Les Vêpres siciliennes : une révolte et ses répercussions



Les Vêpres siciliennes, un soulèvement déclenché en 1282, marquent un tournant majeur dans l’histoire de la Méditerranée médiévale. À la croisée des luttes de pouvoir entre les grandes dynasties européennes et des aspirations locales, cet événement reste emblématique de la résistance contre une domination étrangère.

Le contexte : une Sicile sous domination étrangère

L’héritage normand et l’arrivée des Angevins
Depuis le XIe siècle, la Sicile avait été un royaume prospère sous la dynastie normande, qui avait su réunir des populations diverses – Normands, Lombards, Grecs et Arabes – dans une administration centralisée. Mais la mort de Guillaume II de Sicile en 1189 déclencha une série de luttes de succession. Après une brève domination des Hohenstaufen germaniques, la Sicile passa sous le contrôle de Charles d’Anjou en 1266, grâce à l’appui papal et à sa victoire sur Manfred de Sicile à la bataille de Bénévent.



Bataille de Benevent (1266)

​Charles d’Anjou, frère du roi de France Louis IX, administra la Sicile depuis Naples, qu’il avait transformée en capitale de son royaume. Mais sa politique centralisatrice et sa fiscalité oppressive, combinées à un mépris affiché pour les traditions locales, aliénèrent rapidement la population sicilienne.



Charles d'Anjou

Les causes de la révolte

La pression fiscale
Charles d’Anjou imposa des taxes élevées pour financer ses campagnes militaires, notamment son ambition de conquérir Byzance. La Sicile, déjà appauvrie par les conflits précédents, supporta mal cette fiscalité lourde.

Les abus des soldats angevins
Les troupes de Charles, souvent composées de mercenaires, commettaient des abus sur la population locale, provoquant un ressentiment croissant. Les Siciliens dénonçaient les pillages, les violences et les comportements arrogants des soldats.

Un sentiment d’identité locale
Les Siciliens, attachés à leurs coutumes et à leur indépendance, voyaient d’un mauvais œil la domination angevine. Cette tension fut exacerbée par la propagande des partisans des Hohenstaufen, encore influents sur l’île, qui encourageaient le rejet des Angevins.

Le déclenchement : Palerme, lundi de Pâques 1282

Le 30 mars 1282, lundi de Pâques, la population de Palerme se rassembla près de l’église du Saint-Esprit pour célébrer les vêpres. Une altercation éclata entre un soldat angevin et une femme sicilienne, lors d’une fouille jugée outrageante. Cet incident fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres.  



Les Vêpres

Les habitants, exaspérés, attaquèrent les soldats angevins présents dans la ville. Rapidement, la révolte s’étendit à d’autres localités. Le cri de ralliement, selon la tradition, fut "Mora! Mora!" (Meurent! Meurent!), et les Siciliens traquèrent les soldats français sur toute l’île, les massacrant sans distinction.

Le déroulement de la révolte

En quelques semaines, la révolte se généralisa, et les Angevins perdirent le contrôle de la Sicile. Les chefs rebelles firent appel à des puissances extérieures pour les soutenir. Le roi d’Aragon, Pierre III, y vit une opportunité de renforcer sa position en Méditerranée.

L’intervention de Pierre III d’Aragon
Pierre III revendiquait des droits sur le royaume de Sicile en tant que mari de Constance, fille de Manfred de Sicile. Répondant à l’appel des insurgés, il débarqua en Sicile en août 1282. Son arrivée fut accueillie en libérateur, et il fut proclamé roi de Sicile.

Cette intervention déclencha une guerre ouverte entre les couronnes d’Anjou et d’Aragon, avec des répercussions dans toute l’Europe.



Débarquement de Pierre III en Sicile

Les conséquences immédiates

La guerre des Vêpres (1282-1302)
La révolte déboucha sur une guerre prolongée entre les Angevins et les Aragonais, appelée "guerre des Vêpres". Charles d’Anjou tenta de reprendre l’île, mais ses forces furent systématiquement repoussées par celles de Pierre III et des Siciliens.

En 1302, le traité de Caltabellotta mit fin au conflit : la Sicile resta sous contrôle aragonais, tandis que le royaume de Naples resta aux Angevins. Cette division marqua la naissance des deux royaumes distincts de Naples et de Sicile.



Les territoires angevins (en bleu) et aragonais (en rouge) au XIIIème siècle

Une Sicile aragonaise
Sous la domination aragonaise, la Sicile retrouva une certaine stabilité, mais les conflits entre l’île et Naples se poursuivirent dans les siècles suivants. L’aristocratie sicilienne, qui avait soutenu Pierre III, gagna en influence, contribuant à une décentralisation accrue.

Un symbole de résistance

Les Vêpres siciliennes sont devenues un symbole de résistance contre l’oppression. Cet épisode, longtemps célébré dans l’histoire sicilienne, a également inspiré des œuvres artistiques, notamment l’opéra "Les Vêpres siciliennes" de Giuseppe Verdi, qui transpose la révolte dans un contexte romantisé.

Alors voilà...

Les Vêpres siciliennes ne furent pas qu’une révolte locale : elles révélèrent les tensions profondes qui traversaient la Méditerranée médiévale, entre ambitions impériales et identités locales. Cet événement marqua le début d’une période de transformations majeures pour l’Italie et l’Europe, tout en restant gravé dans la mémoire collective comme un cri de liberté face à l’oppression.