La Guerre de 100 ans : la France Recouvrée (1364-1380)



En 1364, la France semble condamnée. Une grande partie du royaume est passée sous domination anglaise, les finances sont exsangues, la noblesse est discréditée et la monarchie a perdu une grande partie de son prestige.

Pourtant, seize ans plus tard, l'Angleterre ne conserve plus que quelques places fortes sur le continent. Cette renaissance ne repose ni sur un miracle ni sur une bataille décisive, mais sur une nouvelle manière de penser la guerre, le pouvoir et l'État. Derrière cette transformation se trouvent deux hommes : Charles V, le cerveau, et Bertrand du Guesclin, son épée.


Les premières victoires

Un capitaine hors du commun

Lorsque Charles V monte sur le trĂ´ne en 1364, la France ne manque pas de chevaliers courageux. Ce qui lui manque, ce sont des chefs capables de gagner. Depuis vingt ans, la chevalerie française accumule les dĂ©faites face aux Anglais. 


Ă€ CrĂ©cy comme Ă  Poitiers, elle s'est brisĂ©e contre la discipline des archers anglais. Dans ce contexte apparaĂ®t un homme qui semble ne rien avoir du hĂ©ros traditionnel : Bertrand du Guesclin.

NĂ© vers 1320 dans une modeste famille noble près de Rennes, il ne possède ni les grandes terres ni le prestige des puissantes lignĂ©es du royaume. Les chroniqueurs le dĂ©crivent comme un homme trapu, au visage ingrat, si laid que son père aurait refusĂ© qu'il puisse devenir chevalier. Le poète Cuvelier narre, dans la Chanson de Bretrand Du Guesclin :

«Je crois qu’il n'y en avait pas de si laid, de Rennes jusqu'Ă  Dinant. Son père et sa mère le dĂ©testaient tant que souvent en leur cĹ“ur, ils dĂ©siraient qu’il fĂ»t mort.»

Qu'elles soient exagérées ou non, ces anecdotes traduisent une réalité : Du Guesclin ne doit son ascension ni à sa naissance ni à son allure, mais uniquement à son talent.



Bertrand du Guesclin

Ce talent se rĂ©vèle pendant la guerre de Succession de Bretagne (1341-1364), conflit complexe oĂą les maisons de Blois et de Montfort, soutenues respectivement par la France et l'Angleterre, s'affrontent pour le contrĂ´le du duchĂ©.

Pendant plus de vingt ans, la rĂ©gion devient un vĂ©ritable laboratoire militaire. Les grandes batailles y sont rares ; c'est une guerre sièges et d'embuscades, dans laquelle Du Guesclin excelle.



Siège de Hennebon

Contrairement Ă  beaucoup de ses contemporains, il ne cherche pas la gloire dans les charges hĂ©roĂŻques. Il prĂ©fère surprendre l'adversaire en multipliant les ruses. On raconte par exemple, qu'il aurait un jour repris un château tenu par les Anglais en faisant habiller ses hommes en marchands de bois, chargĂ©s de fagots dissimulant leurs armes. 

Cette manière de faire la guerre tranche avec les idĂ©aux de la noblesse. Elle a quelque chose de dĂ©rangeant pour ses contemporains les plus conservateurs : du Guesclin gagne «par la tĂŞte», selon l'expression qui commence Ă  circuler Ă  son sujet, et non par la seule vaillance du bras. 

Là où beaucoup recherchent l'affrontement spectaculaire et la gloire personnelle, le chevalier breton ne poursuit qu'un objectif : vaincre. Pour lui, une forteresse prise par surprise vaut mieux qu'une bataille remportée au prix de centaines de morts.



Du Guesclin prend un forteresse

Ă€ une Ă©poque oĂą la chevalerie française vient tout juste de se fracasser Ă  CrĂ©cy et Ă  Poitiers, et alors que le dauphin Charles cherche dĂ©sespĂ©rĂ©ment des hommes de guerre compĂ©tents, le nom de ce capitaine du Guesclin commence Ă  remonter jusqu'Ă  la cour.

Cocherel : une victoire qui légitime un roi

En 1364, Jean le Bon rend son dernier souffle au bord de la Tamise. Ă€ Paris, son hĂ©ritier, Charles V, n'est pas encore sacrĂ© qu'il reçoit la nouvelle : Charles de Navarre s'est soulevĂ© contre lui.



Charles le Mauvais, priant

Charles le Mauvais, roi de Navarre, est l'un des personnages les plus redoutables du XIVᵉ siècle. Petit-fils de Louis X par sa mère, il estime possĂ©der des droits sur la couronne de France. Pour soutenir ses ambitions, il n'a cessĂ©, depuis les annĂ©es noires de la rĂ©gence, d'entretenir un double jeu très dangereux. 

➤ Il avait soutenu la rĂ©volte de Marcel, 

➤ Il a personnellement Ă©crasĂ© la Jaquerie pour se poser en sauveur de la noblesse, 

➤ Mais surtout, il ne cesse de comploter avec les anglais. 

Quand Jean II meurt en captivitĂ©, le roi de Navarre sait qu'une telle occasion ne se reprĂ©sentera pas : il doit agir avant le sacre de Charles V, qui lĂ©gitimera son pouvoir. 

Le Mauvai recrute des mercenaires en Normandie, avec l'appui de troupes anglo-gasconnes de Jean du Grailly. Il tient un blocus sur la Seine qui empĂŞche le ravitaillement de la capitale, avec l'objectif d'occuper Charles pour retarder son couronnement.



Charles de Navarre agenouillé devant le roi de France Jean II.

​C'est dans ce contexte tendu que Du Guesclin reçoit, en ce printemps 1364, le commandement de l'armĂ©e royale chargĂ©e de mater cette rĂ©bellion. Le choix n'a rien d'anodin : confier une armĂ©e entière Ă  un capitaine sans grand nom, alors que la noblesse française regorge de lignages autrement plus prestigieux, c'est un pari audacieux.

​Le 16 mai, les deux armĂ©es se font face non loin du village de Cocherel, en Normandie. Du Grailly a choisi une position en hauteur, protĂ©gĂ©e par un ravin, mais les leçons de CrĂ©cy et de Poitiers sont retenues : Du Guesclin, refusant de charger dans ce piège, va ruser pour attirer l'ennemi dans une position plus favorable.

Il feint un mouvement de retraite : ses troupes commencent à reculer, comme si elles renonçaient au combat. Le piège fonctionne à la perfection. Convaincu de voir l'ennemi se dérober, du Grailly quitte sa position favorable pour lancer ses hommes à la poursuite d'une armée française qui, en réalité, n'attendait que cela : une fois les troupes adverses descendues en terrain découvert, Du Guesclin fait volte-face et les charge de front.



La bataille

La manĹ“uvre, aussi simple qu'efficace, dĂ©cide du sort de la bataille en quelques heures : les troupes de Charles le Mauvais sont Ă©crasĂ©es, Du Grailly lui-mĂŞme est fait prisonnier.

La nouvelle de cette victoire arrive Ă  Reims Ă  peine quelques jours avant la date fixĂ©e pour le sacre. Le 19 mai 1364, c'est donc un Charles V dĂ©finitivement dĂ©barrassĂ© de la menace navarraise, et dĂ©jĂ  aurĂ©olĂ© d'un premier succès militaire retentissant, qui reçoit l'onction royale, sans avoir lui-mĂŞme approchĂ© le champ de bataille.



Charles V entre à Paris après son sacre

Le contraste avec le règne précédent ne pouvait être plus frappant : là où Jean II avait cherché à incarner personnellement l'idéal chevaleresque, jusqu'à se constituer volontairement prisonnier par simple point d'honneur, Charles V inaugure son règne par une victoire remportée en son nom, mais par les armes d'un autre.

​​Jean Froissart souligne le génie politique de ce roi, qui a compris que la force brute ne suffisait plus après les désastres de Crécy et Poitiers. Il écrit :

«Le roi Charles de France était moult sage et bien avisé. Il gouvernait son royaume en son palais ; et envoyait ses capitaines combattre pour lui là où il le jugeait bon.

Par son conseil il reconquit ce que ses prédécesseurs avaient perdu par l'épée.»

Envoyer un chevalier combattre en son nom n'est pas un dĂ©saveu de la royautĂ©, c'est au contraire l'esquisse d'un nouveau modèle de pouvoir : 

  • Le roi pense, organise et dĂ©cide → ses capitaines exĂ©cutent.


Jean de Grailly se rend Ă  Bertrand du Guesclin

Exporter la guerre, purger le royaume

Reste un problème, et non des moindres, que cette victoire de Cocherel ne règle en rien : celui des Grandes Compagnies. Depuis la trĂŞve de BrĂ©tigny en 1360, des milliers d'anciens mercenaires se retrouvent brutalement sans solde et sans guerre Ă  mener. Ils vivent en rançonnant la population, et en pillant les campagnes. 

Le lecteur les a dĂ©jĂ  croisĂ©s : ce sont ces mĂŞmes routiers dont les exactions, quelques annĂ©es plus tĂ´t, avaient nourri la colère paysanne jusqu'Ă  l'explosion de la Jacquerie. 



Une compagnie de mercenaires défait l'armée royale, en 1362.

Charles V se trouve donc face Ă  un dilemme redoutable : comment dĂ©barrasser le royaume de ce flĂ©au sans pour autant rouvrir une guerre civile ? La rĂ©ponse se trouvera de l'autre cĂ´tĂ© des PyrĂ©nĂ©es.

La Castille est alors dĂ©chirĂ©e par une guerre civile qui oppose Pierre Ier, dit le Cruel, Ă  son demi-frère bâtard Henri de Trastamare. Ce conflit dynastique espagnol, en apparence sans lien avec la guerre franco-anglaise, en devient rapidement un prolongement par procuration : Pierre le Cruel s'appuie sur une alliance avec l'Angleterre, tandis qu'Henri de Trastamare cherche, de son cĂ´tĂ©, le soutien de la France. â€‹



Carte : la péninsule ibérique au XIVème siècle

Pour Charles V, l'opportunitĂ© est trop belle : en armant une expĂ©dition en faveur d'Henri de Trastamare, il peut Ă  la fois affaiblir l'influence anglaise dans la pĂ©ninsule ibĂ©rique et, surtout, trouver un dĂ©bouchĂ© pour les mercenaires qui infestent son royaume.

C'est Ă  Du Guesclin, fort du prestige tout neuf de Cocherel, que revient la tâche dĂ©licate de rassembler ces compagnies disparates et de les conduire hors de France. En 1366, cette armĂ©e de fortune franchit les PyrĂ©nĂ©es, renverse Pierre le Cruel et installe Henri de Trastamare sur le trĂ´ne de Castille.​



Henri de Trastamare tue son frère Pierre le Cruel​ pour conquérir le trône de Castille.

Le bénéfice pour Charles V est triple :

- D'abord, le royaume respire enfin : des milliers d'hommes en armes, jusque-lĂ  livrĂ©s Ă  eux-mĂŞmes sur le sol français, sont dĂ©sormais occupĂ©s Ă  des centaines de kilomètres de lĂ . 

- Ensuite, un roi alliĂ© s'installe durablement en Castille, une alliance dont on retrouvera bientĂ´t les effets concrets sur mer, au large de La Rochelle. 

Enfin, et c'est peut-ĂŞtre le plus prĂ©cieux, Charles V gagne un rĂ©pit inespĂ©rĂ© : pendant que Du Guesclin guerroie en Espagne et que les Anglais, eux, restent empĂŞtrĂ©s dans le mĂŞme conflit ibĂ©rique aux cĂ´tĂ©s de Pierre le Cruel, le roi de France peut se consacrer, loin des champs de bataille, Ă  un chantier tout aussi dĂ©cisif pour l'avenir du royaume : celui de la reconstruction de la monarchie française.



Bataille de la guerre civile

Le roi qui pense la guerre autrement

Refaire un État et une légitimité

Mais avant de penser à reconquérir le moindre arpent de territoire, Charles V doit d'abord reconstituer l'autorité de la couronne, ébranlée par deux décennies de crise.

Le premier geste, et le plus immédiatement perceptible pour la population, est fiscal. Le règne de Jean II avait vu se multiplier les impôts de crise, levés dans l'urgence pour financer des défaites successives et payer une rançon impossible. Une pression fiscale qui avait directement nourri, on l'a vu, aussi bien l'insurrection parisienne que la fureur des Jacques.

Dès son avènement, Charles V choisit d'allĂ©ger les taxes les plus impopulaires, en signe explicite de rupture avec les pratiques du règne prĂ©cĂ©dent.



Pièce à l'effigie de Charles

Ce geste fiscal n'est que la partie visible d'un chantier bien plus vaste de reconstruction de l'appareil d'État. Charles V rĂ©organise l'administration royale, redonne du poids  au Parlement de Paris, et s'entoure de conseillers choisis pour leur compĂ©tence plutĂ´t que pour leur seul lignage, Ă  l'image d'un Nicolas Braque ou d'un Bureau de la Rivière, lĂ©gistes et financiers plus que chevaliers. 

Le pouvoir royal retrouve ainsi progressivement une administration capable de lever l'impĂ´t, de rendre la justice et de faire appliquer ses dĂ©cisions. C'est un travail de fond, invisible dans l'instant, mais sans lequel aucune campagne militaire future n'aurait pu ĂŞtre financĂ©e ni soutenue.



Bureau de la Rivière, conseiller de la couronne

Cette reconstruction patiente va permettre à la France de retrouver, en quelques années à peine, les moyens matériels et politiques d'une guerre qu'elle semblait avoir perdue pour longtemps.

Le savoir comme autorité

En parallèle de la reconstruction institutionnelle, Charles doit refonder l'image du roi, que le règne de son père avait ebranlĂ©. Cette reconstruction n'est pas anecdotique ; le roi est la reprĂ©sentation de l'État, le père du royaume qui unit sous son autoritĂ© des millions de sujets. 



Sacre de Saint Louis.
Au Moyen-Ă‚ge, une part importante du pouvoir passe par le symbole et la reprĂ©sentation. Parmi ces symbols, le sacre, qui donne aux souverains leurs lĂ©gitimitĂ©s de Dieu, est l'un des plus importants.

Pour se reprĂ©senter, il ne va pas reprendre l'idĂ©al du roi chevalier, qui avait si peu rĂ©ussi Ă  son père. Ă€ la place, il va investir un domaine que très peu de rois ont autant mis en avant : le savoir.

Charles V se fait construire, dans une tour du Louvre spĂ©cialement amĂ©nagĂ©e Ă  cet effet, une vĂ©ritable bibliothèque royale : plusieurs centaines de manuscrits soigneusement reliĂ©s et cataloguĂ©s, qui deviendront plus tard l'embryon de ce qui donnera naissance Ă  la Bibliothèque nationale.

Le roi y commande notamment Ă  Nicole Oresme, l'un des plus grands savants de son temps, la traduction en français de plusieurs Ĺ“uvres majeures d'Aristote (dont la Politique et l'Éthique Ă  Nicomaque), des textes pensĂ©s non comme de simples exercices Ă©rudits, mais comme de vĂ©ritables outils de gouvernement, destinĂ©s Ă  nourrir la rĂ©flexion sur l'art de bien rĂ©gner.

Il fait d'ailleurs Ă©crire personnellement, en prĂ©face de l'Éthique, une introduction Ă  l'attention de ses royaux successeurs : 

«Les princes de la Terre doivent être lettrés, car un roi sans lettres est comme un âne couronné.»



Charles V dans sa bibliothèque

Le surnom de «Charles le Sage», qu'il gagne de son vivant, reflète parfaitement ses objectifs : donner l'image d'un roi qui gouverne par l'intelligence et la réflexion plutôt que par la seule vaillance du bras.

La Diplomatie : Isoler l'ennemi

Reste un dernier chantier : celui de la diplomatie. L'alliance castillane, scellĂ©e par l'expĂ©dition de Du Guesclin en 1366, en offre le premier exemple concret : elle installe durablement un roi ami sur le flanc sud-ouest de l'Angleterre, avec une flotte dont l'utilitĂ© stratĂ©gique se rĂ©vĂ©lera quelques annĂ©es plus tard.

En parallèle, Charles V entretient des rapprochements plus discrets avec l'Aragon, ainsi qu'avec plusieurs princes du Saint Empire, dans le seul but de priver par avance l'Angleterre de tout soutien extérieur le jour où les hostilités reprendraient.



Le roi de France reçoit l'empereur du Saint-Empire, Charles IV.

Ainsi, quand vient le moment de rouvrir officiellement le conflit, ce n'est plus un royaume exsangue qui s'apprĂŞte Ă  affronter Ă  nouveau l'Angleterre : c'est un État patiemment reconstruit.

La reconquête militaire qui s'annonce désormais ne doit donc rien au hasard ni à un simple sursaut guerrier. Elle repose sur des fondations patiemment posées, loin des champs de bataille.


La guerre par d'autres moyens

Rompre Brétigny par le droit

Depuis 1360, le Prince Noir gouverne l'Aquitaine comme un souverain indĂ©pendant. Mais gouverner une principautĂ© aussi vaste coĂ»te cher, plus cher encore depuis que le Prince Noir a lui-mĂŞme financĂ©, en 1367, une coĂ»teuse expĂ©dition militaire en Castille pour soutenir Pierre le Cruel.



Le Prince Noir reçoit l'Aquitaine des mains de son père, Édouard III.

Pour renflouer ses caisses, il impose Ă  ses sujets gascons de lourdes taxes très impopulaires.

Plusieurs de ces seigneurs mĂ©contents vont faire un choix qui va se rĂ©vĂ©ler d'une portĂ©e considĂ©rable : plutĂ´t que de se soulever par les armes, ils portent leur grief devant le Parlement de Paris, en 1368, sous forme d'un appel juridique contre leur propre suzerain. 

Cette logique peut sembler complexe au lecteur : en fait, en acceptant qu'un tribunal parisien puisse recevoir une plainte contre le Prince Noir, ces seigneurs affirment, de fait, que l'Aquitaine fait toujours partie du royaume de France. Autrement dit, ils remettent en question la souverainetĂ© absolue cĂ©dĂ©e par le traitĂ© de BrĂ©tigny.



Carte : l'Europe de l'Ouest, avec l'immense Aquitaine anglaise.

C'est très exactement le genre de brèche qu'un roi entourĂ© de lĂ©gistes compĂ©tents (le fruit du travail de reconstruction institutionnelle qu'on a vu Ă  l'Ĺ“uvre dans la partie prĂ©cĂ©dente) sait reconnaĂ®tre et exploiter.  Charles V accepte l'appel, sachant parfaitement que ce geste Ă©quivaut, dans les faits, Ă  rompre le traitĂ© et Ă  rouvrir la guerre avec l'Angleterre.

En 1369, le roi convoque officiellement le Prince Noir à comparaître devant sa cour, comme n'importe quel vassal sommé de rendre des comptes à son suzerain. Le prince, furieux, ne peut évidemment que refuser de s'y soumettre, un refus qui, aux yeux du droit féodal, offre précisément à Charles V le prétexte légal dont il avait besoin pour reprendre les armes.

Deux doctrines face Ă  face

Une fois les hostilités officiellement rouvertes, les deux camps abordent ce nouveau conflit avec des logiques diamétralement opposées.

Du côté anglais, on reste fidèle à ce qui a fait ses preuves depuis 1346 : la grande chevauchée destructrice.



Le Prince Noir, qui a fait des chevauchées sa spécialité

Du cĂ´tĂ© français, c'est une tout autre philosophie de la guerre qui se met en place, portĂ©e par Du Guesclin, promu connĂ©table de France en 1370. 

Sa méthode, déjà éprouvée en Bretagne puis à Cocherel, se déploie désormais à l'échelle de tout le royaume. Plutôt que de s'engager dans une grande bataille décisive, il préfère épuiser l'adversaire par une tactique de harcèlement :

  • Il provoque des escarmouches contre les troupes isolĂ©es ;
  • Il coupe les lignes de ravitaillement ennemies ;

  • Il assiège les forteresses une Ă  une, rĂ©ussissant souvent Ă  obtenir la reddition des chefs sans avoir menĂ© le moindre assaut ! 

C'est une guerre de patience, presque une guerre d'usure, aux antipodes de l'idéal chevaleresque qui avait mené la France au désastre une génération plus tôt. Une stratégie qui déstabilise fortement les capitaines anglais, comme le rapporte Thomas Walsingham :

«Ce Du Guesclin nous fait la guerre comme un loup voleur de troupeaux. Il nous fuit le jour quand nous sommes en force, et il nous mord la nuit quand nous sommes affaiblis.»



Du Guesclin est fait connétable de France par Charles V. Il devient commandant en chef des armées royales.

La démonstration de l'efficacité de cette doctrine se fait, paradoxalement, par un échec retentissant du camp adverse.

En 1373, le duc de Lancastre, fils d'Édouard III, lance depuis Calais une chevauchĂ©e d'une ampleur inĂ©dite, dans l'espoir de reproduire l'exploit destructeur des campagnes prĂ©cĂ©dentes.  



Jean de Gand, duc de Lancastre, troisième fils d'Édouard III

Son armĂ©e traverse presque tout le royaume du nord au sud, de la Picardie jusqu'en Guyenne, mais Du Guesclin et ses capitaines refusent obstinĂ©ment de leur offrir la moindre bataille, se contentant de harceler les flancs de la colonne anglaise, de couper ses lignes de ravitaillement et de vider les campagnes sur son passage. 

Le chroniqueur Walsingham met en lumière l'impuissance de Lancastre, qui cherche dĂ©sespĂ©rement le combat face Ă  un ennemi qui se dĂ©robe.

«Le duc de Lancastre criait qu'il était indigne de chevaliers de se cacher ainsi comme des renards dans leurs tanières, et de laisser brûler leurs terres sans oser en sortir pour défendre leur honneur.

Mais les Français riaient de sa colère, sachant bien que le temps et la faim combattaient pour eux.»

ÉpuisĂ©e par le froid, la faim et des mois de marche sans jamais avoir pu porter un coup dĂ©cisif, l'armĂ©e anglaise arrive en Guyenne dans un Ă©tat de dĂ©labrement total, ayant perdu l'essentiel de ses chevaux et une part considĂ©rable de ses hommes sans qu'une seule grande bataille n'ait eu lieu.



Carte : la chevauchée de Lancastre à travers la France

Mais alors que les colonnes anglaises s'Ă©puisent  sur terre face Ă  la stratĂ©gie d'usure de Du Gusclin, un autre piège est en train de se refermer sur mer.

La Rochelle, la bascule silencieuse

En juin 1372, une flotte anglaise appareille pour ravitailler et renforcer les garnisons d'Aquitaine, alors de plus en plus isolĂ©es par les progrès français sur terre. Mais au large de La Rochelle, elle se heurte Ă  la flotte du roi de Castille, Henri de Trastamare, alliĂ© Ă  la France.

Les navires castillans, plus lourds et mieux armés, écrasent la flotte anglaise en quelques heures à peine.



La bataille de La Rochelle

Sur le moment, l'Ă©pisode peut sembler secondaire face aux grandes manĹ“uvres terrestres qui occupent Du Guesclin, mais ses consĂ©quences, elles, vont se rĂ©vĂ©ler dĂ©cisives dans la durĂ©e : privĂ©e de sa maĂ®trise des mers, l'Angleterre perd durablement la capacitĂ© Ă  ravitailler et renforcer efficacement ses places fortes d'Aquitaine.


La reconquête et le crépuscule des grandes figures

Une reconquête méthodique

Passé 1370, le récit de la guerre change profondément. Plus aucune grande bataille ; la guerre se joue désormais siège après siège, ville après ville, souvent sans effusion de sang majeure.

Entre 1369 et 1375, Du Guesclin et ses capitaines mènent une campagne mĂ©thodique Ă  travers tout l'ouest du royaume. Ă€ travers une sĂ©rie de sièges, le connĂ©table fait tomber une Ă  une les places fortes anglaises. Sans ces quelques châteaux pour maintenir l'autoritĂ© du Prince Noir, le territoire repasse facilement sous contrĂ´le français, alors que les barons aquitains se rallient massivement au ban du roi. 



Carte : les français repoussent une attaque anglaise qui cherche à briser un siège.

Le Poitou, l'Aunis, la Saintonge, puis une bonne partie de la Guyenne rĂ©integrent ainsi la couronne, sans grande bataille spectaculaire. La rapiditĂ© de cette reconquĂŞte s'explique par plusieurs facteurs : 

  • Le dĂ©part du Prince Noir et la maladie d'Édouard III privent l'Angleterre de ses deux plus grands gĂ©nĂ©raux, anciens vainqueurs de Poitiers et de CrĂ©cy. C'est la fin d'une gĂ©nĂ©ration.

  • La destruction de la flotte anglaise Ă  La Rochelle prive l'Aquitaine de tout renfort et ravitaillement venu par la mer. Les places anglaises se retrouvent peu Ă  peu isolĂ©es.
  • Les seigneurs locaux, par interĂŞt ou par passivitĂ©, se rallient massivement au roi de France face Ă  l'occupant anglais, alors que les lourdes taxes imposĂ©es par le Prince Noir avaient dĂ©clenchĂ© leur mĂ©contentement.   

Ă€ Londres, Édouard III assiste, impuissant, au dĂ©litement de son empire :

«Dieu me combat visiblement ; je perds en un jour ce que j'avais mis des années à conquérir.»



Carte : la reconquĂŞte de Du Guesclin

Le crépuscule du Prince Noir

Pendant que la France reprend patiemment ce qu'elle avait perdu, son plus illustre adversaire s'Ă©teint, lui, Ă  petit feu. En 1369, Le Prince Noir, vieux et malade, n'est plus capable de monter Ă  cheval. Il doit se rĂ©soudre Ă  quitter l'Aquitaine pour rentrer en Angleterre en 1371. Le vainqueur de Poitiers quitte le continent presque incognito, rongĂ© par une maladie qui ne laisse plus rien voir du prestige d'antan.

Un dernier Ă©pisode vient pourtant ternir durablement son image dĂ©jĂ  dĂ©clinante. En 1370, furieux que Limoges, une ville qu'il tenait pour acquise, ait fait dĂ©fection en faveur des Français, le Prince Noir ordonne un sac punitif d'une brutalitĂ© inouĂŻe : plusieurs milliers d'habitants sont massacrĂ©s sans distinction d'âge ni de sexe, dans un dĂ©chaĂ®nement de violence qui n'a plus rien Ă  voir avec l'idĂ©al chevaleresque dont le prince s'Ă©tait longtemps voulu l'incarnation. 



Le Prince Noir ordonne le pillage de Limoges, depuis sa litière.

Le chevalier mourra cinq ans plus tard, au palais de Westminster, loin de son duchĂ©. Son père, le roi d'Angleterre Édouard III, vainqueur de CrĂ©cy devenu sĂ©nile, le suivra dans la tombe l'annĂ©e suivante, s'Ă©teignant lui aussi après avoir vu la perte de toutes ses conquĂŞtes.  

Le duo s'éteint

Le père et le fils, qui avaient mis la France Ă  genoux, disparaĂ®ssent au mĂŞme moment, peu avant que, cĂ´tĂ© français, leurs adversaires s'Ă©teignent Ă  leur tour. En quelques annĂ©es, c'est toute une gĂ©nĂ©ration de chevaliers et d'hommes d'État qui prend fin sans que la guerre, elle, n'ai pourtant trouvĂ©e son vĂ©ritable dĂ©nouement...

En juillet 1380, alors qu'il mène un siège devant les murs de Châteauneuf-de-Randon, en Auvergne, Du Gusclin tombe malade. FoudroyĂ© par une pneumonie, il rend son dernier souffle sous sa tente, en plein siège. Les dĂ©fenseurs de la ville, en hommage, seraient venus dĂ©poser les clĂ©s de la citĂ© sur le cercueil du chevalier qui venait de sauver la France...



Les clés de la cité sont déposés sur le lit de mort du connétable.

Quelques mois plus tard Ă  peine, en septembre, Charles V meurt Ă  son tour. Les deux hommes qui, ensemble, ont portĂ© tout le poids du redressement du royaume, disparaissent ainsi la mĂŞme annĂ©e, presque en Ă©cho l'un Ă  l'autre.

Cette simultanĂ©itĂ© troublante ferme un chapitre, mais elle en ouvre un autre, plus inquiĂ©tant : que reste-t-il d'un Ă©difice aussi patiemment reconstruit, une fois disparus les deux hommes qui en avaient Ă©tĂ© les piliers ?


Conclusion : Une victoire sans bataille

En cette fin d'année 1380, le contraste avec 1364 est saisissant. Des Anglais qui tenaient, seize ans plus tôt, un tiers du royaume, il ne reste plus que quelques points d'ancrage sur le littoral : Calais au nord, Bordeaux et Bayonne au sud-ouest. Tout le reste est repassé sous l'autorité du roi de France. C'est un renversement presque complet de la situation issue de Brétigny.

Contrairement à ce qu'un lecteur habitué aux récits de la guerre de Cent Ans pourrait attendre, il n'y a pas ici de choc décisif, pas de victoire éclatante. La reconquête s'est jouée ailleurs :

  • Dans un allègement fiscal destinĂ© Ă  rasseoir la confiance populaire,

  • Dans un appel juridique portĂ© devant le tribunal de Paris,

  • Dans le choix d'un capitaine compĂ©tent Ă  la tĂŞte des armĂ©es,

  • Dans des sièges patiemment menĂ©s plutĂ´t que dans des charges hĂ©roĂŻques.

Mais cette victoire, aussi complète soit-elle en 1380, repose sur un Ă©quilibre plus fragile qu'il n'y paraĂ®t. Charles V laisse derrière lui un hĂ©ritier de onze ans Ă  peine ; un nouveau dauphin, promis Ă  une rĂ©gence dont le royaume connaĂ®t Ă  prĂ©sent les dangers. Le règne qui s'ouvre Ă  l'automne 1380, celui d'un enfant-roi que la folie finira par emporter, entraĂ®nera le royaume, encore une fois, dans de violents soubresauts.