En 1380, à la mort de Charles V, la France retrouve un visage qu'elle avait cru perdu pour toujours. Le royaume a repoussé l'Angleterre jusqu'à ses derniers ports, reconstruit une administration solide, doté sa couronne d'une légitimité et d'un prestige qu'elle n'avait plus connus depuis Crécy. Mais ce redressement, on l'a vu, reposait sur un équilibre fragile : celui d'un roi et d'un connétable disparus la même année, laissant derrière eux un héritier de onze ans à peine.
Cet héritier, Charles VI, grandit pourtant sous des auspices favorables. Devenu roi à sa majorité, il gouverne quelques années dans la continuité de son père, entouré de conseillers compétents, assez aimé de son peuple pour mériter, en ce début de règne, le surnom de Bien-Aimé. Rien, dans cette décennie 1380, ne laisse deviner qu'un nouveau désastre s'apprête à frapper le royaume.
Car ce calme n'est qu'une accalmie. En l'espace de quelques années, la France va connaître une nouvelle chute, plus vertigineuse encore que celle du siècle précédent : un roi frappé de folie, un royaume livré aux ambitions rivales de deux familles prêtes à tout, et de l'autre côté de la Manche, un ennemi qui n'attend qu'une occasion pour resurgir.
La folie de Charles VI
Le «roi de verre»
Le 5 août 1392, sous un soleil écrasant, Charles VI chevauche à la tête d'une petite troupe dans la forêt du Mans, en direction de la Bretagne, où il compte mener une expédition punitive contre l'un de ses vassaux.
Le roi a vingt-trois ans, un règne déjà marqué par quelques succès, et un surnom qui révèle l'amour que lui porte son peuple : Charles "le Bien-Aimé". Rien ne laisse présager ce qui va se produire dans les minutes qui suivent.
Charles VI, encore enfant, est sacré
Alors que la troupe traverse un passage étroit, un page, épuisé par la chaleur, laisse tomber la lance qu'il portait pour le roi. Le choc métallique retentit sèchement dans le silence de la forêt. Charles VI sursaute violemment et bascule dans une crise psychotique.
Convaincu d'être attaqué, persuadé que ses propres compagnons cherchent à le tuer, il tire son épée et charge son escorte, frappant indistinctement amis et inconnus. Avant qu'on parvienne à le maîtriser, plusieurs hommes de sa suite sont morts sous ses coups. Le roi, une fois désarmé, reste prostré, incapable de reconnaître qui que ce soit autour de lui, y compris son propre frère.
Charles VI s'en prend à ses hommes dans la forêt du Mans
Cet épisode de la forêt du Mans ne sera pas un accident isolé : c'est l'ouverture d'un mal chronique. Pour le reste de son règne, Charles sera frappé de crises de folie parfois longues de quelques semaines, parfois de plusieurs mois d'affilée, entrecoupés de périodes de lucidité.
Les chroniques de l'époque rapportent des scènes saisissantes :
★ Des semaines durant lesquelles Charles VI refuse qu'on le touche ou qu'on change ses vêtements, au point que ceux-ci finissent par se déchirer et se souiller sur son propre corps ;
★ Des moments où il ne reconnaît plus la reine Isabeau, allant jusqu'à demander qui est cette femme qui prétend être son épouse.
★ Le délire le plus célèbre, resté dans la mémoire collective sous le nom du «roi de verre», le voit convaincu d'être fait de verre, terrifié à l'idée de se briser au moindre contact.
Charles VI, malade.
Selon les hypothèses de la médecine moderne, le roi de France aurait souffert de schizophrénie ou de troubles bipolaires, des diagnostiques que les savants de l'époque ne pouvait absolument pas poser.
Face à ce mal incompréhensible, on convoque tour à tour médecins, astrologues et exorcistes, sans qu'aucun ne parvienne à identifier la cause ni à freiner les récidives. On y voit, selon les interprétations, une punition divine pour quelque péché du roi, un sortilège jeté par un ennemi, ou encore un empoisonnement, sans qu'aucune de ces explications ne débouche sur le moindre remède.
Tableau : l'exorcisme de Charles VI. Le roi de France aurait subit au moins deux exorcismes, sans que rien ne semble atténuer son mal.
C'est un écho troublant à l'impuissance déjà rencontrée, une génération plus tôt, face à la peste noire : devant l'inexplicable, les médiévaux n'ont guère plus d'outils que la prière et la superstition.
Le vide au sommet
Un roi qui peut, du jour au lendemain, sombrer dans la démence, ne peut plus gouverner seul de façon fiable. Reste alors une question, aux conséquences vertigineuses : qui va gouverner à sa place ?
Deux hommes se present naturellement pour occuper ce vide :
- D'un côté, Louis d'Orléans, frère cadet du roi : brillant, cultivé, ambitieux, mais aussi connu pour un train de vie fastueux qui contraste violemment avec l'état des finances royales.
Louis d'Orléans reçoit une religieuse
- De l'autre, Philippe le Hardi, duc de Bourgogne et oncle du roi, à la tête d'un domaine si vaste et si riche qu'il rivalise presque en puissance avec la couronne elle-même. À sa mort en 1404, son fils Jean sans Peur reprend le flambeau avec une détermination plus âpre encore que celle de son père.
Philippe le Hardi
Le conflit prend également racine dans des divergences économiques et sociales :
-
la maison d’Orléans et ses alliés représentent une noblesse attachée au modèle féodal et à l’agriculture dominante dans le sud du royaume.
- les Bourguignons, étroitement liés aux riches cités flamandes et au commerce de la laine, soutiennent un modèle plus proche de l’économie marchande de l’Angleterre.
Leur rivalité ne tarde pas à dépasser la simple concurrence de cour. Il s'agit, très concrètement, de contrôler le conseil royal mais surtout les finances du royaume, un enjeu majeur puisque celui qui tient les cordons de la bourse tient, de fait, le pouvoir exécutif.
Chacun des deux camps accuse bientôt l'autre de détourner à son profit l'argent levé par l'impôt, pendant qu'un roi débile regarde, dans ses moments de lucidité, ses proches se déchirer autour de lui. Le théologien Nicolas de Clamanges s'inquiète de voir ces luttes intestines l'emporter sur la bonne gestion du royaume :
«On ne cherche plus ce qui est juste pour le royaume, mais ce qui est profitable au parti que l'on sert.»
Dans le même temps, la cour se nourrit de rumeurs sulfureuses, notamment celle d'une liaison entre Louis d'Orléans et la reine Isabeau de Bavière, un soupçon qui, vrai ou non, ajoute au parfum de scandale et de défiance qui s'installe durablement au sommet du royaume.
La reine Isabeau
Les tensions se donnent à voir en public de plus en plus ouvertement : provocations lors des conseils, insultes à peine voilées... Les tentatives de réconciliation officielles ne trompent plus personne à la cour, tant chacun sait que la paix affichée n'est qu'une trêve de façade.
Le royaume tout entier retient son souffle, conscient qu'une étincelle suffirait à transformer cette rivalité en quelque chose d'irréversible.
Le meurtre qui embrase tout
Cette étincelle survient le 23 novembre 1407. Louis d'Orléans quitte à la nuit tombée l'hôtel de la reine, dans le quartier du Marais, pour rejoindre sa propre demeure. Dans une rue étroite, une bande d'une quinzaine d'hommes armés surgit de l'ombre. Le duc est désarçonné, frappé à coups de hache et d'épée jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Son corps est laissé en pleine rue, une main tranchée gisant à quelques mètres de la dépouille. L'assassinat est exécuté avec un tel professionnalisme qu'il ne peut s'agir de bandits : c'est une opération commanditée.
Louis d'Orléans est assassiné en plein Paris
Jean sans Peur feint d'abord la surprise et se joint publiquement au deuil de la cour. Mais très vite, face aux soupçons qui convergent inévitablement vers lui, il choisit une stratégie stupéfiante : il reconnaît ouvertement, devant le conseil royal, avoir commandité l'assassinat de son propre cousin.
Plus stupéfiant encore, il fait défendre son geste publiquement par un théologien réputé, Jean Petit, qui livre devant la cour un long discours justifiant le meurtre au nom de la théorie du tyrannicide : Louis d'Orléans y est dépeint comme un traître dont l'élimination servait le bien supérieur du royaume. L'assassinat n'est pas seulement avoué, il est théorisé, légitimé en pleine cour.
«Il est licite de tuer le tyran, et ainsi j’ai fait couper l'arbre de perdition avant qu’il ne porte ses fruits mortels pour la couronne de France. »
Le fils de la victime, Charles d'Orléans, est encore trop jeune pour venger son père. C'est donc son beau-père, Bernard d'Armagnac, puissant seigneur du Sud-Ouest et redoutable chef de guerre, qui devient de facto le nouveau chef de l'opposition aux bourguignons. De son nom, le parti prend désormais l'appellation qui restera dans l'histoire : les Armagnacs, désormais opposés frontalement aux Bourguignons de Jean sans Peur.
Le loup (symbolisant la maison d'Orléans) et lion (la maison de bourgogne) se déchirent pour la couronne de France.
Ce qui n'était, quelques années plus tôt, qu'une rivalité de cour vient de se transformer, par un meurtre revendiqué en pleine capitale, en une guerre ouverte pour le contrôle du royaume.
Paris à feu et à sang
Dans les années qui suivent, cette guerre entre factions se joue en grande partie dans les rues mêmes de Paris, qui change plusieurs fois de camp au gré des rapports de force. Chaque bascule s'accompagne de son lot d'exécutions sommaires, de purges administratives et de règlements de comptes, sous les yeux d'une population elle-même de plus en plus polarisée entre les deux partis.
Dès 1410, les Armagnacs, menés par le comte Bernard d'Armagnac et le jeune Charles d'Orléans, lèvent une armée et marchent sur Paris pour venger le meurtre de Louis d'Orléans. La capitale se retrouve assiégée.
Pendant ce temps, la tension monte dans Paris assiégée. Jean sans Peur, qui contrôle alors la capitale, s'appuie sur une milice recrutée parmi la corporation des bouchers parisiens, menée par un certain Simon Caboche, qui donnera son nom au mouvement : les cabochiens.
Cette milice, censée défendre les intérêts du petit peuple parisien contre une noblesse jugée corrompue, dérive rapidement vers une véritable terreur urbaine : arrestations arbitraires, exécutions sommaires, pillages, le tout avec la bénédiction tacite du duc de Bourgogne, qui espère consolider son emprise sur la ville par la peur.
Les violences des cabochiens
Mais la violence du mouvement cabochien finit par effrayer la bourgeoisie parisienne modérée, jusque-là plutôt favorable aux Bourguignons. Lassée des excès et des pillages, les parisiens ouvrent les portes de Paris aux Armagnacs, qui prennent le contrôle de la capitale le 1er septembre 1413. Jean sans Peur, désavoué, doit fuir précipitamment.
En revenant à Paris, les Armagnacs retrouvent leur place au conseil royal et, sans l'opposition bourguignonne, gouvernent de facto le royaume.
Mais leur domination ne marque pas le retour de la paix : de 1413 à 1418 ils s'adonnent, à leur tour, aux règlements de comptes et aux persécutions contre les anciens soutiens du parti bourguignon. Après les violences de la révolte cabochienne, Bernard d'Armagnac soumet Paris à une discipline de fer qui doit tenir la plèbe soumise. Face à ceux qui l'accueillent comme un libérateur, il rappel qu'il n'est là que pour assurer l'ordre dans la capitale.
«Je ne suis pas venu à Paris pour plaider ou pour complaire à la populace, mais pour faire obéir les sujets du Roi et châtier les rebelles.»
La dictature militaire de l'Armagnac nourrit bientôt, dans la population parisienne, un ressentiment croissant contre un pouvoir tout aussi brutal et arbitraire que son prédécesseur.
Ces troubles rappellent et dépassent même ce qu'avait vécu la capitale un demi-siècle plus tôt, sous Étienne Marcel. Paris, à intervalles réguliers, devient le théâtre d'une guerre civile que la France se livre à elle-même, sans qu'aucun ennemi étranger n'ait eu besoin de porter le moindre coup.
Et c'est précisément ce spectacle d'un royaume qui s'entretue dans ses propres rues qu'observe avec le plus grand intérêt, depuis l'autre côté de la Manche, un jeune roi anglais fraîchement couronné et pressé de faire ses preuves.






























