La Guerre de 100 ans : la France Recouvrée (1364-1380)



En 1364, la France semble condamnée. Une grande partie du royaume est passée sous domination anglaise, les finances sont exsangues, la noblesse est discréditée et la monarchie a perdu une grande partie de son prestige.

Pourtant, seize ans plus tard, l'Angleterre ne conserve plus que quelques places fortes sur le continent. Cette renaissance ne repose ni sur un miracle ni sur une bataille décisive, mais sur une nouvelle manière de penser la guerre, le pouvoir et l'État. Derrière cette transformation se trouvent deux hommes : Charles V, le cerveau, et Bertrand du Guesclin, son épée.


Les premières victoires

Un capitaine hors du commun

Lorsque Charles V monte sur le trône en 1364, la France ne manque pas de chevaliers courageux. Ce qui lui manque, ce sont des chefs capables de gagner. Depuis vingt ans, la chevalerie française accumule les défaites face aux Anglais. 


À Crécy comme à Poitiers, elle s'est brisée contre la discipline des archers anglais. Dans ce contexte apparaît un homme qui semble ne rien avoir du héros traditionnel : Bertrand du Guesclin.

Né vers 1320 dans une modeste famille noble près de Rennes, il ne possède ni les grandes terres ni le prestige des puissantes lignées du royaume. Les chroniqueurs le décrivent comme un homme trapu, au visage ingrat, si laid que son père aurait refusé qu'il puisse devenir chevalier. Le poète Cuvelier narre, dans la Chanson de Bretrand Du Guesclin :

«Je crois qu’il n'y en avait pas de si laid, de Rennes jusqu'à Dinant. Son père et sa mère le détestaient tant que souvent en leur cœur, ils désiraient qu’il fût mort.»

Qu'elles soient exagérées ou non, ces anecdotes traduisent une réalité : Du Guesclin ne doit son ascension ni à sa naissance ni à son allure, mais uniquement à son talent.



Bertrand du Guesclin

Ce talent se révèle pendant la guerre de Succession de Bretagne (1341-1364), conflit complexe où les maisons de Blois et de Montfort, soutenues respectivement par la France et l'Angleterre, s'affrontent pour le contrôle du duché.

Pendant plus de vingt ans, la région devient un véritable laboratoire militaire. Les grandes batailles y sont rares ; c'est une guerre sièges et d'embuscades, dans laquelle Du Guesclin excelle.



Siège de Hennebon

Contrairement à beaucoup de ses contemporains, il ne cherche pas la gloire dans les charges héroïques. Il préfère surprendre l'adversaire en multipliant les ruses. On raconte par exemple, qu'il aurait un jour repris un château tenu par les Anglais en faisant habiller ses hommes en marchands de bois, chargés de fagots dissimulant leurs armes. 

Cette manière de faire la guerre tranche avec les idéaux de la noblesse. Elle a quelque chose de dérangeant pour ses contemporains les plus conservateurs : du Guesclin gagne «par la tête», selon l'expression qui commence à circuler à son sujet, et non par la seule vaillance du bras. 

Là où beaucoup recherchent l'affrontement spectaculaire et la gloire personnelle, le chevalier breton ne poursuit qu'un objectif : vaincre. Pour lui, une forteresse prise par surprise vaut mieux qu'une bataille remportée au prix de centaines de morts.



Du Guesclin prend un forteresse

À une époque où la chevalerie française vient tout juste de se fracasser à Crécy et à Poitiers, et alors que le dauphin Charles cherche désespérément des hommes de guerre compétents, le nom de ce capitaine du Guesclin commence à remonter jusqu'à la cour.

Cocherel : une victoire qui légitime un roi

En 1364, Jean le Bon rend son dernier souffle au bord de la Tamise. À Paris, son héritier, Charles V, n'est pas encore sacré qu'il reçoit la nouvelle : Charles de Navarre s'est soulevé contre lui.



Charles le Mauvais, priant

Charles le Mauvais, roi de Navarre, est l'un des personnages les plus redoutables du XIVᵉ siècle. Petit-fils de Louis X par sa mère, il estime posséder des droits sur la couronne de France. Pour soutenir ses ambitions, il n'a cessé, depuis les années noires de la régence, d'entretenir un double jeu très dangereux. 

➤ Il avait soutenu la révolte de Marcel, 

➤ Il a personnellement écrasé la Jaquerie pour se poser en sauveur de la noblesse, 

➤ Mais surtout, il ne cesse de comploter avec les anglais. 

Quand Jean II meurt en captivité, le roi de Navarre sait qu'une telle occasion ne se représentera pas : il doit agir avant le sacre de Charles V, qui légitimera son pouvoir. 

Le Mauvai recrute des mercenaires en Normandie, avec l'appui de troupes anglo-gasconnes de Jean du Grailly. Il tient un blocus sur la Seine qui empêche le ravitaillement de la capitale, avec l'objectif d'occuper Charles pour retarder son couronnement.



Charles de Navarre agenouillé devant le roi de France Jean II.

​C'est dans ce contexte tendu que Du Guesclin reçoit, en ce printemps 1364, le commandement de l'armée royale chargée de mater cette rébellion. Le choix n'a rien d'anodin : confier une armée entière à un capitaine sans grand nom, alors que la noblesse française regorge de lignages autrement plus prestigieux, c'est un pari audacieux.

​Le 16 mai, les deux armées se font face non loin du village de Cocherel, en Normandie. Du Grailly a choisi une position en hauteur, protégée par un ravin, mais les leçons de Crécy et de Poitiers sont retenues : Du Guesclin, refusant de charger dans ce piège, va ruser pour attirer l'ennemi dans une position plus favorable.

Il feint un mouvement de retraite : ses troupes commencent à reculer, comme si elles renonçaient au combat. Le piège fonctionne à la perfection. Convaincu de voir l'ennemi se dérober, du Grailly quitte sa position favorable pour lancer ses hommes à la poursuite d'une armée française qui, en réalité, n'attendait que cela : une fois les troupes adverses descendues en terrain découvert, Du Guesclin fait volte-face et les charge de front.



La bataille

La manœuvre, aussi simple qu'efficace, décide du sort de la bataille en quelques heures : les troupes de Charles le Mauvais sont écrasées, Du Grailly lui-même est fait prisonnier.

La nouvelle de cette victoire arrive à Reims à peine quelques jours avant la date fixée pour le sacre. Le 19 mai 1364, c'est donc un Charles V définitivement débarrassé de la menace navarraise, et déjà auréolé d'un premier succès militaire retentissant, qui reçoit l'onction royale, sans avoir lui-même approché le champ de bataille.



Charles V entre à Paris après son sacre

Le contraste avec le règne précédent ne pouvait être plus frappant : là où Jean II avait cherché à incarner personnellement l'idéal chevaleresque, jusqu'à se constituer volontairement prisonnier par simple point d'honneur, Charles V inaugure son règne par une victoire remportée en son nom, mais par les armes d'un autre. 

Jean Froissart souligne le génie politique de ce roi, qui a compris que la force brute ne suffisait plus après les désastres de Crécy et Poitiers. Il écrit :

«Le roi Charles de France était moult sage et bien avisé. Il gouvernait son royaume en son palais ; et envoyait ses capitaines combattre pour lui là où il le jugeait bon.

Par son conseil il reconquit ce que ses prédécesseurs avaient perdu par l'épée.»

Envoyer un chevalier combattre en son nom n'est pas un désaveu de la royauté, c'est au contraire l'esquisse d'un nouveau modèle de pouvoir : le roi pense, organise et décide ; ses capitaines exécutent.



Jean de Grailly se rend à Bertrand du Guesclin

Exporter la guerre, purger le royaume

Reste un problème, et non des moindres, que cette victoire de Cocherel ne règle en rien : celui des Grandes Compagnies. Depuis la trêve de Brétigny en 1360, des milliers d'anciens mercenaires se retrouvent brutalement sans solde et sans guerre à mener. Ils vivent en rançonnant la population, et en pillant les campagnes. 

Le lecteur les a déjà croisés : ce sont ces mêmes routiers dont les exactions, quelques années plus tôt, avaient nourri la colère paysanne jusqu'à l'explosion de la Jacquerie. 



Une compagnie de mercenaires défait l'armée royale, en 1362.

Charles V se trouve donc face à un dilemme redoutable : comment débarrasser le royaume de ce fléau sans pour autant rouvrir une guerre civile ? La réponse se trouvera de l'autre côté des Pyrénées.

La Castille est alors déchirée par une guerre civile qui oppose Pierre Ier, dit le Cruel, à son demi-frère bâtard Henri de Trastamare. Ce conflit dynastique espagnol, en apparence sans lien avec la guerre franco-anglaise, en devient rapidement un prolongement par procuration : Pierre le Cruel s'appuie sur une alliance avec l'Angleterre, tandis qu'Henri de Trastamare cherche, de son côté, le soutien de la France.



Carte : la péninsule ibérique au XIVème siècle

Pour Charles V, l'opportunité est trop belle : en armant une expédition en faveur d'Henri de Trastamare, il peut à la fois affaiblir l'influence anglaise dans la péninsule ibérique et, surtout, trouver un débouché pour les mercenaires qui infestent son royaume.

C'est à Du Guesclin, fort du prestige tout neuf de Cocherel, que revient la tâche délicate de rassembler ces compagnies disparates et de les conduire hors de France. En 1366, cette armée de fortune franchit les Pyrénées, renverse Pierre le Cruel et installe Henri de Trastamare sur le trône de Castille.



Henri de Trastamare tue Pierre le Cruel

Le bénéfice pour Charles V est triple :

- D'abord, le royaume respire enfin : des milliers d'hommes en armes, jusque-là livrés à eux-mêmes sur le sol français, sont désormais occupés à des centaines de kilomètres de là. 

- Ensuite, un roi allié s'installe durablement en Castille, une alliance dont on retrouvera bientôt les effets concrets sur mer, au large de La Rochelle. 

Enfin, et c'est peut-être le plus précieux, Charles V gagne un répit inespéré : pendant que Du Guesclin guerroie en Espagne et que les Anglais, eux, restent empêtrés dans le même conflit ibérique aux côtés de Pierre le Cruel, le roi de France peut se consacrer, loin des champs de bataille, à un chantier tout aussi décisif pour l'avenir du royaume : celui de la reconstruction de la monarchie française.



Bataille de la guerre civile

Le roi qui pense la guerre autrement

Refaire un État et une légitimité

Mais avant de penser à reconquérir le moindre arpent de territoire, Charles V doit d'abord reconstituer l'autorité de la couronne, ébranlée par deux décennies de crise.

Le premier geste, et le plus immédiatement perceptible pour la population, est fiscal. Le règne de Jean II avait vu se multiplier les impôts de crise, levés dans l'urgence pour financer des défaites successives et payer une rançon impossible. Une pression fiscale qui avait directement nourri, on l'a vu, aussi bien l'insurrection parisienne que la fureur des Jacques.

Dès son avènement, Charles V choisit d'alléger les taxes les plus impopulaires, en signe explicite de rupture avec les pratiques du règne précédent.



Pièce à l'effigie de Charles

Ce geste fiscal n'est que la partie visible d'un chantier bien plus vaste de reconstruction de l'appareil d'État. Charles V réorganise l'administration royale, redonne du poids  au Parlement de Paris, et s'entoure de conseillers choisis pour leur compétence plutôt que pour leur seul lignage, à l'image d'un Nicolas Braque ou d'un Bureau de la Rivière, légistes et financiers plus que chevaliers. 

Le pouvoir royal retrouve ainsi progressivement une administration capable de lever l'impôt, de rendre la justice et de faire appliquer ses décisions. C'est un travail de fond, invisible dans l'instant, mais sans lequel aucune campagne militaire future n'aurait pu être financée ni soutenue.



Bureau de la Rivière, conseiller de la couronne

Cette reconstruction patiente va permettre à la France de retrouver, en quelques années à peine, les moyens matériels et politiques d'une guerre qu'elle semblait avoir perdue pour longtemps.

Le savoir comme autorité

En parallèle de la reconstruction institutionnelle, Charles doit refonder l'image du roi, que le règne de son père avait ebranlé. Cette reconstruction n'est pas anecdotique ; le roi est la représentation de l'État, le père du royaume qui unit sous son autorité des millions de sujets. 



Sacre de Saint Louis.
Au Moyen-Âge, une part importante du pouvoir passe par le symbole et la représentation. Parmi ces symbols, le sacre, qui donne aux souverains leurs légitimités de Dieu, est l'un des plus importants.

Pour se représenter, il ne va pas reprendre l'idéal du roi chevalier, qui avait si peu réussi à son père. À la place, il va investir un domaine que très peu de rois ont autant mis en avant : le savoir.

Charles V se fait construire, dans une tour du Louvre spécialement aménagée à cet effet, une véritable bibliothèque royale : plusieurs centaines de manuscrits soigneusement reliés et catalogués, qui deviendront plus tard l'embryon de ce qui donnera naissance à la Bibliothèque nationale.

Le roi y commande notamment à Nicole Oresme, l'un des plus grands savants de son temps, la traduction en français de plusieurs œuvres majeures d'Aristote (dont la Politique et l'Éthique à Nicomaque), des textes pensés non comme de simples exercices érudits, mais comme de véritables outils de gouvernement, destinés à nourrir la réflexion sur l'art de bien régner.

Il fait d'ailleurs écrire personnellement, en préface de l'Éthique, une introduction à l'attention de ses royaux successeurs : 

«Les princes de la Terre doivent être lettrés, car un roi sans lettres est comme un âne couronné.»



Charles V dans sa bibliothèque

Le surnom de «Charles le Sage», qu'il gagne de son vivant, reflète parfaitement ses objectifs : donner l'image d'un roi qui gouverne par l'intelligence et la réflexion plutôt que par la seule vaillance du bras.

La Diplomatie : Isoler l'ennemi

Reste un dernier chantier : celui de la diplomatie. L'alliance castillane, scellée par l'expédition de Du Guesclin en 1366, en offre le premier exemple concret : elle installe durablement un roi ami sur le flanc sud-ouest de l'Angleterre, avec une flotte dont l'utilité stratégique se révélera quelques années plus tard.

En parallèle, Charles V entretient des rapprochements plus discrets avec l'Aragon, ainsi qu'avec plusieurs princes du Saint Empire, dans le seul but de priver par avance l'Angleterre de tout soutien extérieur le jour où les hostilités reprendraient.



Le roi de France reçoit l'empereur du Saint-Empire, Charles IV.

Ainsi, quand vient le moment de rouvrir officiellement le conflit, ce n'est plus un royaume exsangue qui s'apprête à affronter à nouveau l'Angleterre : c'est un État patiemment reconstruit.

La reconquête militaire qui s'annonce désormais ne doit donc rien au hasard ni à un simple sursaut guerrier. Elle repose sur des fondations patiemment posées, loin des champs de bataille.


La guerre par d'autres moyens

Rompre Brétigny par le droit

Depuis 1360, le Prince Noir gouverne l'Aquitaine comme un souverain indépendant. Mais gouverner une principauté aussi vaste coûte cher, plus cher encore depuis que le Prince Noir a lui-même financé, en 1367, une coûteuse expédition militaire en Castille pour soutenir Pierre le Cruel.



Le Prince Noir reçoit l'Aquitaine des mains de son père, Édouard III.

Pour renflouer ses caisses, il impose à ses sujets gascons de lourdes taxes très impopulaires.

Plusieurs de ces seigneurs mécontents vont faire un choix qui va se révéler d'une portée considérable : plutôt que de se soulever par les armes, ils portent leur grief devant le Parlement de Paris, en 1368, sous forme d'un appel juridique contre leur propre suzerain. 

Cette logique peut sembler complexe au lecteur : en fait, en acceptant qu'un tribunal parisien puisse recevoir une plainte contre le Prince Noir, ces seigneurs affirment, de fait, que l'Aquitaine fait toujours partie du royaume de France. Autrement dit, ils remettent en question la souveraineté absolue cédée par le traité de Brétigny.



Carte : l'Europe de l'Ouest, avec l'immense Aquitaine anglaise.

C'est très exactement le genre de brèche qu'un roi entouré de légistes compétents (le fruit du travail de reconstruction institutionnelle qu'on a vu à l'œuvre dans la partie précédente) sait reconnaître et exploiter.  Charles V accepte l'appel, sachant parfaitement que ce geste équivaut, dans les faits, à rompre le traité et à rouvrir la guerre avec l'Angleterre.

En 1369, le roi convoque officiellement le Prince Noir à comparaître devant sa cour, comme n'importe quel vassal sommé de rendre des comptes à son suzerain. Le prince, furieux, ne peut évidemment que refuser de s'y soumettre, un refus qui, aux yeux du droit féodal, offre précisément à Charles V le prétexte légal dont il avait besoin pour reprendre les armes.

Deux doctrines face à face

Une fois les hostilités officiellement rouvertes, les deux camps abordent ce nouveau conflit avec des logiques diamétralement opposées.

Du côté anglais, on reste fidèle à ce qui a fait ses preuves depuis 1346 : la grande chevauchée destructrice.



Le Prince Noir, qui a fait des chevauchées sa spécialité

Du côté français, c'est une tout autre philosophie de la guerre qui se met en place, portée par Du Guesclin, promu connétable de France en 1370. 

Sa méthode, déjà éprouvée en Bretagne puis à Cocherel, se déploie désormais à l'échelle de tout le royaume. Plutôt que de s'engager dans une grande bataille décisive, il préfère épuiser l'adversaire par une tactique de harcèlement :

  • Il provoque des escarmouches contre les troupes isolées ;
  • Il coupe les lignes de ravitaillement ennemies ;

  • Il assiège les forteresses une à une, réussissant souvent à obtenir la reddition des chefs sans avoir mené le moindre assaut ! 

C'est une guerre de patience, presque une guerre d'usure, aux antipodes de l'idéal chevaleresque qui avait mené la France au désastre une génération plus tôt. Une stratégie qui déstabilise fortement les capitaines anglais, comme le rapporte Thomas Walsingham :

«Ce Du Guesclin nous fait la guerre comme un loup voleur de troupeaux. Il nous fuit le jour quand nous sommes en force, et il nous mord la nuit quand nous sommes affaiblis.»



Du Guesclin est fait connétable de France par Charles V. Il devient commandant en chef des armées royales.

La démonstration de l'efficacité de cette doctrine se fait, paradoxalement, par un échec retentissant du camp adverse.

En 1373, le duc de Lancastre, fils d'Édouard III, lance depuis Calais une chevauchée d'une ampleur inédite, dans l'espoir de reproduire l'exploit destructeur des campagnes précédentes.  



Jean de Gand, duc de Lancastre, troisième fils d'Édouard III

Son armée traverse presque tout le royaume du nord au sud, de la Picardie jusqu'en Guyenne, mais Du Guesclin et ses capitaines refusent obstinément de leur offrir la moindre bataille, se contentant de harceler les flancs de la colonne anglaise, de couper ses lignes de ravitaillement et de vider les campagnes sur son passage. 

Le chroniqueur Walsingham met en lumière l'impuissance de Lancastre, qui cherche désespérement le combat face à un ennemi qui se dérobe.

«Le duc de Lancastre criait qu'il était indigne de chevaliers de se cacher ainsi comme des renards dans leurs tanières, et de laisser brûler leurs terres sans oser en sortir pour défendre leur honneur.

Mais les Français riaient de sa colère, sachant bien que le temps et la faim combattaient pour eux.»

Épuisée par le froid, la faim et des mois de marche sans jamais avoir pu porter un coup décisif, l'armée anglaise arrive en Guyenne dans un état de délabrement total, ayant perdu l'essentiel de ses chevaux et une part considérable de ses hommes sans qu'une seule grande bataille n'ait eu lieu.



Carte : la chevauchée de Lancastre à travers la France

Mais alors que les colonnes anglaises s'épuisent  sur terre face à la stratégie d'usure de Du Gusclin, un autre piège est en train de se refermer sur mer.

La Rochelle, la bascule silencieuse

En juin 1372, une flotte anglaise appareille pour ravitailler et renforcer les garnisons d'Aquitaine, alors de plus en plus isolées par les progrès français sur terre. Mais au large de La Rochelle, elle se heurte à la flotte du roi de Castille, Henri de Trastamare, allié à la France.

Les navires castillans, plus lourds et mieux armés, écrasent la flotte anglaise en quelques heures à peine.



La bataille de La Rochelle

Sur le moment, l'épisode peut sembler secondaire face aux grandes manœuvres terrestres qui occupent Du Guesclin, mais ses conséquences, elles, vont se révéler décisives dans la durée : privée de sa maîtrise des mers, l'Angleterre perd durablement la capacité à ravitailler et renforcer efficacement ses places fortes d'Aquitaine.


La reconquête et le crépuscule des grandes figures

Une reconquête méthodique

Passé 1370, le récit de la guerre change profondément. Plus aucune grande bataille ; la guerre se joue désormais siège après siège, ville après ville, souvent sans effusion de sang majeure.

Entre 1369 et 1375, Du Guesclin et ses capitaines mènent une campagne méthodique à travers tout l'ouest du royaume. À travers une série de sièges, le connétable fait tomber une à une les places fortes anglaises. Sans ces quelques châteaux pour maintenir l'autorité du Prince Noir, le territoire repasse facilement sous contrôle français, alors que les barons aquitains se rallient massivement au ban du roi. 



Carte : les français repoussent une attaque anglaise qui cherche à briser un siège.

Le Poitou, l'Aunis, la Saintonge, puis une bonne partie de la Guyenne réintegrent ainsi la couronne, sans grande bataille spectaculaire. La rapidité de cette reconquête s'explique par plusieurs facteurs : 

  • Le départ du Prince Noir et la maladie d'Édouard III privent l'Angleterre de ses deux plus grands généraux, anciens vainqueurs de Poitiers et de Crécy. C'est la fin d'une génération.

  • La destruction de la flotte anglaise à La Rochelle prive l'Aquitaine de tout renfort et ravitaillement venu par la mer. Les places anglaises se retrouvent peu à peu isolées.
  • Les seigneurs locaux, par interêt ou par passivité, se rallient massivement au roi de France face à l'occupant anglais, alors que les lourdes taxes imposées par le Prince Noir avaient déclenché leur mécontentement.   

À Londres, Édouard III assiste, impuissant, au délitement de son empire :

«Dieu me combat visiblement ; je perds en un jour ce que j'avais mis des années à conquérir.»



Carte : la reconquête de Du Guesclin

Le crépuscule du Prince Noir

Pendant que la France reprend patiemment ce qu'elle avait perdu, son plus illustre adversaire s'éteint, lui, à petit feu. En 1369, Le Prince Noir, vieux et malade, n'est plus capable de monter à cheval. Il doit se résoudre, en 1371, à quitter l'Aquitaine pour rentrer en Angleterre. Le vainqueur de Poitiers quitte le continent presque incognito, rongé par une maladie qui ne laisse plus rien voir du prestige d'antan.

Un dernier épisode vient ternir durablement cette image déjà déclinante. En 1370, furieux qu'une ville qu'il tenait pour acquise, Limoges, ait fait défection en faveur des Français, le Prince Noir ordonne un sac punitif d'une brutalité inouïe : plusieurs milliers d'habitants, selon les chroniqueurs de l'époque, sont massacrés sans distinction d'âge ni de sexe, dans un déchaînement de violence qui n'a plus rien à voir avec l'idéal chevaleresque dont le prince s'était longtemps voulu l'incarnation. 



Le Prince Noir ordonne le pillage de Limoges, depuis sa litière.

Le Prince Noir meurt en 1376, loin de son duché. Son père, le roi d'Angleterre Édouard III, vainqueur de Crécy devenu sénile, le suivra dans la tombe l'année suivante, s'éteignant lui aussi après avoir vu la perte de toutes ses conquêtes.  

Le duo s'éteint

En juillet, Du Guesclin meurt devant les murs de Châteauneuf-de-Randon, en Auvergne, lors d'un siège mineur contre une garnison de routiers. Les défenseurs de la ville, en hommage, seraient venus déposer les clés de la cité sur son cercueil.



Les clés de la cité sont déposés sur le lit de mort du connétable.

Quelques mois plus tard à peine, en septembre 1380, Charles V meurt à son tour. Les deux hommes qui, ensemble, ont porté tout le poids du redressement du royaume — l'un par la pensée et l'institution, l'autre par l'épée — disparaissent ainsi la même année, presque en écho l'un à l'autre.

Cette simultanéité troublante ferme un chapitre, mais elle en ouvre un autre, plus inquiétant : que reste-t-il d'un édifice aussi patiemment reconstruit, une fois disparus, presque au même instant, les deux hommes qui en avaient été les piliers ?


Conclusion : Une victoire sans bataille

En cette fin d'année 1380, le contraste avec 1364 est saisissant. Des Anglais qui tenaient, seize ans plus tôt, un tiers du royaume, il ne reste plus que quelques points d'ancrage sur le littoral : Calais au nord, Bordeaux et Bayonne au sud-ouest. Tout le reste est repassé sous l'autorité du roi de France. C'est un renversement presque complet de la situation issue de Brétigny.

Contrairement à ce qu'un lecteur habitué aux récits de la guerre de Cent Ans pourrait attendre, il n'y a pas ici de choc décisif, pas de victoire éclatante. La reconquête s'est jouée ailleurs :

  • Dans un allègement fiscal destiné à rasseoir la confiance populaire,

  • Dans un appel juridique porté devant le tribunal de Paris,

  • Dans le choix d'un capitaine compétent à la tête des armées,

  • Dans des sièges patiemment menés plutôt que dans des charges héroïques.

Mais cette victoire, aussi complète soit-elle en 1380, repose sur un équilibre plus fragile qu'il n'y paraît. Charles V laisse derrière lui un héritier de onze ans à peine ; un nouveau dauphin, promis à une régence dont le royaume connaît à présent les dangers. Le règne qui s'ouvre à l'automne 1380, celui d'un enfant-roi que la folie finira par emporter, entraînera le royaume, encore une fois, dans de violents soubresauts.