est pas économique : il est psychologique et spirituel. Dans une société où la maladie et le malheur sont systématiquement interprétés à travers le prisme religieux, cette hécatombe soudaine et incompréhensible ne peut être perçue que comme le signe d'une colère divine s'abattant sur un monde de pécheur.
À l'été 1349, un spectacle saisissant s'offre aux Parisiens : des cortèges de flagellants venus des Flandres traversent la ville torse nu, se fouettant publiquement jusqu'au sang au rythme de cantiques, convaincus que leur propre souffrance pourrait apaiser la colère divine.
Ailleurs, la quête de responsables tourne au massacre quand les communautés juives sont accusées d'avoir empoisonné les puits. Partout en Europe, on croirait voir venir l'apocalypse.
Flagellant
Plus largement, c'est l'autorité même des institutions censées protéger et guider la population qui se trouve ébranlée.
➤ L'Église, dont les prières et les processions ne parviennent visiblement pas à enrayer le fléau, voit son prestige spirituel entamé.
➤ L'État central et la noblesse, déjà discrédités par leur incompétence sur les champs de bataille, démontrent une fois de plus leur incapacité absolue à protéger leurs sujets.
Ce sentiment grandissant d'abandon, mêlé à la terreur et à la misère, couve sous les cendres de l'épidémie. Il prépare un terreau hautement inflammable pour les révoltes sanglantes qui ne vont pas tarder à embraser le pays.
La campagne livrée au chaos de la peste
Ainsi, à la fracture ouverte par Crécy s'ajoute, avec la Peste Noire, une deuxième strate de délégitimation : ce n'est plus seulement l'incapacité militaire de la monarchie qui est mise à nu, c'est l'ensemble de l'ordre social et spirituel qui semble avoir failli face à l'ampleur du désastre.
Poitiers, le point de rupture
L'automne 1356 aurait dû être différent. Dix ans après Crécy, le royaume a eu le temps de panser ses plaies :
- La peste a reflué
- L'armée est reconstituée
- Un nouveau roi est monté sur le trône
Jean II le Bon est couronné roi de France, en 1350.
Le royaume, qui vient de traverser une série d'épreuves dramatiques, pense pouvoir enfin regarder vers l'avenir. Et pourtant, en un après-midi, la situation bascule à nouveau après un évènement d'une rare gravité : la capture d'un roi sur le champ de bataille.
Une chevauchée qui tourne mal
À l'été 1356, le Prince Noir quitte l'Aquitaine à la tête d'une armée anglo-gasconne et remonte vers le nord, semant la destruction sur son passage selon la méthode désormais bien rodée des chavauchées.
Le roi de France Jean II le Bon, successeur de Philippe VI, est pétri des idéaux chevaleresques : il croit en l'honneur ; à la parole donnée ; au devoir du roi de protéger les plus faibles. Alors quand il apprend que son ennemi ravage ses terres et malmène ses propres sujets, il rassemble une armée considérable, et se lance à sa poursuite sans attendre.
Jean II adoube des chevaliers
Le Prince Noir, conscient d'être en infériorité numérique, cherche alors à se replier vers la Guyenne anglaise. Mais l'armée française, cette fois, ne le laisse pas filer : le 18 septembre, les deux armées se retrouvent face à face non loin de Poitiers.
Carte : le parcours des deux armées
Une trêve d'un jour est négociée. Le Prince Noir, en position difficile, tente de négocier. Il propose de rendre ses conquêtes récentes et de s'engager à ne pas reprendre les armes avant plusieurs années. Jean II, sentant l'ennemi acculé et sûr de sa supériorité numérique, refuse toute négociation. C'est une décision qu'il aura tout le loisir de regretter.
19 septembre 1356 : la répétition tragique de Crécy
Au matin du 19 septembre, l'armée française s'avance vers l'armée anglaise, retranchée derrière des haies et des talus. le Prince Noir a choisie cette position avec le même soin qu'Édouard III dix ans plus tôt à Crécy : ce terrain soit briser toute charge de cavalerie française.
Et c'est là, précisément, que l'histoire semble se répéter avec une ironie cruelle : malgré la leçon de 1346, malgré une décennie pour en tirer les enseignements, l'armée française reproduit les mêmes erreurs. Une première charge de cavalerie, lancée à travers un étroit chemin bordé de haies où les archers anglais sont postés de part et d'autre, est décimée avant même d'atteindre les lignes ennemies, dans un piège presque identique à celui de Crécy !
Disposés intelligement sur le champ de bataille, protégés derrière des piquets contre la cavalerie, les archers anglais continuent d'être d'une efficacité redoutable face à la cavalerie lourde française.
Voyant les premières charges s'échouer dans la boue, Jean II décide de partir au combat à pied, entouré de sa garde et de ses quatre fils. Il pourra ainsi mieux tenir ses positions, pense-t-il. Il n'a pas compris que sa position est catastrophique, vulnérable aux flèches des archers anglais, et bientôt à un encerclement.
Le Prince Noir ordonne une manœuvre audacieuse : une partie de sa cavalerie contourne le champ de bataille par un chemin dérobé pour prendre les Français à revers, pendant qu'une autre colonne charge de front. Pris en étau, l'ost royal se disloque.
Le combat dégénère en une mêlée confuse où se distingue, au cœur de la bataille, le plus jeune fils du roi, Philippe âgé d'à peine quatorze ans, qui est resté aux côtés de son père alors que ses frères aînés ont quitté le champ de bataille. Les chroniques rapportent qu'il n'aurait cessé, tout au long de l'affrontement, d'avertir son père des dangers approchant de chaque côté, un dévouement qui lui vaudra, plus tard, le surnom de Philippe le Hardi et l'apanage du duché de Bourgogne.
La mêlée
L'impensable : le roi aux mains de l'ennemi
Jean II, encerclé, refuse de s'enfuir et continue de se battre l'épée à la main jusqu'à ce que la situation devienne intenable.
C'est finalement un chevalier français exilé au service des Anglais, Denis de Morbecque, qui parvient à recueillir sa reddition, en lui rappelant qu'il est lui-même chevalier français et qu'il saura le traiter avec les honneurs dus à son rang.
Jean II est capturé par les anglais
Le Prince Noir, en vainqueur chevaleresque, reçoit son royal captif sous sa tente le soir même, le traite avec les plus grands égard, et le sert à table de ses propres mains en signe de déférence, un geste resté célèbre, presque incongru pour des ennemis qui viennent de s'affronter dans un tel bain de sang !
Cette courtoisie de façade ne doit cependant pas masquer l'ampleur du désastre politique qui vient de se produire : jamais, depuis des siècles, un roi de France n'était tombé vivant aux mains d'une puissance étrangère. En une soirée, le royaume est décapité.
Un royaume sans tête
Car c'est bien là que réside la véritable portée de Poitiers, au-delà même du désastre militaire. Crécy avait détruit une armée et humilié la noblesse ; Poitiers ampute la France de son roi.
Or la monarchie française du XIVe siècle repose tout entière sur la personne du souverain, sacré à Reims, dépositaire d'une autorité divine que nul autre ne peut exercer à sa place.
Sacre de Hugues Capet.
Au moyen-âge, le roi de France n'est pas seulement un leader politique ; sacré par l'Église romaine, il detient son pouvoir de dieu lui-même, ce qui, dans la société de l'époque, lui donnait une légitimité à laquelle aucun autre ne pouvait prétendre.
Que devient, alors, un royaume dont le chef est prisonnier à des centaines de kilomètres, retenu en otage par l'ennemi qu'il combattait ?
C'est cette question, vertigineuse et sans précédent, qui va désormais dominer la vie politique française. Car en l'absence du roi, c'est un dauphin de dix-huit ans à peine, Charles, qui doit assumer la régence d'un royaume exsangue et humilié, et faire face à ce qui s'annonce déjà comme une crise sans précédent.
L'implosion de l'État
Paris, automne 1356. La nouvelle de la capture du roi se répand dans la capitale comme une traînée de poudre, provoquant sidération et colère. Car ce n'est plus seulement une bataille perdue que les Parisiens doivent encaisser : c'est l'effondrement pur et simple de l'autorité royale, à un moment où le royaume, déjà éprouvé par la peste et les pillages, n'a plus aucune réserve pour absorber le choc.
Dans ce vide inédit, le dauphin Charles doit improviser une régence, et il va très vite découvrir qu'un trône vacant attire tous les appétits.
Un régent sans troupes, sans argent, sans autorité
Le jeune Charles hérite d'une situation proprement calamiteuse. Il n'a ni l'expérience, ni le prestige militaire, ni même la légitimité pleine d'un roi sacré.
Charles écoute les doléances alors qu'il est régent.
Puisque son père est encore en vie, prisonnier des anglais, Charles ne peut prétendre qu'au titre de lieutenant général du royaume, une position juridiquement ambiguë que beaucoup s'empressent de contester.
Plus urgent encore, les caisses du royaume sont vides, alors qu'il faut à la fois financer la défense contre les Anglais (qui continuent leurs raids) et réunir l'énorme rançon exigée pour libérer le roi. Pour lever ces fonds, Charles n'a d'autre choix que de convoquer les États généraux.
Les premiers États généraux, convoqués sont Philippe le Bel.
Cette assemblée, qui rassemble les trois ordres du royaume (Clergé, Noblesse et Tiers état), a surtout un rôle de représentation. Historiquement, elle ratifiait les édits royaux sans les débattre, ne servant qu'à montrer symboliquement le soutien du peuple aux décisions de la couronne,.
Mais en cet automne 1356, quelque chose a changé dans le rapport de force : un régent sans roi, sans armée et sans argent est un régent qui négocie en position de faiblesse absolue. Ça, l'assemblée l'a bien compris. Elle va alors tenter, pour la première fois, d'arracher des réformes.
Étienne Marcel et la tentation d'une monarchie sous tutelle
Depuis le XIIIᵉ siècle, la capitale s'est profondément transformée. Son commerce prospère a favorisé l'émergence d'une riche bourgeoisie de marchands, de banquiers et d'officiers royaux. Ces bourgeois financent une grande partie de l'effort de guerre, mais tandis que leurs impôts ne cessent d'augmenter, les résultats militaires sont catastrophiques.
Ils estiment à présent avoir leur mot à dire dans les affaires de l'État, face à une noblesse qui, par ses erreurs et son inaction, a mené le royaume à la crise.
Une foire médievale. L'essort des foires au XIIIe siècle participe à l'émergence d'une bourgeoisie marchande et banquière.
Étienne Marcel incarne cette nouvelle élite urbaine. Prévôt des marchands de Paris (l'équivalent du maire), il n'est ni un agitateur populaire ni un ennemi de la monarchie. Son objectif est plus ambitieux : transformer son fonctionnement.
➤ Contrôler les finances royales ;
➤ Limiter les abus des grands officiers ;
➤ Obliger le souverain à gouverner avec l'accord des États généraux.
Son projet ne consiste donc pas à abolir la royauté, mais à l'encadrer.
Étienne Marcel, prévôt des marchands
En mars 1357, en pleins États généraux, Marcel et ses alliés imposent au jeune dauphin un texte d'une ambition inédite : la Grande Ordonnance. Le document prévoit
- Un contrôle permanent des États généraux sur la levée et l'usage des impôts,
-
La création d'un conseil de vingt-huit membres chargé de surveiller l'action du régent,
- La destitution de plusieurs conseillers royaux jugés incompétents ou corrompus.
Il faut mesurer ce que cette exigence a d'audacieux pour l'époque. Ce n'est pas simplement une réclamation fiscale ponctuelle : c'est une remise en cause frontale du principe même sur lequel repose la monarchie française, celui d'un pouvoir royal qui ne rend de comptes qu'à Dieu.
En exigeant un droit de regard permanent sur les finances et l'administration royale, Marcel et les représentants du tiers état inventent, sans le nommer ainsi, une forme de contrôle parlementaire du pouvoir, plusieurs siècles avant que ce principe ne s'impose ailleurs en Europe. Ce n'est donc pas un hasard si certains historiens ont pu voir dans cet épisode une ébauche précoce (et vite avortée) de monarchie constitutionnelle, plusieurs siècles avant l'heure !
Les magistrats de Paris adressent une diatribe aux conseillers royaux
Charles, acculé, accepte dans un premier temps l'ordonnance, mais il fait rassembler, en secret, des troupes en province, pour pouvoir faire pression sur les Marcel si besoin est
Le prévôt des marchands, sentant son influence lui échapper, hausse alors la pression d'un cran jusqu'à un geste qui va marquer durablement les esprits : le 22 février 1358, une émeute parisienne mise en scène par Marcel envahit le palais royal. En plein palais, les deux plus proches conseillers du dauphin, Jean de Conflans et Robert de Clermont, sont massacrés dans la chambre du Prince, leur sang giclant, dit-on, jusque sur ses vêtements !
Marcel, en geste de défi, impose alors au dauphin de se coiffer publiquement du chaperon aux couleurs de la révolte parisienne pour bien marquer, aux yeux de tous, sa soumission à la volonté populaire.
Marcel et les insurgés s'introduisent dans les appartements du dauphin et assassinent ses conseillers.
Après cet attentat, la monarchie semble un soumise à la volonté de Marcel. Pourtant, ce geste de violence scellera la perte du prévôt : en s'attaquant directement à la personne royale, il s'aliène la noblesse et la bourgeoisie modérée, effrayées par la tournure insurrectionnelle que prend le mouvement. La réforme institutionnelle cède le pas à l'émeute de rue, un basculement qui fragilise durablement la légitimité de sa cause.
Le 31 juillet 1358, alors que le dauphin assiège la ville, Marcel est massacré à coup de hache par ses anciens alliés sur le pavé parisien, au pied de la porte Maillard. Sa tentative de révolution s'effondre aussi brutalement qu'elle avait commencé.
Étienne Marcel est assassiné à la porte Maillard.
Quelques jours plus tard, Charles peut enfin rentrer dans une capitale exsangue, traumatisée par des mois d'émeutes et de répression. Mais il n'est pas au bout de ses peines.
La Jacquerie : ce que révèle l'explosion des campagnes
En mai 1358, un second foyer de révolte, d'une tout autre nature sociale, enflamme les campagnes : la Grande Jacquerie.
Le nom vient du sobriquet méprisant, "Jacques Bonhomme", par lequel la noblesse désigne alors le paysan français en général. Un terme qui, à lui seul, en dit déjà long sur le mépris de classe structurant les rapports entre seigneurs et manants.
Or ce sont précisément ces "Jacques" qui, dans les campagnes du Beauvaisis, de la Brie et de l'Île-de-France, se soulèvent en masse contre leurs seigneurs, en l'espace de quelques jours à peine, dans un embrasement d'une soudaineté qui surprend jusqu'aux contemporains les mieux informés.
Des paysans se révoltent
Pour comprendre l'ampleur de cette explosion, il faut la lire comme l'aboutissement logique de tout ce que nous avons vu jusqu'ici, plutôt que comme un accident isolé. Ce sont les mêmes paysans qui, depuis plus d'une décennie,
- Subissent les chevauchées anglaises sans être jamais protégés par une noblesse ;
- Ont enterré un tiers des leurs pendant la peste, sans que ni le clergé ni la médecine savante n'aient su leur venir en aide ;
- Continuent de payer une fiscalité de guerre écrasante pour financer des défaites successives ;
- Qui doivent désormais subir, en sus, les exactions des "routiers", ces armées de mercenaires sans emploi depuis la trêve, qui vivent de pillage sur le dos des campagnes en toute impunité.
Les grandes compagnies, ces armées de mercenaires sans emploi, ravagent le pays depuis la débâcle de Poitiers.
Le contrat féodal, dans son principe le plus élémentaire (la protection contre la soumission), ne fonctionne tout simplement plus. En quelques jours à peine, un raisonnement fatal embrase les campagnes : si ceux qui prétendent les défendre ne remplissent plus leur fonction, pourquoi continuer à leur obéir ?
Jean de Venette, moine carmélite d'originie paysanne, est l'un des rares chroniqueurs de l'époque à tenter d'expliquer les causes de la révolte autrement que par une simple explosion de folie chez une plèbe "enragée".
«Les nobles méprisaient les paysans et ne leur apportaient aucun secours ; au contraire, ils les opprimaient, pillaient et ravageaient leurs biens.
Voyant les maux qui les accablaient de toutes parts et que leurs seigneurs ne les défendaient pas mais les opprimaient, ils se levèrent contre les nobles de France.»
Schéma : la société d'ordre au moyen-âge. Quand la noblesse cesse de faire son devoir, l'équilibre social est rompu.
Il faut aussi souligner que ce n'est pas la couronne que visent les insurgés, mais la noblesse locale elle-même, jugée responsable au premier chef de l'insécurité et de l'oppression fiscale. C'est une révolte anti-seigneuriale bien plus qu'anti-monarchique, ce qui la distingue du mouvement porté par Marcel à Paris.
La révolte prend une tournure d'une violence inouïe quand les insurgés se regrouppent en une véritable armée paysanne : des châteaux sont incendiés par centaines à travers le nord du royaume ; des nobles sont massacrés avec leurs familles dans des scènes que les chroniqueurs de l'époque dépeignent avec une horreur non dissimulée :
«Les Jacques s'assemblèrent en grande fureur. Ils abattaient les maisons des gentilshommes, tuaient hommes, femmes et enfants sans pitié, et disaient qu'ils voulaient éteindre toute la noblesse du monde.»
Un chevalier est massacré par des Jaques
Jean Froissart racontera, non sans une exagération probable, le sort réservé à un chevalier rôti à la broche sous les yeux de son épouse et de ses enfants, contraints ensuite d'en consommer la chair.
Attention cependant : il faut rappeler que la majorité des chroniqueurs de l'époque sont issus des hautes classes sociales, justement visées par ces révoltes. Il faut donc savoir prendre du recul sur les sources contemporaines.
Mais qu'elle soit vraie ou non, l'anecdote illustre bien l'effroi que cette révolte paysanne inspira à l'aristocratie française, brutalement confrontée à l'idée que ceux qui lui ont toujours été soumis puissent se retourner contre elle avec une telle sauvagerie.
Un seigneur observe ses paysans au travail
Mello, ou la réponse de l'ordre ancien
La noblesse française, un instant paralysée par la stupeur, se ressaisit rapidement sous la conduite d'un allié inattendu : Charles le Mauvais, roi de Navarre et prétendant à la couronne de France, qui trouve ici l'occasion inespérée de se poser en défenseur de l'ordre.
Le 10 juin 1358, à Mello, il attire le leadeur des Jaques, Guillaume Cale, à une négociation sous prétexte de trêve. C'est un piège. Il le fait arrêter en traîtrise puis décapiter séance tenante — un procédé qui, à lui seul, illustre le peu de considération que l'aristocratie accorde à la parole donnée à des rebelles de basse condition.
Privée de son chef, l'armée paysanne, mal organisée et sommairement équipée, est ensuite écrasée sans difficulté.
Guillaume Cale est décapité devant Charles le Mauvais. Riche laboureur lettré, Cale était loin de l'image de la brute sauvage et analphabète dont a voulu l'affubler la noblesse.
Ce qui suit, c'est une véritable entreprise de terreur destinée à faire un exemple durable. Pendant plusieurs semaines, la noblesse française parcourt les campagnes du Beauvaisis et de l'Île-de-France, massacrant des milliers de paysans. Ces représailles frappent indistinctement les coupables et les innocents, afin de décourager toute nouvelle tentative de soulèvement.
La répression, aussi brutale soit-elle, ne règle rien de ce qui a provoqué la révolte : elle rétablit un ordre par la peur, non par la réforme. C'est là, peut-être, la leçon la plus sombre de cet épisode. Face à la première remise en cause sérieuse du contrat féodal depuis des siècles, la noblesse française ne répond ni par la négociation, ni par un sursaut protecteur envers ceux qu'elle est censée défendre, mais par un bain de sang punitif. L'ordre ancien, en cet été 1358, n'a plus d'autre ressource que la violence pour se maintenir.
Paysans massacrés
En l'espace de deux ans, la France a connu :
- La capture de son roi,
- Une tentative de révolution dans sa capitale
- Une véritable guerre sociale dans ses campagnes.
Plus qu'une série de crises, ces événements révèlent l'effondrement de tous les fondements de la société médiévale.
➤ L'armée ne protège plus le royaume ;
➤ La noblesse perd sa légitimité ;
➤ La bourgeoisie conteste le monopole politique des grands seigneurs ;
➤ Tandis que les paysans se retournent contre ceux qui étaient censés les défendre.
En 1358, la France n'est plus seulement vaincue : elle est au bord de l'implosion. Et pourtant, le pire n'est pas encore passé. Deux ans plus tard, le traité de Brétigny viendra consacrer cette descente aux enfers en imposant au royaume l'une des paix les plus humiliantes de son histoire.
La France, ravagée par les pillages et les insurrections
Le prix de la paix
Été 1358. Dans les campagnes du Beauvaisis, les derniers foyers de la Jacquerie achèvent de se consumer sous les représailles nobiliaires. À Paris, Étienne Marcel, discrédité par son alliance avec les Jacques et lâché par la bourgeoisie, est assassiné par ses anciens alliés. Charles peut enfin retrouver sa capitale.
Le royaume respire : il vient d'échapper à la désintégration totale. Pourtant, le calvaire n'est pas terminé. Il reste à la France, pour clore cette décennie de catastrophes, à régler son compte le plus lourd : la captivité du roi, et le prix qu'il va falloir payer pour le libérer.
Une négociation menée en position de faiblesse absolue
Depuis sa capture à Poitiers, Jean II le Bon vit en Angleterre une captivité dorée. Il est logé avec les égards dus à son rang, entretient même petite cour qui l'accompagne dans son exil. Mais le roi de France n'oublie pas qu'il n'est qu'un prisonnier, et reste parfaitement conscient que son sort dépend désormais d'une négociation dans laquelle la France ne tient plus aucune carte sérieuse.
Le palais de Savoy, sur les bords de la Tamise. C'est dans ce château, le plus luxieux d'Angleterre, dit-on, que Jean passe sa captivité.
Un premier traité, négocié à Londres en 1359, se révèle si dure dans ses clauses (il réclame l'annexion par l'Angleterre de la moitié du royaume) que les États généraux, réunis à Paris pour l'examiner, le rejettent en bloc. Mieux vaut, estiment-ils, poursuivre la guerre que d'entériner un tel démembrement.
C'est un sursaut de fierté qui, sur le moment, honore la France, mais qui va coûter cher. Édouard III, furieux de ce refus, relance aussitôt une campagne militaire dans le nord du royaume, ravageant à nouveau les campagnes autour de Reims, avant de faire camper son armée devant Paris. Le dauphin regarde, impuissant, son plus grand ennemi ravager l'Île-de-France.
Édouard III assiège Reims, en 1360.
C'est dans ce rapport de force écrasant que s'ouvrent, au printemps 1360, de nouvelles négociations près de Chartres, dans le petit village de Brétigny. Le traité qui en résulte, signé le 8 mai 1360, reste malgré tout légèrement moins sévère que celui de 1359.
Édouard III accepte notamment de renoncer formellement à ses prétentions sur la couronne de France, ce titre qu'il revendique depuis le début du conflit. Mais ce répit tout relatif ne doit pas masquer l'ampleur de l'humiliation territoriale et financière qui frappe le royaume.
Un royaume amputé
Sur le plan territorial, la France cède, en pleine souveraineté, c'est-à-dire sans même conserver la moindre suzeraineté théorique un tiers environ de son territoire : l'ensemble de l'Aquitaine, ainsi que Calais et son arrière-pays dans le nord.
Carte : les possessions anglaises (rouge) ; les annexions anglaises (rose) ; et la Bretagne, alliée aux anglais.
Édouard III gouvernera désormais ces régions en toute indépendance, sans le moindre lien d'hommage envers la couronne de France.
Le volet financier du traité est tout aussi brutal. La rançon fixée pour la libération de Jean II s'élève à trois millions d'écus d'or — une somme si considérable qu'elle représente l'équivalent de plusieurs années de recettes fiscales du royaume, à un moment où celui-ci, rappelons-le, vient de perdre entre un tiers et la moitié de sa population, de traverser une insurrection urbaine doublée d'une guerre civile paysanne, et a vu ses campagnes ravagées depuis 10 ans par les pillages successifs.
Comment, dans un pays aussi exsangue, pourra-t-on réunir une somme pareille ?
Pour ses succès militaires qui ont mis la France à genoux, Henri Plantagenêt est considéré comme l'un des plus grands rois d'Angleterre.
Le retour du roi Jean
C'est précisément pour tenter de faire face à cette exigence que la couronne va devoir innover monétairement. En octobre 1360, Jean le Bon est libéré sur parole en attendant le versement complet de sa rançon. Il a dû laisser, comme garanti à Édouard III, ses deux propres fils en otages.
Quand le roi de France retrouve enfin son royaume, après 4 années d'exil, il se démène pour réunir la rançon qui le lie à l'Angleterre. Malgré des efforts considérables de collecte fiscale à travers tout le royaume, la France peine à réunir l'intégralité de la somme exigée. Les otages livrés en garantie restent plusieurs années en captivité, jusqu'à ce que l'un d'entre eux, le duc d'Anjou, rompe sa parole d'honneur en s'évadant en 1363.
C'est ce manquement, jugé profondément déshonorant par Jean II lui-même, qui va pousser le roi à un geste resté célèbre dans l'histoire de la chevalerie française : convaincu que sa parole de chevalier doit primer sur toute raison d'État, il choisit de retourner volontairement se constituer prisonnier en Angleterre, où il mourra quelques mois plus tard, en avril 1364.
Jean II retourne en Angleterre
Le fond du gouffre
À l'orée de cette année 1364, le bilan de ces dix-huit années est proprement vertigineux :
➤ Le royaume a perdu un tiers de son territoire.
➤ Il croule sous une dette qu'il ne parviendra jamais entièrement à honorer.
➤ Sa population a chuté de moitié à cause de la peste.
➤ Ses campagnes restent infestées de bandes de routiers désœuvrés, que ni la trêve ni le traité n'ont suffi à démobiliser, et qui continuent de piller un pays exsangue en toute impunité.
➤ Sa capitale garde les stigmates d'une insurrection à peine matée.
Et voilà que son roi, retourné par sens de l'honneur derrière les murs qui l'avaient vu prisonnier, y meurt en exil, clôturant, dans une forme d'ironie tragique, cette décennie de catastrophes en cascade par la mort du souverain lui-même, en captivité,loin de son royaume.
Cortège funéraire de Jean II le Bon
Le poète italien Pétrarque, qui passa toute son enfance en France, retrouve le royaume en 1360, après l'avoir quitté plus d'une décennie. Il est frappé :
«Je ne reconnaissais plus rien de ce que j'avais vu autrefois.
Ce royaume si riche, si florissant, n'était plus qu'un vaste désert. Partout la solitude, la pauvreté, la tristesse. Les terres restaient en friche, les maisons étaient détruites, sauf celles qui s'abritaient derrière les remparts des villes.
Partout les traces du feu et du fer. La Seine et la Marne coulaient au milieu de campagnes désertes.»
C'est sur ces ruines, encore fumantes, qu'un nouveau règne va devoir se construire : celui du dauphin Charles, survivant de Poitiers ; ancien otage des insurgés parisiens ; régent impuissant d'une France en faillite.











































