La Guerre de Cent Ans : Armagnacs et Bourguignons



En 1380, à la mort de Charles V, la France retrouve un visage qu'elle avait cru perdu pour toujours. Le royaume a repoussé l'Angleterre jusqu'à ses derniers ports, reconstruit une administration solide, doté sa couronne d'une légitimité et d'un prestige qu'elle n'avait plus connus depuis Crécy. Mais ce redressement, on l'a vu, reposait sur un équilibre fragile : celui d'un roi et d'un connétable disparus la même année, laissant derrière eux un héritier de onze ans à peine.

Cet héritier, Charles VI, grandit pourtant sous des auspices favorables. Devenu roi à sa majorité, il gouverne quelques années dans la continuité de son père, entouré de conseillers compétents, assez aimé de son peuple pour mériter, en ce début de règne, le surnom de Bien-Aimé. Rien, dans cette décennie 1380, ne laisse deviner qu'un nouveau désastre s'apprête à frapper le royaume.

Car ce calme n'est qu'une accalmie. En l'espace de quelques années, la France va connaître une nouvelle chute, plus vertigineuse encore que celle du siècle précédent : un roi frappé de folie, un royaume livré aux ambitions rivales de deux familles prêtes à tout, et de l'autre côté de la Manche, un ennemi qui n'attend qu'une occasion pour resurgir.

 


La folie de Charles VI

Le «roi de verre»

Le 5 août 1392, sous un soleil écrasant, Charles VI chevauche à la tête d'une petite troupe dans la forêt du Mans, en direction de la Bretagne, où il compte mener une expédition punitive contre l'un de ses vassaux.

Le roi a vingt-trois ans, un règne déjà marqué par quelques succès, et un surnom qui révèle l'amour que lui porte son peuple : Charles "le Bien-Aimé". Rien ne laisse présager ce qui va se produire dans les minutes qui suivent.



Charles VI, encore enfant, est sacré

Alors que la troupe traverse un passage étroit, un page, épuisé par la chaleur, laisse tomber la lance qu'il portait pour le roi. Le choc métallique retentit sèchement dans le silence de la forêt. Charles VI sursaute violemment et bascule dans une crise psychotique.

Convaincu d'être attaqué, persuadé que ses propres compagnons cherchent à le tuer, il tire son épée et charge son escorte, frappant indistinctement amis et inconnus. Avant qu'on parvienne à le maîtriser, plusieurs hommes de sa suite sont morts sous ses coups. Le roi, une fois désarmé, reste prostré, incapable de reconnaître qui que ce soit autour de lui, y compris son propre frère.



Charles VI s'en prend à ses hommes dans la forêt du Mans

Cet épisode de la forêt du Mans ne sera pas un accident isolé : c'est l'ouverture d'un mal chronique. Pour le reste de son règne, Charles sera frappé de crises de folie parfois longues de quelques semaines, parfois de plusieurs mois d'affilée, entrecoupés de périodes de lucidité presque complète où le roi retrouve toute sa capacité de jugement, ce qui rend la situation politique du royaume d'autant plus instable. 

Les chroniques de l'époque rapportent des scènes saisissantes :

★ Des semaines durant lesquelles Charles VI refuse qu'on le touche ou qu'on change ses vêtements, au point que ceux-ci finissent par se déchirer et se souiller sur son propre corps ;

★ Des moments où il ne reconnaît plus la reine Isabeau, allant jusqu'à demander qui est cette femme qui prétend être son épouse.

★ Le délire le plus célèbre, resté dans la mémoire collective sous le nom du «roi de verre», le voit convaincu d'être fait de verre, terrifié à l'idée de se briser au moindre contact.



Charles VI, malade.

Selon les hypothèses de la médecine moderne, le roi de France aurait souffert de schizophrénie ou de troubles bipolaires, des diagnostiques que la médecine de l'époque ne pouvait absolument pas poser.

Face à ce mal incompréhensible, on convoque tour à tour médecins, astrologues et exorcistes, sans qu'aucun ne parvienne à identifier la cause ni à freiner les récidives. On y voit, selon les interprétations, une punition divine pour quelque péché du roi, un sortilège jeté par un ennemi, ou encore un empoisonnement, sans qu'aucune de ces explications ne débouche sur le moindre remède.



Tableau : l'exorcisme de Charles VI. Le roi de France aurait subit au moins deux exorcismes, sans que rien ne semble atténuer son mal.

C'est un écho troublant à l'impuissance déjà rencontrée, une génération plus tôt, face à la peste noire : devant l'inexplicable, les médiévaux n'ont guère plus d'outils que la prière et la superstition.

Le vide au sommet

Un roi qui peut, du jour au lendemain, sombrer dans la démence, ne peut plus gouverner seul de façon fiable. Reste alors une question, aux conséquences vertigineuses : qui va gouverner à sa place ?

Deux hommes se present naturellement pour occuper ce vide :

- D'un côté, Louis d'Orléans, frère cadet du roi : brillant, cultivé, ambitieux, mais aussi connu pour un train de vie fastueux qui contraste violemment avec l'état des finances royales. 



Louis d'Orléans reçoit une religieuse

- De l'autre, Philippe le Hardi, duc de Bourgogne et oncle du roi, à la tête d'un domaine si vaste et si riche qu'il rivalise presque en puissance avec la couronne elle-même ; à sa mort en 1404, son fils Jean sans Peur reprend le flambeau avec une détermination plus âpre encore que celle de son père.



Philippe le Hardi

Le conflit prend également racine dans des divergences économiques et sociales :

  • la maison d’Orléans et ses alliés représentent une noblesse attachée au modèle féodal et à l’agriculture dominante dans le sud du royaume.

  • les Bourguignons, étroitement liés aux riches cités flamandes et au commerce de la laine, soutiennent un modèle plus proche de l’économie marchande de l’Angleterre.

​Leur rivalité ne tarde pas à dépasser la simple concurrence de cour. Il s'agit, très concrètement, de contrôler le conseil royal mais surtout les finances du royaume, un enjeu majeur puisque celui qui tient les cordons de la bourse tient, de fait, le pouvoir exécutif. 

Chacun des deux camps accuse bientôt l'autre de détourner à son profit l'argent levé par l'impôt, pendant qu'un roi débile regarde, dans ses moments de lucidité, ses proches se déchirer autour de lui. Le théologien Nicolas de Clamanges s'inquiète de voir ces luttes intestines l'emporter sur la bonne gestion du royaume :

«On ne cherche plus ce qui est juste pour le royaume, mais ce qui est profitable au parti que l'on sert.»

Dans le même temps, la cour se nourrit de rumeurs sulfureuses, notamment celle d'une liaison entre Louis d'Orléans et la reine Isabeau de Bavière, un soupçon qui, vrai ou non, ajoute au parfum de scandale et de défiance qui s'installe durablement au sommet du royaume.



La reine Isabeau

Les tensions se donnent à voir en public de plus en plus ouvertement : provocations lors des conseils, insultes à peine voilées... Les tentatives de réconciliation officielles ne trompent plus personne à la cour, tant chacun sait que la paix affichée n'est qu'une trêve de façade.

Le royaume tout entier retient son souffle, conscient qu'une étincelle suffirait à transformer cette rivalité en quelque chose d'irréversible.

Le meurtre qui embrase tout

Cette étincelle survient le 23 novembre 1407. Louis d'Orléans quitte à la nuit tombée l'hôtel de la reine, dans le quartier du Marais, pour rejoindre sa propre demeure. Dans une rue étroite, une bande d'une quinzaine d'hommes armés surgit de l'ombre. Le duc est désarçonné, frappé à coups de hache et d'épée jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Son corps est laissé en pleine rue, une main tranchée gisant à quelques mètres de la dépouille. L'assassinat est exécuté avec un tel professionnalisme qu'il ne peut s'agir de bandits : c'est une opération commanditée.



Louis d'Orléans est assassiné en plein Paris

Jean sans Peur, feint d'abord la surprise, et se joint même au deuil officiel de la cour. Mais très vite, face aux soupçons qui convergent inévitablement vers lui, il choisit une stratégie stupéfiante : il reconnaît ouvertement, devant le conseil royal, avoir commandité l'assassinat de son propre cousin. 

Plus stupéfiant encore, il fait défendre son geste publiquement par un théologien réputé, Jean Petit, qui livre devant la cour un long discours justifiant le meurtre au nom de la théorie du tyrannicide : Louis d'Orléans y est dépeint comme un traître dont l'élimination servait le bien supérieur du royaume. L'assassinat n'est pas seulement avoué, il est théorisé, presque légitimé en pleine cour.

«Il est licite de tuer le tyran, et ainsi j’ai fait couper l'arbre de perdition avant qu’il ne porte ses fruits mortels pour la couronne de France. »

Le fils de la victime, Charles d'Orléans, est encore trop jeune pour venger son père. C'est donc son beau-père, Bernard d'Armagnac, puissant seigneur du Sud-Ouest et redoutable chef de guerre, qui devient de facto le nouveau chef de l'opposition aux bourguignons. De son nom, le parti prend désormais l'appellation qui restera dans l'histoire : les Armagnacs, désormais opposés frontalement aux Bourguignons de Jean sans Peur.



Le loup (symbolisant la maison d'Orléans) et lion (la maison de bourgogne) se déchirent pour la couronne de France.

Ce qui n'était, quelques années plus tôt, qu'une rivalité de cour vient de se transformer, par un meurtre revendiqué en pleine capitale, en une guerre ouverte pour le contrôle du royaume.

Paris à feu et à sang

Dans les années qui suivent, cette guerre entre factions se joue en grande partie dans les rues mêmes de Paris, qui change plusieurs fois de camp au gré des rapports de force. Chaque bascule s'accompagne de son lot d'exécutions sommaires, de purges administratives et de règlements de comptes, sous les yeux d'une population elle-même de plus en plus polarisée entre les deux partis.

Dès 1410, les Armagnacs, menés par le comte Bernard d'Armagnac et le jeune Charles d'Orléans, lèvent une armée et marchent sur Paris pour venger le meurtre de Louis d'Orléans. La capitale se retrouve assiégée. Plusieurs traités de paix sont signés dans les années qui suivent, mais aucun ne tient plus de quelques mois : chacun n'est qu'une trêve de façade avant la reprise inéxorable des hostilités.

Pendant ce temps, la tension monte dans Paris assiégée. Jean sans Peur, qui contrôle alors la capitale, s'appuie sur une milice recrutée parmi la corporation des bouchers parisiens, menée par un certain Simon Caboche, qui donnera son nom au mouvement : les cabochiens. 

Cette milice, censée défendre les intérêts du petit peuple parisien contre une noblesse jugée corrompue, dérive rapidement vers une véritable terreur urbaine : arrestations arbitraires, exécutions sommaires de personnalités soupçonnées de sympathies armagnacs, pillages, le tout avec la bénédiction tacite du duc de Bourgogne, qui espère ainsi consolider son emprise sur la ville par la peur.

 



Les violences des cabochiens

Mais la violence du mouvement cabochien finit par effrayer la bourgeoisie parisienne modérée, jusque-là plutôt favorable aux Bourguignons : lassée des excès et des pillages, les parisiens ouvrent les portes de Paris aux Armagnacs, qui prennent le contrôle de la capitale le 1er septembre 1413. Jean sans Peur, désavoué, doit fuir précipitamment.

En revenant à Paris, les Armagnacs retrouvent leur place au conseil royal et, sans l'opposition bourguignonne, gouvernent de facto le royaume.

Mais leur domination ne marque pas le retour de la paix : de 1413 à 1418 ils s'adonnent, à leur tour, aux règlements de comptes et aux persécutions contre les anciens soutiens du parti bourguignon. Après les violences de la révolte cabochienne, Bernard d'Armagnac soumet Paris à une discipline de fer qui doit tenir la plèbe soumise. Face à ceux qui l'accueillent comme un libérateur, il rappel qu'il n'est là que pour assurer l'ordre dans la capitale.

«Je ne suis pas venu à Paris pour plaider ou pour complaire à la populace, mais pour faire obéir les sujets du Roi et châtier les rebelles.»

La dictature militaire de l'Armagnac nourrit bientôt, dans la population parisienne, un ressentiment croissant contre un pouvoir tout aussi brutal et arbitraire que son prédécesseur.

Ces troubles rappellent et dépassent même ce qu'avait vécu la capitale un demi-siècle plus tôt, sous Étienne Marcel. Ce qu'on aurait pu croire soldé par le redressement patient de Charles V revient hanter le royaume avec une intensité redoublée : Paris, à intervalles réguliers, devient le théâtre d'une guerre civile que la France se livre à elle-même, sans qu'aucun ennemi étranger n'ait eu besoin de porter le moindre coup.

Et c'est précisément ce spectacle d'un royaume qui s'entretue dans ses propres rues qu'observe avec le plus grand intérêt, depuis l'autre côté de la Manche, un jeune roi anglais fraîchement couronné et pressé de faire ses preuves.


La Guerre reprend

Un royaume qui invite l'ennemi

Henri V a vingt-six ans quand il monte sur le trône d'Angleterre, en 1413, et il porte déjà le poids d'une couronne mal assise. Son propre père, Henri IV, avait pris le trône par la force en déposant son cousin, l'héritier légitime. Un péché originel dont toute la dynastie Lancastre reste marquée, et que le jeune roi sait pouvoir se retourner contre lui à la première faiblesse.



Richard II abdique en faveur d'Henri IV

S'il veut consolider son pouvoir, il lui faut un exploit. Un exploit assez grand pour faire taire les doutes, assez éclatant pour que plus personne en Angleterre ne songe à contester sa légitimité. Et de l'autre côté de la Manche, un royaume tout entier semble justement s'offrir à lui.

Le roi anglais observe, depuis l'autre côté de la Manche, le spectacle d'une France en pleine implosion, et il en tire un plan méthodique. Dès 1414, ses ambassadeurs négocient en parallèle avec les deux camps rivaux :

  • D'un côté les Armagnacs, maîtres de Paris et du roi fou, 

  • De l'autre Jean sans Peur, retranché dans ses riches terres de Bourgogne et de Flandre. 

À chacun, Henri V fait mine de proposer une alliance, un soutien, une main tendue. En réalité, il ne cherche qu'une chose : s'assurer qu'aucune réconciliation de dernière minute ne viendrait lui opposer un front français unifié. 



Henri V

Une fois sûr de lui, il présente son ultimatum à la cour de France. Ses prétentions sont proprement vertigineuses :

  • La pleine souveraineté sur l'Aquitaine ;

  • Le paiement de l'ancienne rançon de Jean II jamais totalement soldée depuis 1360 ; 

  • La main de Catherine de Valois, fille de Charles VI, assortie d'une dot proprement démesurée. 

Le conseil royal français, empêtré dans sa propre guerre intestine, ne parvient pas à répondre d'une seule voix. Henri V, qui n'attendait sans doute rien d'autre que ce silence embarrassé, y trouve son prétexte et passe à l'action : en août 1415, la flotte anglaise débarque en Normandie et met le siège devant Harfleur.



Les anglais devant Harfleur

La place résiste plus longtemps que prévu, plusieurs semaines d'un siège éprouvant, sous une chaleur qui favorise la propagation de la dysenterie dans le camp anglais, décimant les rangs d'Henri V avant même qu'il n'ait pu livrer la moindre bataille. Quand la ville tombe enfin, fin septembre, l'armée anglaise est déjà bien affaiblie.

Azincourt : Crécy qui recommence

À l'octobre 1415, Henri V ne cherche plus la bataille. Son armée, qui s'est ématié sur Harfleur, ne compte plus que quelques milliers d'hommes épuisés. Le roi d'Angleterre se met en marche vers Calais, pour la mettre à l'abri avant l'hiver.

Mais la route vers Calais est longue, et une armée française largement supérieure en nombre se rassemble pour la lui couper. Le 25 octobre, les deux armées se font face près du village d'Azincourt. 



Carte : la campagne d'Henri V

Le connétable Charles d'Albret, qui commande les troupes françaises, dispose d'un avantage numérique écrasant : vingt à trente mille hommes, contre à peine six à huit mille Anglais épuisés par des semaines de marche et de maladie. Sur le papier, l'affaire semble entendue.

Mais dans les rangs français, c'est une tout autre bataille qui se joue déjà, avant même le premier coup d'épée : celle de l'orgueil et de la préséance. Les grands seigneurs présents se disputent l'honneur de mener l'avant-garde, chacun refusant de céder le premier rang à un rival dont le lignage lui paraît moins prestigieux que le sien.

Un chroniqueur rapporte avec amertume l'incompétence et la division des français avant la bataille : 

«Les princes et les capitaines passèrent la nuit dans la discorde et la vanité, se disputant déjà les prisonniers anglais avant même d'avoir tiré l'épée.

Ils croyaient que la seule noblesse de leur sang suffirait à écraser l'ennemi.»



Chevaliers s'affrontant lors d'un tournois. L'honneur et la gloire personnelle sont plus important pour ces hommes que la simple victoire.

D'Albret peine à imposer la moindre autorité sur cette assemblée de nobles qui ne rêvent, chacun de leur côté, que de gloire personnelle face à un adversaire qu'ils jugent déjà vaincu d'avance.

Pendant que les français se disputent, le roi d'Angleterre, lui, se prépare à la bataille. Il passe dans les rangs pour motiver personnellement ses hommes, mais surtout il choisit son terrain avec un soin extrême : un champ fraîchement labouré, resserré entre deux bosquets qui vont comprimer toute charge de cavalerie. Il poste ses archers sur les hauteurs, des deux côtés, protégés derrière des pics de bois.

Le 25 octobre 1415 au matin, les Français, impatients d'en découdre après une nuit passée debout dans la boue, s'avancent sur ce terrain qui va se refermer sur eux comme un étau. Il a plu toute la nuit. Le champ s'est transformé en un bourbier qui happe les pieds et les sabots. Les chevaliers s'enfoncent jusqu'aux genoux dans la boue sous le poids de leurs armures.



La disposition des forces sur le champ de bataille, entre les deux collines.

La route étroite comprime les rangs : l'armée s'étend en une longue colonne qui va supprimer l'avantage numérique des français et ralentir les charges de cavalerie.

Les archers anglais ouvrent le feu. La cavalerie française, engluée dans la boue, se fait décimer par une pluie de flèches avant même le contact. Les cavaliers de la deuxième ou de la troisième charge ne peuvent bientôt plus avancer : en plus de la boue, ils trébuchent dans leur élan sur les corps et les chevaux des chevaliers déjà tombés, qui forment un barage en plein champ de bataille. En quelques heures à peine, Azincourt tourne au massacre.



Les chevaliers français gisent dans la boue, fauchés par les archers anglais.

Le duc d'Alençon parvient pourtant, l'espace d'un instant, à s'approcher d'Henri V en pleine mêlée, lui assénant un coup qui fend la couronne sertie sur son heaume. Le sort de la bataille semble basculer, mais le chevalier est aussitôt abattu par la garde rapprochée du roi anglais.

C'est en plein cœur de cette mêlée confuse qu'Henri V prend la décision la plus glaçante de la journée. Craignant une attaque sur ses arrières, il ordonne l'exécution des centaines de chevaliers français déjà prisonniers.

Certains de ses propres chevaliers hésitent à exécuter l'ordre, qui va à l'encontre de tout les codes d'honneur. Henri V doit désigner des archers, roturiers moins liés par le code chevaleresque, pour s'en charger à leur place. Des centaines de nobles français désarmés sont égorgés au poignard, ou leurs crânes fracassés à la masse.



Détail d'enluminure : l'exécution des prisonniers

Quand le silence retombe enfin surAzincourt, le bilan est sans appel. Les anglais ont perdus quelques centaines d'hommes. Côté français, ils sont plus de 6 000 morts, dont une part écrasante de la haute noblesse du royaume. L'élite militaire et administrative est fauché en une seule matinée. 

Pour Henri V, c'est la consécration immédiate et totale qu'il était venu chercher : le roi à la légitimité fragile, transformé en l'espace de quelques heures en héros national incontesté. Pour la chevalerie française, c'est la preuve, cruelle et définitive, qu'aucune leçon de Crécy n'avait jamais vraiment été retenue.


 

Vers le traité de Troyes

Le double jeu bourguignon

Azincourt aurait dû être une leçon suffisante pour pousser la France à l'union. Elle ne l'est pas. Car le vrai poison qui ronge le royaume ne vient pas de l'extérieur, mais de la haine intacte, presque intime, qui continue d'opposer les maisons d'Orléans et de Bourgogne. Une haine que même le désastre national ne parvient pas à éteindre.

Jean sans Peur, qui n'était pas présent à Azincourt, observe la situation avec l'œil d'un joueur d'échecs plutôt que d'un patriote meurtri. Si la défaite affaiblit la France, elle porte surtout un coup terrible à ses rivaux armagnacs.

Pendant que les Armagnacs, décimés à Azincourt, peinent à se réorganiser, Jean sans Peur consolide patiemment ses positions. Il est bientôt assez puissant pour oser revenir à Paris, et tenter de recouvrir sa place au conseil royal.



Jean sans Peur

La capitale étouffe alors sous la dictature militaire de Bernard VII d'Armagnac. Les impôts sont écrasants, les exécutions nombreuses, et la population déteste profondément les garnisons gasconnes qui occupent la ville.

Dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, un jeune parisien dérobe les clés de la porte Saint-Germains. Sous une pluie battante, il ouvre le passage aux troupes bourguignonnes qui s'introduisent dans la ville par surprise.



Les bourguignons investissent Paris

S'ensuit, dans les jours et les semaines qui suivent, une chasse systématique aux partisans armagnacs restés dans Paris.

C'est un massacre d'une ampleur inédite : plusieurs milliers d'entre eux sont exterminés par la foule, exécutés sommairement ou jetés dans la seine, dans une explosion de violence urbaine qui dépasse tout ce que le royaume avait connu jusque-là. Les chroniqueurs décrivent des femmes enceintes égorgée, des enfants assassinés... Un bourgeois témoigne : 

«On les tuait comme des pourceaux, sans aucune pitié. On voyait les rues pleines de sang et de corps morts, tant d'hommes, de femmes que d'enfants, dont les chiens mangeaient la chair.

C’était une chose si horrible que jamais chrétien ne vit pareille cruauté. »

Le comte d'Armagnac lui-même, capturé, sera assassiné quelques mois plus tard dans des conditions particulièrement brutales, lynché par la foule, sa dépouille trainée dans les rues pendant plusieurs jours. 



La chasse aux Armagnacs dans Paris

Le duc de Bourgogne Jean sans Peur a repris le contrôle total de la capitale, et avec elle, celui du roi et de sa cour.

Techniquement, il devrait être le maître du royaume, mais un détail vient tout chambouler : le dauphin s'est enfui avec nombreux partisans et reçoit, depuis Bourges où il est installé, le soutien de toute la noblesse du centre et du sud du royaume. 



Le jeune dauphin est emmené hors de Paris par Tanneguy du Châtel, prêvot des marchands et chef armagnac. Tout autour d'eux, la capitale est plongée dans le chaos, en proie aux émeutes.

La France se divise : 

  • Sur le nord et la bourgogne, dont Paris, règne Jean sans Peur.
  • La noblesse du centre et du sud se range du côté du Dauphin.

La mascarade du roi fou, dans laquelle armagnacs et bourguignons ont chacun, à tour de rôle, utilisé Charles VI comme une facade derrière laquelle ils pouvaient exercer leur pouvoir, ne trompe plus personne. Dès lors, puisque le dauphin s'est enfui, la légitimité de Jean sans Peur au pouvoir reste limitée. Le chef bourguignon en est conscient.



Charles VI, absent, s'amuse avec son bouffon.

Malgré la méfiance et la haine qui divise les deux camps, quelques conseillers des deux bords vont tenter d'imposer une réconciliation : chacun sent qu'une France toujours plus divisée finira par profiter aux seuls Anglais. 

Une entrevue est organisée le 10 septembre 1419, sur le pont de Montereau, entre le dauphin Charles, désormais âgé de seize ans et chef du parti armagnac, et Jean sans Peur lui-même. Les deux hommes doivent se rencontrer entourés d'un nombre égal de gardes, dans l'espoir d'éviter tout débordement.

Ce qui se passe ensuite reste, aujourd'hui encore, disputé entre historiens. Ce qu'on sait avec certitude, c'est que Jean sans Peur, en s'agenouillant devant le jeune dauphin selon le protocole convenu, est pourfendu d'un coup de hache en plein visage par l'un des hommes de l'escorte de Charles.



Jean sans Peur est frappé à coup de hache.

Était-ce un guet-apens prémédité, décidé en amont par l'entourage armagnac du jeune prince ? Une réaction de panique face à un geste mal interprété ? Le dauphin lui-même a-t-il su ce qui allait se produire, ou a-t-il simplement laissé faire des hommes plus déterminés que lui ?

La question ne sera jamais tranchée avec certitude, mais elle importe, en un sens, assez peu : aux yeux de tout le parti bourguignon, et bientôt de l'Europe entière, c'est bien le dauphin de France qui porte désormais la responsabilité morale de ce meurtre. Un meurtre qui répond, presque trait pour trait, à celui de Louis d'Orléans douze ans plus tôt, qui avait déclenché ce terrible cycle de vengeances croisées.

Philippe le Bon, fils de la victime et nouveau duc de Bourgogne, pardonnera jamais l'assassinat de son père. Il ne cherche même plus à dissimuler son ressentiment : pour lui, toute réconciliation avec le dauphin devient désormais impensable, une trahison de la mémoire paternelle qu'aucun calcul politique ne saurait justifier. Il déclare : 

«Le Dauphin a commis le plus exécrable des crimes sous le voile de la paix. Par la foi que je dois à Dieu et à la mémoire de mon seigneur et père, je n'aurai jamais de repos tant que je n'aurai pas tiré vengeance.»



Philippe le Bon

Dans les mois qui suivent, le Bon se rapproche ouvertement d'Henri V, non par affection pour la cause anglaise, mais parce que pactiser avec l'ennemi lui paraît préférable à une réconciliation avec les assassins de son père.

C'est ce ressentiment personnel, plus que n'importe quel calcul stratégique froid, qui va livrer aux Anglais l'un des duchés les plus riches et les plus puissants du royaume de France.



Carte : les possessions de Philippe le Bon

Le traité de Troyes, ou la France donnée à l'Angleterre

Reste, au centre de ce théâtre de haines et de vengeances, une figure presque tragique en elle-même : Isabeau de Bavière, reine de France depuis plus de trente ans, mariée dans son adolescence à un roi qu'elle a vu, année après année, sombrer un peu plus dans la folie. 

On l'a accusée, en son temps et depuis, de bien des choses : d'une liaison avec Louis d'Orléans, de dilapider le trésor royal ; de duplicité politique... Ce que l'on sait avec davantage de certitude, c'est qu'elle se retrouve, en cet hiver 1419-1420, dans une position impossible : 

Un mari dont les crises de démence la laissent seule face aux grands du royaume,

➤ Un fils qui a fui Paris avec le parti armagnac, qui l'avait chassé du conseil royal

➤ Une capitale désormais tenue par les Bourguignons, les ennemis de son propre fils, décidés à traiter directement avec l'Angleterre sans plus se soucier de l'avis du dauphin ni, sans doute, du sien.



La reine Isabeau

C'est dans ce contexte qu'elle se retrouve, au printemps 1420, prise au milieu des négociations du traité qui doit sceller la paix avec l'Angleterre. Philippe le Bon, porté par sa haine intacte envers le dauphin, accepte les terribles conditions d'Henri V qui demande ni plus ni moins que la dissolution du royaume de France. Les deux hommes se sont mis d'accord ; maintenant, il faut une signature.

Dans la ville de Troyes, aux côtés d'un Charles VI mentalement absent, Isabeau appose son sceau au bas d'un document qui, sur la base d'accusations d'illégitimité jamais prouvées (de vieilles rumeurs sur une possible liaison avec Louis d'Orléans), déclare son propre fils batard et déchu de tout droit sur la couronne de France.



Représentatoin : Isabeau et Charles VI après la signature du traité

Les termes du traité, signé le 21 mai 1420, sont sans appel : 

✸ Henri V épouse Catherine de Valois, fille de Charles VI et d'Isabeau, et se voit reconnu comme héritier officiel du trône de France à la mort du roi actuel.

Le dauphin Charles, lui, n'est même pas mentionné comme un adversaire à combattre : il est simplement rayé de l'ordre de succession, comme s'il n'avait jamais existé.



Henri V épouse Catherine de Valois, fille du roi Charles VI. Par ce mariage, il entre dans la famille royale, espérant ainsi légitimer sa futur couronne de France.

L'ampleur symbolique de ce moment dépasse tout ce que le royaume avait connu jusque-là. Ni la captivité de Jean II, ni même la crise de 1358, n'étaient allées jusqu'à remettre en cause le trône lui-même. On pouvait perdre des batailles, des provinces, une rançon colossale, mais la couronne, elle, restait française par principe. 

Avec Troyes, cette dernière certitude vole en éclats, scellée, qui plus est, par la propre mère du dauphin, dans une négociation où se mêlent inextricablement calcul politique et vengeance personnelle. Le chroniqueur Jean Juvénal des Ursins transcrit l'incompréhension générale face à la décision de la reine, et le choc face aux conditions du traité :

«Ce fut une chose monstrueuse et jamais vue que de voir une mère renier son propre fils pour donner le royaume à un étranger, le tout pour complaire à la vengeance du duc de Bourgogne.

La Couronne de France fut jetée aux pieds des Anglais comme une vulgaire marchandise.»

Reste, au sud de la Loire, un dauphin de dix-sept ans, déshérité par sa propre mère, publiquement qualifié de bâtard par ses ennemis, retranché dans un royaume amputé qu'on commence déjà à surnommer avec mépris, le «royaume de Bourges».



Carte : la France divisée après le traité de Troyes

Le bilan d'une chute

Le royaume que Charles V avait légué à son fils sortait à peine d'un siècle de reconquête patiente ; celui que le traité de Troyes consacre n'existe plus, voué à se faire absorber par l'Angleterre à la mort du roi fou.

Ni la folie de Charles VI, ni Azincourt elle-même, n'auraient suffi, à elles seules, à provoquer un tel effondrement. Il aura fallu, en plus du malheur, la main des hommes. Un duc d'Orléans assassiné dans une rue de Paris, un comte d'Armagnac qui s'alliène la population parisienne, un duc de Bourgogne préférant l'alliance anglaise à la réconciliation avec les meurtriers de son père. La France de 1420 ne s'est pas effondrée malgré ses grands hommes : elle s'est effondrée à cause d'eux, de leurs haines recuites, de leurs vengeances jamais éteintes, plus sûrement encore que par la seule force des archers anglais.

Le dauphin Charles s'est retranché à Bourges, loin de sa capitale, sans couronne, désavoué par sa propre mère. Rien, en cette année 1420, ne laisse présager qu'un retournement soit encore possible. Et pourtant, contre toute attente, l'espoir va renaître en empruntant  les traits les plus improbables qui soient : ceux d'une jeune fille de dix-sept ans, venue des confins lorrains du royaume, convaincue d'une mission divine.