La Guerre de 100 ans : la France en faillite (1346-1360)



Après l'humiliation des chevaliers à Crécy et l'hécatombe aveugle de la peste noire, le royaume de France semble vaciller au bord du gouffre, mais l'automne 1356 semble promettre un renouveau. Dix ans après Crécy, le royaume a eu le temps de panser ses plaies : 

  • La peste a reflué 
  • L'armée est reconstituée
  • Un nouveau roi est monté sur le trône

Le royaume, qui vient de traverser une série d'épreuves dramatiques, pense pouvoir enfin regarder vers l'avenir. Et pourtant, en un après-midi, la situation bascule à nouveau après un évènement d'une rare gravité : la capture d'un roi sur le champ de bataille.

Poitiers, le point de rupture

Une chevauchée qui tourne mal

À l'été 1356, le Prince Noir quitte l'Aquitaine à la tête d'une armée anglo-gasconne et remonte vers le nord, semant la destruction sur son passage selon la méthode désormais bien rodée des chavauchées. 

Le roi de France Jean II le Bon, successeur de Philippe VI, est pétri des idéaux chevaleresques : il croit en l'honneur ; à la parole donnée ; au devoir du roi de protéger les plus faibles. Alors, quand il apprend que son ennemi ravage ses terres et malmène ses propres sujets, il rassemble une armée considérable et se lance à sa poursuite sans attendre.



Jean II adoube des chevaliers

Le Prince Noir, conscient d'être en infériorité numérique, cherche alors à se replier vers la Guyenne anglaise. Mais l'armée française, cette fois, ne le laisse pas filer : le 18 septembre, les deux armées se retrouvent face à face non loin de Poitiers.



Carte : le parcours des deux armées

Une trêve d'un jour est négociée. Le Prince Noir, en position difficile, tente de négocier. Il propose de rendre ses conquêtes récentes et de s'engager à ne pas reprendre les armes avant plusieurs années. Jean II, sentant l'ennemi acculé et sûr de sa supériorité numérique, refuse toute négociation. C'est une décision qu'il aura tout le loisir de regretter.

19 septembre 1356 : la répétition tragique de Crécy

Au matin du 19 septembre, l'armée française s'avance vers l'armée anglaise, retranchée derrière des haies et des talus. Le Prince Noir a choisie cette position avec le même soin qu'Édouard III dix ans plus tôt à Crécy : ce terrain soit briser toute charge de cavalerie française.

Et c'est là, précisément, que l'histoire semble se répéter avec une ironie cruelle : malgré la leçon de 1346, malgré une décennie pour en tirer les enseignements, l'armée française reproduit les mêmes erreurs. Une première charge de cavalerie, lancée à travers un étroit chemin bordé de haies où les archers anglais sont postés de part et d'autre, est décimée avant même d'atteindre les lignes ennemies, dans un piège presque identique à celui de Crécy !



Disposés intelligement sur le champ de bataille, protégés des charges de cavalerie derrière des piquets, les archers anglais continuent d'être d'une efficacité redoutable face à la chevalerie française.

Voyant les premières charges s'échouer dans la boue, Jean II décide de partir au combat à pied, entouré de sa garde et de ses quatre fils. Il pourra ainsi mieux tenir ses positions, pense-t-il. Il n'a pas compris que sa position est catastrophique, vulnérable aux flèches des archers anglais, et bientôt à un encerclement.

Le Prince Noir ordonne une manœuvre audacieuse : une partie de sa cavalerie contourne le champ de bataille par un chemin dérobé pour prendre les Français à revers, pendant qu'une autre colonne charge de front. Pris en étau, l'ost royal se disloque.

Le combat dégénère en une mêlée confuse où se distingue, au cœur de la bataille, le plus jeune fils du roi, Philippe, âgé d'à peine quatorze ans, qui est resté aux côtés de son père alors que ses frères aînés ont quitté le champ de bataille. Les chroniques rapportent qu'il n'aurait cessé, tout au long de l'affrontement, d'avertir son père des dangers approchant de chaque côté, un dévouement qui lui vaudra plus tard le surnom de Philippe le Hardi et l'apanage du duché de Bourgogne.



La mêlée

Le roi aux mains de l'ennemi

Jean II, encerclé, refuse de s'enfuir et continue de se battre l'épée à la main jusqu'à ce que la situation devienne intenable.

C'est finalement un chevalier français exilé au service des Anglais, Denis de Morbecque, qui parvient à recueillir sa reddition, en lui rappelant qu'il est lui-même chevalier français et qu'il saura le traiter avec les honneurs dus à son rang.



Jean II est capturé par les anglais

Le Prince Noir, en vainqueur chevaleresque, reçoit son royal captif sous sa tente le soir même, le traite avec les plus grands égard, et le sert à table de ses propres mains en signe de déférence, un geste resté célèbre, presque incongru pour des ennemis qui viennent de s'affronter dans un tel bain de sang ! 

Cette courtoisie de façade ne doit cependant pas masquer l'ampleur du désastre qui vient de se produire : jamais, depuis des siècles, un roi de France n'était tombé vivant aux mains d'une puissance étrangère. En une soirée, le royaume est décapité.

Un royaume sans tête

Car c'est bien là que réside la véritable portée de Poitiers, au-delà même du désastre militaire : le royaume est amputé de son roi.

Or la monarchie française du XIVe siècle repose tout entière sur la personne du souverain, sacré à Reims, dépositaire d'une autorité divine que nul autre ne peut exercer à sa place.



Sacre de Hugues Capet. 
Au moyen-âge, le roi de France n'est pas seulement un leader politique ; sacré par l'Église romaine, il detient son pouvoir de dieu lui-même, ce qui, dans la société de l'époque, lui donnait une légitimité à laquelle aucun autre ne pouvait prétendre.  

Que devient, alors, un royaume dont le chef est prisonnier à des centaines de kilomètres, retenu en otage par l'ennemi qu'il combattait ? 

C'est cette question, vertigineuse et sans précédent, qui va désormais dominer la vie politique française. Car en l'absence du roi, c'est un dauphin de dix-huit ans à peine, Charles, qui doit assumer la régence d'un royaume exsangue et humilié, et faire face à ce qui s'annonce déjà comme une crise sans précédent.

L'implosion de l'État

Paris, automne 1356. La nouvelle de la capture du roi se répand dans la capitale comme une traînée de poudre, provoquant sidération et colère. Ce n'est pas seulement une bataille perdue que les Parisiens doivent encaisser : c'est l'effondrement pur et simple de l'autorité royale, à un moment où le royaume, déjà éprouvé par la peste et les pillages, n'a plus aucune réserve pour absorber le choc.

Dans ce vide inédit, le dauphin Charles doit improviser une régence, et il va très vite découvrir qu'un trône vacant attire tous les appétits.

Un régent sans troupes, sans argent, sans autorité

Le jeune Charles hérite d'une situation proprement calamiteuse. Il n'a ni l'expérience, ni le prestige militaire, ni même la légitimité pleine d'un roi sacré.



Charles écoute les doléances alors qu'il est régent.

Puisque son père est encore en vie, prisonnier des anglais, Charles ne peut prétendre qu'au titre de lieutenant général du royaume, une position juridiquement ambiguë que beaucoup s'empressent de contester. 

Plus urgent encore, les caisses du royaume sont vides, alors qu'il faut à la fois financer la défense contre les Anglais (qui continuent leurs raids) et réunir l'énorme rançon exigée pour libérer le roi. Pour lever ces fonds, Charles n'a d'autre choix que de convoquer les États généraux. 



Les premiers États généraux, convoqués sont Philippe le Bel.

Cette assemblée, qui rassemble les trois ordres du royaume (Clergé, Noblesse et Tiers état), a surtout un rôle de représentation. Historiquement, elle ratifiait les édits royaux sans les débattre, ne servant qu'à montrer symboliquement le soutien du peuple aux décisions de la couronne,.

Mais en cet automne 1356, quelque chose a changé dans le rapport de force : un régent sans roi, sans armée et sans argent est un régent qui négocie en position de faiblesse absolue. Ça, l'assemblée l'a bien compris. Elle va alors tenter, pour la première fois, d'arracher des réformes.

Étienne Marcel et la tentation d'une monarchie sous tutelle

Depuis le XIIIᵉ siècle, la capitale s'est profondément transformée. Son commerce prospère a favorisé l'émergence d'une riche bourgeoisie de marchands, de banquiers et d'officiers royaux. Ces bourgeois financent une grande partie de l'effort de guerre, mais tandis que leurs impôts ne cessent d'augmenter, les résultats militaires sont catastrophiques.

Ils estiment à présent avoir leur mot à dire dans les affaires de l'État, face à une noblesse qui, par ses erreurs et son inaction, a mené le royaume à la crise.



Une foire médievale. L'essort des foires au XIIIe siècle participe à l'émergence d'une bourgeoisie marchande et banquière.

Étienne Marcel incarne cette nouvelle élite urbaine. Prévôt des marchands de Paris (l'équivalent du maire), il n'est ni un agitateur populaire ni un ennemi de la monarchie. Son objectif est plus ambitieux : transformer son fonctionnement. 

➤ Contrôler les finances royales ;

➤ Limiter les abus des grands officiers ;

➤ Obliger le souverain à gouverner avec l'accord des États généraux. 

Son projet ne consiste donc pas à abolir la royauté, mais à l'encadrer. 



Étienne Marcel, prévôt des marchands

En mars 1357, en pleins États généraux, Marcel et ses alliés imposent au jeune dauphin un texte d'une ambition inédite : la Grande Ordonnance. Le document prévoit

  • Un contrôle permanent des États généraux sur la levée et l'usage des impôts,
  • La création d'un conseil de vingt-huit membres chargé de surveiller l'action du régent, 

  • La destitution de plusieurs conseillers royaux jugés incompétents ou corrompus.

​Il faut mesurer ce que cette exigence a d'audacieux pour l'époque. Ce n'est pas simplement une réclamation fiscale ponctuelle : c'est une remise en cause frontale du principe même sur lequel repose la monarchie française, celui d'un pouvoir royal qui ne rend de comptes qu'à Dieu.

En exigeant un droit de regard permanent sur les finances et l'administration royale, Marcel et les représentants du tiers état inventent, sans le nommer ainsi, une forme de contrôle parlementaire du pouvoir, plusieurs siècles avant que ce principe ne s'impose ailleurs en Europe. Ce n'est donc pas un hasard si certains historiens ont pu voir dans cet épisode une ébauche précoce (et vite avortée) de monarchie constitutionnelle !



Les magistrats de Paris adressent une diatribe aux conseillers royaux

Charles, acculé, accepte dans un premier temps l'ordonnance, mais il fait rassembler en secret des troupes en province, pour pouvoir faire pression sur Marcel.

Le prévôt des marchands, sentant son influence lui échapper, hausse alors la pression d'un cran jusqu'à un geste qui va marquer durablement les esprits : le 22 février 1358, une émeute parisienne mise en scène par Marcel envahit le palais royal. En plein palais, les deux plus proches conseillers du dauphin, Jean de Conflans et Robert de Clermont, sont massacrés dans la chambre du Prince, leur sang giclant, dit-on, jusque sur ses vêtements !

Marcel, en geste de défi, impose alors au dauphin de se coiffer publiquement du chaperon aux couleurs de la révolte parisienne pour bien marquer, aux yeux de tous, sa soumission à la volonté populaire.



Marcel et les insurgés s'introduisent dans les appartements du dauphin et assassinent ses conseillers.

Après cet attentat, la monarchie semble un soumise à la volonté de Marcel. Pourtant, ce geste de violence scellera la perte du prévôt : en s'attaquant directement à la personne royale, il s'aliène la noblesse et la bourgeoisie modérée, effrayées par la tournure insurrectionnelle que prend le mouvement. La réforme institutionnelle cède le pas à l'émeute de rue, un basculement qui fragilise durablement la légitimité de sa cause.

Le 31 juillet 1358, alors que le dauphin assiège la ville, Marcel est massacré à coup de hache par ses anciens alliés sur le pavé parisien, au pied de la porte Maillard. Sa tentative de révolution s'effondre aussi brutalement qu'elle avait commencé.



Étienne Marcel est assassiné à la porte Maillard.

Quelques jours plus tard, Charles peut enfin rentrer dans une capitale exsangue, traumatisée par des mois d'émeutes et de répression. Mais il n'est pas au bout de ses peines.

La Jacquerie : l'explosion des campagnes

En mai 1358, un second foyer de révolte, d'une tout autre nature sociale, enflamme les campagnes : la Grande Jacquerie.

Le nom vient du sobriquet méprisant, "Jacques Bonhomme", par lequel la noblesse désigne alors le paysan français en général. Un terme qui, à lui seul, en dit déjà long sur le mépris de classe structurant les rapports entre seigneurs et manants.

Or ce sont précisément ces "Jacques" qui, dans les campagnes du Beauvaisis, de la Brie et de l'Île-de-France, se soulèvent en masse contre leurs seigneurs, en l'espace de quelques jours à peine, dans un embrasement d'une soudaineté qui surprend jusqu'aux contemporains les mieux informés.



Des paysans se révoltent

Pour comprendre l'ampleur de cette explosion, il faut la lire comme l'aboutissement logique de tout ce que nous avons vu jusqu'ici, plutôt que comme un accident isolé. Ce sont les mêmes paysans qui, depuis plus d'une décennie, 

- Subissent les chevauchées anglaises sans être jamais protégés par une noblesse ; 

- Ont enterré un tiers des leurs pendant la peste, sans que ni le clergé ni la médecine savante n'aient su leur venir en aide ; 

- Continuent de payer une fiscalité de guerre écrasante pour financer des défaites successives ;

- Qui doivent désormais subir, en sus, les exactions des "routiers", ces armées de mercenaires sans emploi depuis Poitiers, qui vivent de pillages sur le dos des campagnes en toute impunité.​



Les grandes compagnies, ces armées de mercenaires sans emploi, ravagent le pays depuis la débâcle de Poitiers.

Le contrat féodal, dans son principe le plus élémentaire (la protection contre la soumission), ne fonctionne tout simplement plus. En quelques jours à peine, un raisonnement fatal embrase les campagnes : si ceux qui prétendent les défendre ne remplissent plus leur fonction, pourquoi continuer à leur obéir ? 

Jean de Venette, moine carmélite d'originie paysanne, est l'un des rares chroniqueurs de l'époque à tenter d'expliquer les causes de la révolte autrement que par une simple explosion de folie chez une plèbe "enragée".

«Les nobles méprisaient les paysans et ne leur apportaient aucun secours ; au contraire, ils les opprimaient, pillaient et ravageaient leurs biens. 

Voyant les maux qui les accablaient de toutes parts et que leurs seigneurs ne les défendaient pas mais les opprimaient, ils se levèrent contre les nobles de France.»



Schéma : la société d'ordre au moyen-âge. Quand la noblesse cesse de faire son devoir, l'équilibre social est rompu. 

Il faut aussi souligner que ce n'est pas la couronne que visent les insurgés, mais la noblesse locale elle-même, jugée responsable au premier chef de l'insécurité et de l'oppression fiscale. C'est une révolte anti-seigneuriale bien plus qu'anti-monarchique, ce qui la distingue du mouvement porté par Marcel à Paris.

La révolte prend une tournure d'une violence inouïe quand les insurgés se regrouppent en une véritable armée paysanne : des châteaux sont incendiés par centaines à travers le nord du royaume et des nobles sont massacrés avec leurs familles dans des scènes que les chroniqueurs de l'époque dépeignent avec une horreur non dissimulée :

«Les Jacques s'assemblèrent en grande fureur. Ils abattaient les maisons des gentilshommes, tuaient hommes, femmes et enfants sans pitié, et disaient qu'ils voulaient éteindre toute la noblesse du monde.»



Un chevalier est massacré par des Jacques

Jean Froissart racontera, non sans une exagération probable, le sort réservé à un chevalier rôti à la broche sous les yeux de son épouse et de ses enfants, contraints ensuite d'en consommer la chair.

Attention cependant : il faut rappeler que la majorité des chroniqueurs de l'époque sont issus des hautes classes sociales, justement visées par ces révoltes. Il faut donc savoir prendre du recul sur les sources contemporaines. 

Mais qu'elle soit vraie ou non, l'anecdote illustre bien l'effroi que cette révolte paysanne inspira à l'aristocratie française, brutalement confrontée à l'idée que ceux qui lui ont toujours été soumis puissent se retourner contre elle avec une telle sauvagerie.



Un seigneur observe ses paysans au travail

Mello, ou la réponse de l'ordre ancien

La noblesse française, un instant paralysée par la stupeur, se ressaisit rapidement sous la conduite d'un allié inattendu : Charles le Mauvais, roi de Navarre et prétendant à la couronne de France, qui trouve ici l'occasion inespérée de se poser en défenseur de l'ordre. 

Le 10 juin 1358, à Mello, il attire le leadeur des Jaques, Guillaume Cale, à une négociation sous prétexte de trêve. C'est un piège. Il le fait arrêter en traîtrise puis décapiter séance tenante — un procédé qui, à lui seul, illustre le peu de considération que l'aristocratie accorde à la parole donnée à des rebelles de basse condition. 

Privée de son chef, l'armée paysanne, mal organisée et sommairement équipée, est ensuite écrasée sans difficulté.



Guillaume Cale est décapité devant Charles le Mauvais. Riche laboureur lettré, Cale était loin de l'image de la brute sauvage et analphabète dont a voulu l'affubler la noblesse.

Ce qui suit, c'est une véritable entreprise de terreur destinée à faire un exemple durable. Pendant plusieurs semaines, la noblesse française parcourt les campagnes du Beauvaisis et de l'Île-de-France, massacrant des milliers de paysans. Ces représailles frappent indistinctement les coupables et les innocents, afin de décourager toute nouvelle tentative de soulèvement.

La répression, aussi brutale soit-elle, ne règle rien de ce qui a provoqué la révolte : elle rétablit un ordre par la peur, non par la réforme. C'est là, peut-être, la leçon la plus sombre de cet épisode. Face à la première remise en cause sérieuse du contrat féodal depuis des siècles, la noblesse française ne répond ni par la négociation, ni par un sursaut protecteur envers ceux qu'elle est censée défendre, mais par un bain de sang punitif. L'ordre ancien, en cet été 1358, n'a plus d'autre ressource que la violence pour se maintenir.



Paysans massacrés

En l'espace de deux ans, la France a connu :

  • La capture de son roi, 
  • Une tentative de révolution dans sa capitale 
  • Une véritable guerre sociale dans ses campagnes.

Plus qu'une série de crises, ces événements révèlent l'effondrement de tous les fondements de la société médiévale.

➤ L'armée ne protège plus le royaume ;

➤ La noblesse perd sa légitimité ;

➤ La bourgeoisie conteste le monopole politique des grands seigneurs ;

➤ Tandis que les paysans se retournent contre ceux qui étaient censés les défendre.

En 1358, la France n'est plus seulement vaincue : elle est au bord de l'implosion. Et pourtant, le pire n'est pas encore passé. Deux ans plus tard, le traité de Brétigny viendra consacrer cette descente aux enfers en imposant au royaume l'une des paix les plus humiliantes de son histoire.



La France, ravagée par les pillages et les insurrections

Le prix de la paix

Été 1358. Dans les campagnes du Beauvaisis, les derniers foyers de la Jacquerie achèvent de se consumer sous les représailles nobiliaires. À Paris, Étienne Marcel, discrédité par son alliance avec les Jacques et lâché par la bourgeoisie, est assassiné par ses anciens alliés. Charles peut enfin retrouver sa capitale.

Le royaume respire : il vient d'échapper à la désintégration totale. Pourtant, le calvaire n'est pas terminé. Il reste à la France, pour clore cette décennie de catastrophes, à régler son compte le plus lourd : la captivité du roi, et le prix qu'il va falloir payer pour le libérer.

Une négociation menée en position de faiblesse absolue

Depuis sa capture à Poitiers, Jean II le Bon vit en Angleterre une captivité dorée. Il est logé avec les égards dus à son rang, entretient même petite cour qui l'accompagne dans son exil. Mais le roi de France n'oublie pas qu'il n'est qu'un prisonnier, et reste parfaitement conscient que son sort dépend désormais d'une négociation dans laquelle la France ne tient plus aucune carte sérieuse.



Le palais de Savoy, sur les bords de la Tamise. C'est dans ce château, le plus luxieux d'Angleterre, dit-on, que Jean passe sa captivité.

Un premier traité, négocié à Londres en 1359, se révèle si dure dans ses clauses (il réclame l'annexion par l'Angleterre de la moitié du royaume) que les États généraux, réunis à Paris pour l'examiner, le rejettent en bloc. Mieux vaut, estiment-ils, poursuivre la guerre que d'entériner un tel démembrement. 

C'est un sursaut de fierté qui, sur le moment, honore la France, mais qui va coûter cher. Édouard III, furieux de ce refus, relance aussitôt une campagne militaire dans le nord du royaume, ravageant les campagnes autour de Reims, avant de faire camper son armée devant Paris. Le dauphin regarde, impuissant, son plus grand ennemi ravager l'Île-de-France. 



Édouard III assiège Reims, en 1360.

C'est dans ce rapport de force écrasant que s'ouvrent, au printemps 1360, de nouvelles négociations près de Chartres, dans le petit village de Brétigny. Le traité qui en résulte, signé le 8 mai 1360, reste malgré tout légèrement moins sévère que celui de 1359. 

Édouard III accepte notamment de renoncer formellement à ses prétentions sur la couronne de France, ce titre qu'il revendique depuis le début du conflit. Mais ce répit tout relatif ne doit pas masquer l'ampleur de l'humiliation territoriale et financière qui frappe le royaume.

Un royaume amputé

Sur le plan territorial, la France cède, en pleine souveraineté, c'est-à-dire sans même conserver la moindre suzeraineté théorique un tiers environ de son territoire : l'ensemble de l'Aquitaine, ainsi que Calais et son arrière-pays dans le nord.



Carte : les possessions anglaises (rouge) ; les annexions anglaises (rose) ; et la Bretagne, alliée aux anglais. 

Édouard III gouvernera désormais ces régions en toute indépendance, sans le moindre lien d'hommage envers la couronne de France.

Le volet financier du traité est tout aussi brutal. La rançon fixée pour la libération de Jean II s'élève à trois millions d'écus d'or — une somme si considérable qu'elle représente l'équivalent de plusieurs années de recettes fiscales du royaume, à un moment où celui-ci, rappelons-le, vient de perdre entre un tiers et la moitié de sa population, de traverser une insurrection urbaine doublée d'une guerre civile paysanne, et a vu ses campagnes ravagées depuis 10 ans par les pillages successifs.

Comment, dans un pays aussi exsangue, pourra-t-on réunir une somme pareille ?



Pour ses succès militaires qui ont mis la France à genoux, Henri Plantagenêt est considéré comme l'un des plus grands rois d'Angleterre.

Le retour du roi Jean

C'est précisément pour tenter de faire face à cette exigence que la couronne va devoir innover monétairement. En octobre 1360, Jean le Bon est libéré sur parole en attendant le versement complet de sa rançon. Il a dû laisser, comme garanti à Édouard III, ses deux propres fils en otages.

Quand le roi de France retrouve enfin son royaume, après 4 années d'exil, il se démène pour réunir la rançon qui le lie à l'Angleterre. Malgré des efforts considérables de collecte fiscale à travers tout le royaume, la France peine à réunir l'intégralité de la somme exigée. Les otages livrés en garantie restent plusieurs années en captivité, jusqu'à ce que l'un d'entre eux, le duc d'Anjou, rompe sa parole d'honneur en s'évadant en 1363. 

C'est ce manquement, jugé profondément déshonorant par Jean II lui-même, qui va pousser le roi à un geste resté célèbre dans l'histoire de la chevalerie française : convaincu que sa parole de chevalier doit primer sur toute raison d'État, il choisit de retourner volontairement se constituer prisonnier en Angleterre, où il mourra quelques mois plus tard, en avril 1364.



Jean II retourne en Angleterre

Le fond du gouffre

À l'orée de cette année 1364, le bilan de ces dix-huit années est proprement vertigineux :

➤ Le royaume a perdu un tiers de son territoire. 

➤ Il croule sous une dette qu'il ne parviendra jamais entièrement à honorer. 

➤ Sa population a chuté de moitié à cause de la peste. 

➤ Ses campagnes restent infestées de bandes de routiers désœuvrés, que ni la trêve ni le traité n'ont suffi à démobiliser, et qui continuent de piller un pays exsangue en toute impunité.

➤ Sa capitale garde les stigmates d'une insurrection à peine matée.

Et voilà que son roi, retourné par sens de l'honneur derrière les murs qui l'avaient vu prisonnier, y meurt en exil, clôturant, dans une forme d'ironie tragique, cette décennie de catastrophes en cascade par la mort du souverain lui-même, en captivité,loin de son royaume.



Le corps de Jean II le Bon est rapatrié en France

Le poète italien Pétrarque, qui passa toute son enfance en France, retrouve le royaume en 1360, après l'avoir quitté plus d'une décennie. Il est frappé :

«Je ne reconnaissais plus rien de ce que j'avais vu autrefois. 

Ce royaume si riche, si florissant, n'était plus qu'un vaste désert. Partout la solitude, la pauvreté, la tristesse. Les terres restaient en friche, les maisons étaient détruites, sauf celles qui s'abritaient derrière les remparts des villes. 

Partout les traces du feu et du fer. La Seine et la Marne coulaient au milieu de campagnes désertes.»

C'est sur ces ruines, encore fumantes, qu'un nouveau règne va devoir se construire : celui du dauphin Charles, survivant de Poitiers ; ancien otage des insurgés parisiens ; régent impuissant d'une France en faillite.