La Bataille d'Azincourt : Le Crépuscule de la Chevalerie Française



La bataille d’Azincourt (25 octobre 1415) constitue un moment charnière de la guerre de Cent Ans, révélant les limites des stratégies chevaleresques face aux innovations tactiques anglaises. Cette défaite humiliante pour la France, combinée à des divisions internes, mène à la signature du Traité de Troyes (1420), qui menace l’intégrité du royaume.

La Bataille d'Azincourt : Une Déroute Tragique

Contexte et motivations

Henri V d'Angleterre revendique le trône de France, s’appuyant sur des droits dynastiques hérités de son aïeul Édouard III.

Après avoir débarqué en Normandie en août 1415, il prend la ville d'Harfleur à l’issue d’un siège éprouvant. Affaiblie par la dysenterie, son armée d’environ 8 000 hommes entame une marche vers Calais pour regagner l’Angleterre. En chemin, les forces françaises, supérieures en nombre (estimées entre 10 000 et 13 000 hommes), interceptent Henri près du village d'Azincourt, espérant une victoire décisive.

L’influence des idéaux chevaleresques

La chevalerie française, influencée par les récits héroïques et les romans courtois, privilégie l’exploit individuel et l’héroïsme au détriment de la discipline et de la stratégie collective.



Le mythe de Rolland, récit fondateur de l'esprit chevaleresque : Rolland se sacrifie pour couvrir la retraire de l'armée de Charlemagne 

Chaque chevalier cherche à se distinguer en combattant en première ligne, espérant une gloire personnelle. Cette quête d’exploit s’avère catastrophique à Azincourt, où l’indiscipline et l’excès de confiance minent la coordination des troupes. Par contraste, l’armée anglaise, organisée et disciplinée, applique des tactiques modernes centrées sur l’efficacité collective.

Déroulement de la Bataille

Un terrain fatal

La bataille se déroule dans une clairière étroite, encadrée par deux bois, et détrempée par les pluies de la veille. Les chevaliers français, lourdement équipés, s’enlisent dans la boue dès les premières charges, ce qui neutralise leur avantage numérique.

Les Anglais, positionnés sur un terrain légèrement surélevé, exploitent ces conditions pour maximiser l’efficacité de leurs archers équipés de longbows, capables de décimer les lignes adverses à longue distance.



Reconstitution : archers à arc long

Le déroulement en trois phases

1. La charge initiale de la cavalerie française : Plus de 1 200 cavaliers tentent de briser les lignes anglaises, mais leurs chevaux glissent et s’abattent dans la boue. Les survivants sont décimés par les pieux et les flèches des archers anglais.
   
2. L’assaut de l’avant-garde française : Une masse d’hommes d’armes à pied, dirigée par le connétable Charles d’Albret, atteint les lignes anglaises, mais elle est rapidement submergée par une mêlée chaotique. Les archers anglais abandonnent leurs arcs pour se joindre au combat avec des armes de corps à corps (maillets, haches, dagues).

3. La confusion finale : La deuxième ligne française se heurte aux cadavres et aux débris laissés par la première. Les Anglais, renforcés par leur discipline, prennent l’ascendant tandis que la troisième ligne française, sans chef, s’effondre dans la panique.



Les lignes anglaises : les archers ont aménagés des pieux pour se protéger des charges de cavalerie

Le Massacre des Prisonniers Français

Un ordre controversé

Après la débâcle française, des milliers de chevaliers et soldats sont capturés par les Anglais. Selon les pratiques chevaleresques de l’époque, les prisonniers nobles doivent être épargnés afin de permettre le paiement de rançons. Cependant, Henri V ordonne l’exécution massive des prisonniers français, invoquant plusieurs raisons stratégiques :

1. Une crainte de soulèvement : Des paysans français, menés par des figures comme Ysembart d’Azincourt, attaquent l’arrière des lignes anglaises, pillant les bagages royaux. Henri redoute que ce désordre n’encourage les prisonniers à se révolter.
   
2. Une menace de contre-attaque : La troisième ligne française, bien que désorganisée, semble préparer une nouvelle charge. Henri préfère concentrer ses forces sur le combat principal plutôt que de disperser ses troupes pour garder les captifs.

Les modalités du massacre

Les archers, initialement chargés de l’exécution, refusent de s’y résoudre, espérant obtenir des rançons. Henri V, inflexible, menace de pendre tout homme désobéissant. Un groupe de 20 archers est alors désigné pour mener à bien cette tâche.

Les prisonniers sont tués de manière brutale : égorgés, assommés à coups de masse ou enfermés dans des granges auxquelles on met le feu. Le duc de Brabant, arrivé tardivement sur le champ de bataille, est également exécuté, n'ayant pas été reconnu comme membre de la noblesse bourguignonne !

Ce massacre choque profondément l’Europe médiévale, car il contrevient aux codes d’honneur chevaleresques. Cependant, il illustre la transition vers une guerre plus pragmatique et brutale, où les préoccupations stratégiques l’emportent sur les idéaux de la chevalerie.

Bilan de la Bataille

Pertes et conséquences

- Côté français : Environ 6 000 morts, dont une grande partie de la noblesse française (le connétable Charles d’Albret, le duc d'Alençon, et de nombreux barons et chevaliers). Ce carnage prive la France de cadres administratifs et militaires essentiels.
- Côté anglais : Moins de 600 pertes, dont le duc d’York. Cette victoire renforce considérablement la position d’Henri V dans ses revendications territoriales.

Un désastre stratégique

La défaite met en lumière les faiblesses structurelles de l’armée française : une absence de coordination, une confiance excessive dans la charge de cavalerie et une incapacité à tirer les leçons des batailles précédentes (notamment Crécy et Poitiers). La chevalerie française, trop attachée aux valeurs d’héroïsme individuel, échoue à s’adapter aux réalités de la guerre moderne.



Le Traité de Troyes (1420) : Une Humiliation Politique

Le contexte de divisions

La bataille d’Azincourt aggrave la crise politique en France. La guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, combinée à la folie de Charles VI, paralyse le royaume. Isabeau de Bavière, épouse de Charles VI et reine de France, négocie avec les Anglais, cherchant à préserver une certaine stabilité.

Les clauses du traité

1. Henri V, héritier légitime : Charles VI déshérite son fils, le dauphin Charles, et désigne Henri V comme son successeur.
2. Mariage dynastique : Henri V épouse Catherine de Valois, fille de Charles VI, pour renforcer l’union des deux couronnes.
3. Union des royaumes : À la mort de Charles VI, les couronnes de France et d’Angleterre doivent être réunies sous un même souverain.



Mariage de Henri V et de Catherine de Valois

Une résistance nationale

Le traité, perçu comme une trahison par une grande partie de la population, divise le royaume. Le dauphin Charles, réfugié au sud de la Loire, rejette sa destitution et organise la résistance

L’Héritage d’Azincourt et de Troyes

Une transition militaire

Après Poitiers, Azincourt marque la fin de l’ère de la chevalerie traditionnelle et le début de la prépondérance des armées disciplinées et des armes à distance

L’échec français catalyse des réformes, notamment un investissement accru dans l’artillerie, qui deviendra une spécialité française au XVe siècle.

Un catalyseur patriotique

Bien que désastreux à court terme, Azincourt et le traité de Troyes alimentent un sentiment anti-anglais qui unifie progressivement le royaume. Ce réveil patriotique culminera avec la reconquête menée par Charles VII, soutenu par Jeanne d’Arc, et la fin de l’occupation anglaise en 1453.



Conclusion

La bataille d’Azincourt et le traité de Troyes sont des moments de crise qui soulignent les faiblesses militaires et politiques de la France au début du XVe siècle. Toutefois, ces épreuves agissent également comme des déclencheurs pour la modernisation du royaume et la résurgence d’un patriotisme fort

La France, humiliée et divisée, trouvera finalement dans ces défaites les ressources pour se relever et triompher à la fin de la guerre de Cent Ans.