Armagnacs et Bourguignons : le retour des Anglais



Tandis que le roi Charles VI sombre irrémédiablement dans la folie, les rivalités de palais entre Armagnacs et Bourguignons ont achevé de dégénérer en une sanglante guerre civile.

De l'autre côté de la Manche, un jeune souverain ambitieux observe avec appétit cette nation à l'agonie, persuadé que l'heure a sonné pour l'Angleterre de récupérer ce qui lui revient.


La Guerre reprend

Un royaume qui invite l'ennemi

Henri V a vingt-six ans en 1413, quand il monte sur le trône d'Angleterre, et il porte déjà le poids d'une couronne mal assise. Son propre père, Henri IV, avait pris le trône par la force en déposant son cousin, l'héritier légitime. Un péché originel dont toute la dynastie Lancastre reste marquée, et que le jeune roi sait pouvoir se retourner contre lui à la première faiblesse.



Richard II abdique en faveur d'Henri IV

S'il veut consolider son pouvoir, il lui faut un exploit. Un exploit assez grand pour faire taire les doutes, assez éclatant pour que plus personne en Angleterre ne songe à contester sa légitimité. Et de l'autre côté de la Manche, un royaume tout entier semble justement s'offrir à lui.

Le roi anglais observe le spectacle d'une France en pleine implosion, et il en tire un plan méthodique. Dès 1414, ses ambassadeurs négocient en parallèle avec les deux camps rivaux :

  • D'un côté les Armagnacs, maîtres de Paris et du roi fou, 

  • De l'autre Jean sans Peur, retranché dans ses riches terres de Bourgogne et de Flandre. 

À chacun, Henri V fait mine de proposer une alliance, un soutien, une main tendue. En réalité, il ne cherche qu'une chose : s'assurer qu'aucune réconciliation de dernière minute ne viendrait lui opposer un front français unifié. 



Henri V

Une fois sûr de lui, il présente son ultimatum à la cour de France. Ses prétentions sont proprement vertigineuses :

  • La pleine souveraineté sur l'Aquitaine ; 

  • Le paiement de l'ancienne rançon de Jean II jamais totalement soldée depuis 1360 ; 

  • La main de Catherine de Valois, fille de Charles VI, assortie d'une dot proprement démesurée. 

Le conseil royal français, choqué par de telles demandes, ne réponds même pas. Henri V, qui n'attendait sans doute rien d'autre que ce silence, y trouve son prétexte et passe à l'action : en août 1415, la flotte anglaise débarque en Normandie et met le siège devant Harfleur.



Les anglais devant Harfleur

La place résiste plus longtemps que prévu, plusieurs semaines d'un siège éprouvant, sous une chaleur qui favorise la propagation de la dysenterie dans le camp anglais. Les rangs d'Henri V sont décimés avant même qu'il n'ait pu livrer la moindre bataille. Quand la ville tombe enfin, fin septembre, l'armée anglaise est déjà bien affaiblie.

Azincourt : Crécy qui recommence

À l'octobre 1415, Henri V ne cherche plus la bataille. Son armée, qui s'est ématié sur Harfleur, ne compte plus que quelques milliers d'hommes épuisés. Le roi d'Angleterre se met en marche vers Calais, pour la mettre à l'abri avant l'hiver.

Mais la route est longue, et une armée française largement supérieure en nombre se rassemble pour la lui couper. Le 25 octobre, les deux armées se font face près du village d'Azincourt. 



Carte : la campagne d'Henri V

Le connétable Charles d'Albret, qui commande les troupes françaises, dispose d'un avantage numérique écrasant : vingt à trente mille hommes, contre à peine six à huit mille Anglais épuisés par des semaines de marche et de maladie. Sur le papier, l'affaire semble entendue.

Mais dans les rangs français, c'est une tout autre bataille qui se joue déjà, avant même le premier coup d'épée : celle de l'orgueil et de la préséance. Les grands seigneurs présents se disputent l'honneur de mener l'avant-garde, chacun refusant de céder le premier rang à un rival dont le lignage lui paraît moins prestigieux que le sien.

Un chroniqueur rapporte avec amertume l'incompétence et la division des français avant la bataille : 

«Les princes et les capitaines passèrent la nuit dans la discorde et la vanité, se disputant déjà les prisonniers anglais avant même d'avoir tiré l'épée. 

Ils croyaient que la seule noblesse de leur sang suffirait à écraser l'ennemi.»



Chevaliers s'affrontant lors d'un tournois. L'honneur et la gloire personnelle sont plus important pour ces hommes que la simple victoire.

D'Albret peine à imposer la moindre autorité sur cette assemblée de nobles qui ne rêvent, chacun de leur côté, que de gloire personnelle face à un adversaire qu'ils jugent déjà vaincu d'avance.

Pendant que les français se disputent, le roi d'Angleterre, lui, se prépare à la bataille. Il passe dans les rangs pour motiver personnellement ses hommes, mais surtout il choisit son terrain avec un soin extrême : un champ fraîchement labouré, resserré entre deux bosquets qui vont comprimer toute charge de cavalerie. Il poste ses archers sur les hauteurs, des deux côtés, protégés derrière des pics de bois.

Le 25 octobre 1415 au matin, les Français, impatients d'en découdre, s'avancent sur ce terrain qui va se refermer sur eux comme un étau. Il a plu toute la nuit. Le champ s'est transformé en un bourbier qui happe les pieds et les sabots. Les chevaliers s'enfoncent jusqu'aux genoux dans la boue sous le poids de leurs armures.



La disposition des forces sur le champ de bataille, entre les deux collines.

La route étroite comprime les rangs : l'armée s'étend en une longue colonne qui va supprimer l'avantage numérique des français et ralentir les charges de cavalerie.

Les archers anglais ouvrent le feu. La cavalerie française, engluée dans la boue, se fait décimer par une pluie de flèches avant même le contact. Les cavaliers de la deuxième ou de la troisième charge ne peuvent bientôt plus avancer : en plus de la boue, ils trébuchent dans leur élan sur les corps et les chevaux des chevaliers déjà tombés, qui forment un barage en plein champ de bataille. En quelques heures à peine, Azincourt tourne au massacre.



Les chevaliers français gisent dans la boue, fauchés par les archers anglais.

Le duc d'Alençon parvient pourtant, l'espace d'un instant, à s'approcher d'Henri V en pleine mêlée, lui assénant un coup qui fend la couronne sertie sur son heaume. Le sort de la bataille semble basculer, mais le chevalier est aussitôt abattu par la garde rapprochée du roi anglais.

C'est en plein cœur de cette mêlée confuse qu'Henri V prend la décision la plus glaçante de la journée. Craignant une attaque sur ses arrières, il ordonne l'exécution des centaines de chevaliers français déjà prisonniers. 

Certains de ses propres chevaliers hésitent à exécuter l'ordre, qui va à l'encontre de tout les codes d'honneur. Henri V doit désigner des archers, roturiers moins liés par le code chevaleresque, pour s'en charger à leur place. Des centaines de nobles français désarmés sont ainsi égorgés au poignard, ou leurs crânes fracassés à la masse.



Détail d'enluminure : l'exécution des prisonniers

Quand le silence retombe enfin surAzincourt, le bilan est sans appel. Les anglais ont perdus quelques centaines d'hommes. Côté français, ils sont plus de 6 000 morts, dont une part écrasante de la haute noblesse du royaume. L'élite militaire et administrative est fauché en une seule matinée. 

Pour Henri V, c'est la consécration immédiate et totale qu'il était venu chercher : le roi à la légitimité fragile, transformé en l'espace de quelques heures en héros national incontesté. Pour la chevalerie française, c'est la preuve, cruelle et définitive, qu'aucune leçon de Crécy n'avait jamais vraiment été retenue.

Vers le traité de Troyes

Le double jeu bourguignon

Azincourt aurait dû être une leçon suffisante pour pousser la France à l'union. Elle ne l'est pas. Car le vrai poison qui ronge le royaume ne vient pas de l'extérieur, mais de la haine intacte, presque intime, qui continue d'opposer les maisons d'Orléans et de Bourgogne. Une haine que même le désastre national ne parvient pas à éteindre.

Jean sans Peur, qui n'était pas présent à Azincourt, observe la situation avec l'œil d'un joueur d'échecs plutôt que d'un patriote meurtri. Si la défaite affaiblit la France, elle porte surtout un coup terrible à ses rivaux armagnacs.

Pendant que les Armagnacs, décimés à Azincourt, peinent à se réorganiser, Jean sans Peur consolide patiemment ses positions. Il est bientôt assez puissant pour oser revenir à Paris, et tenter de recouvrir sa place au conseil royal.



Jean sans Peur

La capitale étouffe alors sous la dictature militaire de Bernard VII d'Armagnac. Les impôts sont écrasants, les exécutions nombreuses, et la population déteste profondément les garnisons gasconnes qui occupent la ville.

Dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, un jeune parisien dérobe les clés de la porte Saint-Germains. Sous une pluie battante, il ouvre le passage aux troupes bourguignonnes qui s'introduisent dans la ville par surprise.



Les bourguignons investissent Paris

S'ensuit, dans les jours et les semaines qui suivent, une chasse systématique aux partisans armagnacs restés dans Paris.

C'est un massacre d'une ampleur inédite : plusieurs milliers d'entre eux sont exterminés par la foule, exécutés sommairement ou jetés dans la seine, dans une explosion de violence urbaine qui dépasse tout ce que le royaume avait connu jusque-là. Les chroniqueurs décrivent des femmes enceintes égorgée, des enfants assassinés... Un bourgeois témoigne : 

«On les tuait comme des pourceaux, sans aucune pitié. On voyait les rues pleines de sang et de corps morts, tant d'hommes, de femmes que d'enfants, dont les chiens mangeaient la chair. 

C’était une chose si horrible que jamais chrétien ne vit pareille cruauté. »

Le comte d'Armagnac lui-même, capturé, sera assassiné dans des conditions particulièrement brutales, lynché par la foule, sa dépouille trainée dans les rues pendant plusieurs jours. 



La chasse aux Armagnacs dans Paris

Le duc de Bourgogne Jean sans Peur a repris le contrôle total de la capitale, et avec elle, celui du roi et de sa cour.

Techniquement, il devrait être le maître du royaume, mais un détail vient tout chambouler : le dauphin s'est enfui avec nombreux partisans et reçoit, depuis Bourges où il est installé, le soutien de toute la noblesse du centre et du sud du royaume. 



Le jeune dauphin est emmené hors de Paris par Tanneguy du Châtel, prêvot des marchands et chef armagnac. Tout autour d'eux, la capitale est plongée dans le chaos.

La France se divise : 

  • Sur le nord et la bourgogne, dont Paris, règne Jean sans Peur.
  • La noblesse du centre et du sud se range du côté du Dauphin.

La mascarade du roi fou, dans laquelle armagnacs et bourguignons ont chacun, à tour de rôle, utilisé Charles VI comme une facade derrière laquelle ils pouvaient exercer leur pouvoir, ne trompe plus personne. Dès lors, puisque le dauphin s'est enfui, la légitimité de Jean sans Peur au pouvoir reste limitée. Le chef bourguignon en est conscient.



Charles VI, absent, s'amuse avec son bouffon.

Dans ce contexte de méfiance et de haine qui divise les deux camps, quelques conseillers des deux bords vont tenter d'imposer une réconciliation : chacun sent qu'une France toujours plus divisée finira par profiter aux seuls Anglais. 

Une entrevue est organisée le 10 septembre 1419, sur le pont de Montereau, entre le dauphin Charles, désormais âgé de seize ans et chef du parti armagnac, et Jean sans Peur lui-même. Les deux hommes doivent se rencontrer entourés d'un nombre égal de gardes, dans l'espoir d'éviter tout débordement.

Ce qui se passe ensuite reste aujourd'hui encore disputé entre historiens. Ce qu'on sait avec certitude, c'est que Jean sans Peur, en s'agenouillant devant le jeune dauphin selon le protocole convenu, est pourfendu d'un coup de hache en plein visage par l'un des hommes de l'escorte de Charles.



Jean sans Peur est frappé à coup de hache.

Était-ce un guet-apens prémédité, décidé en amont par l'entourage armagnac du jeune prince ? Une réaction de panique face à un geste mal interprété ? Le dauphin lui-même a-t-il su ce qui allait se produire, ou a-t-il simplement laissé faire des hommes plus déterminés que lui ?

La question ne sera jamais tranchée avec certitude, mais elle importe, en un sens, assez peu : aux yeux de tout le parti bourguignon, et bientôt de l'Europe entière, c'est bien le dauphin de France qui porte désormais la responsabilité morale de ce meurtre. Un meurtre qui répond, presque trait pour trait, à celui de Louis d'Orléans douze ans plus tôt, qui avait déclenché ce terrible cycle de vengeances croisées.

Philippe le Bon, fils de la victime et nouveau duc de Bourgogne, ne pardonnera jamais l'assassinat de son père. Il ne cherche même plus à dissimuler son ressentiment : pour lui, toute réconciliation avec le dauphin devient désormais impensable, une trahison de la mémoire paternelle qu'aucun calcul politique ne saurait justifier. Il déclare : 

«Le Dauphin a commis le plus exécrable des crimes sous le voile de la paix. Par la foi que je dois à Dieu et à la mémoire de mon seigneur et père, je n'aurai jamais de repos tant que je n'aurai pas tiré vengeance.»



Philippe le Bon

Dans les mois qui suivent, le Bon se rapproche ouvertement d'Henri V, non par affection pour la cause anglaise, mais parce que pactiser avec l'ennemi lui paraît préférable à une réconciliation avec les assassins de son père.

C'est ce ressentiment personnel, plus que n'importe quel calcul stratégique froid, qui va livrer aux Anglais l'un des duchés les plus riches et les plus puissants du royaume de France.



Carte : les possessions de Philippe le Bon

Le traité de Troyes, ou la France donnée à l'Angleterre

Reste, au centre de ce théâtre de haines et de vengeances, une figure presque tragique en elle-même : Isabeau de Bavière, reine de France depuis plus de trente ans, mariée dans son adolescence à un roi qu'elle a vu, année après année, sombrer un peu plus dans la folie. 

On l'a accusée, en son temps et depuis, de bien des choses : d'une liaison avec Louis d'Orléans, de dilapider le trésor royal ; de duplicité politique... Ce que l'on sait avec davantage de certitude, c'est qu'elle se retrouve, en cet hiver 1419-1420, dans une position impossible : 

➤ Un mari dont les crises de démence la laissent seule face aux grands du royaume, 

➤ Un fils qui a fui Paris avec le parti armagnac, qui l'avait chassé du conseil royal

➤ Une capitale désormais tenue par les Bourguignons, les ennemis de son propre fils, décidés à traiter directement avec l'Angleterre sans plus se soucier de l'avis du dauphin ni, sans doute, du sien.



La reine Isabeau

C'est dans ce contexte qu'elle se retrouve, au printemps 1420, prise au milieu des négociations du traité qui doit sceller la paix avec l'Angleterre. Philippe le Bon, porté par sa haine intacte envers le dauphin, accepte les terribles conditions d'Henri V qui demande ni plus ni moins que la dissolution du royaume de France. Les deux hommes se sont mis d'accord ; maintenant, il faut une signature.

Dans la ville de Troyes, aux côtés d'un Charles VI mentalement absent, Isabeau appose son sceau au bas d'un document qui, sur la base d'accusations d'illégitimité jamais prouvées (de vieilles rumeurs sur une possible liaison avec Louis d'Orléans), déclare son propre fils batard et déchu de tout droit sur la couronne de France.



Représentatoin : Isabeau et Charles VI après la signature du traité

Les termes du traité, signé le 21 mai 1420, sont sans appel : 

✸ Henri V épouse Catherine de Valois, fille de Charles VI et d'Isabeau, et se voit reconnu comme héritier officiel du trône de France à la mort du roi actuel.

Le dauphin Charles, lui, n'est même pas mentionné comme un adversaire à combattre : il est simplement rayé de l'ordre de succession, comme s'il n'avait jamais existé.



Henri V épouse Catherine de Valois, fille du roi Charles VI. Par ce mariage, il entre dans la famille royale, espérant ainsi légitimer sa futur couronne de France.

L'ampleur symbolique de ce moment dépasse tout ce que le royaume avait connu jusque-là. Ni la captivité de Jean II, ni même la crise de 1358, n'étaient allées jusqu'à remettre en cause le trône lui-même. On pouvait perdre des batailles, des provinces, une rançon colossale, mais la couronne, elle, restait française par principe. 

Avec Troyes, cette dernière certitude vole en éclats, scellée, qui plus est, par la propre mère du dauphin, dans une négociation où se mêlent inextricablement calcul politique et vengeance personnelle. Le chroniqueur Jean Juvénal des Ursins transcrit l'incompréhension générale face à la décision de la reine, et le choc face aux conditions du traité :

«Ce fut une chose monstrueuse et jamais vue que de voir une mère renier son propre fils pour donner le royaume à un étranger, le tout pour complaire à la vengeance du duc de Bourgogne.

La Couronne de France fut jetée aux pieds des Anglais comme une vulgaire marchandise.»

Reste, au sud de la Loire, un dauphin de dix-sept ans, déshérité par sa propre mère, publiquement qualifié de bâtard par ses ennemis, retranché dans un royaume amputé qu'on commence déjà à surnommer avec mépris, le «royaume de Bourges».



Carte : la France divisée après le traité de Troyes

Le bilan d'une chute

Le royaume que Charles V avait légué à son fils sortait à peine d'un siècle de reconquête patiente ; celui que le traité de Troyes consacre n'existe plus, voué à se faire absorber par l'Angleterre à la mort du roi fou.

Ni la folie de Charles VI, ni Azincourt elle-même, n'auraient suffi, à elles seules, à provoquer un tel effondrement. Il aura fallu, en plus du malheur, la main des hommes. Un duc d'Orléans assassiné dans une rue de Paris, un comte d'Armagnac qui s'alliène la population parisienne, un duc de Bourgogne préférant l'alliance anglaise à la réconciliation avec les meurtriers de son père. La France de 1420 ne s'est pas effondrée malgré ses grands hommes : elle s'est effondrée à cause d'eux, de leurs haines recuites, de leurs vengeances jamais éteintes, plus sûrement encore que par la seule force des archers anglais.

Le dauphin Charles s'est retranché à Bourges, loin de sa capitale, sans couronne, désavoué par sa propre mère. Rien, en cette année 1420, ne laisse présager qu'un retournement soit encore possible. Et pourtant, contre toute attente, l'espoir va renaître en empruntant  les traits les plus improbables qui soient : ceux d'une jeune fille de dix-sept ans, venue des confins lorrains du royaume, convaincue d'une mission divine.