Isabelle la Catholique : l'Espagne au tournant du XVIème siècle



Entre la fin du XVe siècle et le début du XVIe, l’Espagne bascule d’une époque à l'autre. En quelques décennies, elle passe d’un ensemble de royaumes encore féodaux, traversés de conflits internes et de divisions religieuses, à une monarchie forte, centralisée, unifiée par la foi, et prête à s’étendre au-delà de l’Europe.

Au cœur de cette transformation se trouve une figure majeure : Isabelle de Castille, dite "la Catholique", dont le règne (1474–1504) marque une rupture majeure dans l’histoire de la péninsule Ibérique.

Souvent réduite à deux événements symboliques – la prise de Grenade et le soutien à Christophe Colomb – Isabelle fut bien plus qu’une simple mécène ou une reine guerrière. Son action, menée de concert avec Ferdinand d’Aragon, ne se contente pas de renforcer la Castille : pose les fondements de l’Espagne moderne.

Isabelle, une reine contre tous : la conquête du trône

Quand Isabelle accède au trône de Castille en 1474, rien ne prédit qu'elle s'apprête à modifier profondément l'Espagne. Elle est une jeune femme isolée dans un royaume divisé, affaibli par des décennies d’anarchie nobiliaire. Mais en moins de cinq ans, elle impose sa volonté, sa foi, et commence à incarner un nouveau type de pouvoir : une monarchie centralisée, forte, enracinée dans la tradition catholique, mais tournée vers l’avenir.

Une jeunesse entre effacement et apprentissage du pouvoir

Née en 1451, Isabelle est la fille du roi Jean II de Castille et de sa seconde épouse, Isabelle de Portugal. À la mort du roi en 1454, le trône revient à Henri IV, son demi-frère. Isabelle n’a que trois ans. Elle grandit loin de la cour, dans le château d’Arévalo, avec sa mère, dans un environnement austère, dominé par une religiosité profonde.



Le château d’Arévalo

Sa jeunesse marquée par la piété, la solitude et les tensions politiques.

Pendant son enfance, la situation en Castille est chaotique. Henri IV est un roi discrédité, contesté par une partie de la noblesse, qui le juge faible et manipulé. Son autorité est remise en cause par une tentative de coup d’État : la Farce d’Ávila (1465). 

Près d’Ávila, les nobles rebelles organisent une cérémonie théâtralisée. Sur une estrade, ils placent une effigie grandeur nature du roi Henri IV. Devant la foule, ils proclament son incapacité à régner et le “déposent” symboliquement : ils retirent au mannequin sa couronne, puis son sceptre, son l’épée, et enfin renversent son effigie du trône.

Cette "farce" déclenche une guerre civile entre Henri et une partie de la noblesse.



Henri IV

Les nobles proclament roi le jeune frère d’Isabelle, Alphonse. Quand celui-ci meurt en 1468, Isabelle devient l’héritière naturelle.

Le roi, affaibli, négocie : par le Pacte de los Toros de Guisando, il reconnaît Isabelle comme héritière, à condition qu’elle n’épouse personne sans son accord. Mais Isabelle, à peine majeure, prend une décision politique capitale : elle épouse en secret Ferdinand d’Aragon, héritier du trône d'Aragon, en 1469. Ce choix, contraire à la volonté du roi, marque sa volonté d'indépendance politique.



Portrait de mariage des deux héritiers

Une guerre pour le trône

À la mort d’Henri IV, en décembre 1474, Isabelle se fait immédiatement proclamer reine de Castille. Mais une autre prétendante revendique la couronne : Jeanne de Castille, fille officielle du défunt roi, dont beaucoup contestent la légitimité (la rumeur veut qu’elle soit née d’une liaison adultérine de la reine).

La prétendante est soutenue par le Portugal et une partie de la haute noblesse castillane, inquiet de perdre en influence sous le règne d'Isabelle.

C’est le début de la guerre de Succession de Castille (1475–1479). Isabelle peut compter sur le soutien de la bourgeoisie urbaine et sur son époux, Ferdinand, qui apporte des troupes aragonaises.

La bataille décisive a lieu en 1476 à Toro. Militairement indécise, elle permet cependant à Isabelle de gagner la guerre : la majorité des nobles se rallient à elle.



Un étendard portugais est pris pendant la bataille

En 1479, le traité d’Alcaçovas met fin au conflit : Jeanne est écartée, Isabelle est reconnue comme reine légitime de Castille.

Une souveraine à part entière

Contrairement à d’autres reines de l’époque, Isabelle ne se contente pas d’un rôle secondaire. En Castille, elle est reine titulaire et souveraine autonome. Ferdinand, qui gouverne sur l'Aragon, n’est que roi consort en Castille : il ne peut signer d’acte ni prendre de décision sans elle.

Castille et Aragon forment une union dynastique, mais pas un État unifié. Chaque royaume conserve ses lois, ses institutions, ses langues, ses impôts.



Les royaumes de Castille et d'Aragon sont unis sous une même monarchie, mais restent administrés séparéments.

Restaurer l’ordre, incarner la foi

Le royaume hérité par Isabelle est instable. La noblesse est trop puissante, les campagnes sont livrées à la violence, les finances sont affaiblies. Dès les premières années de son règne, Isabelle entreprend une recentralisation du pouvoir autour du pouvoir royale, sur deux fondements : la loi et la foi.

Elle met au pas la haute noblesse en restreignant ses privilèges :

  • Interdiction de bâtir ou réparer des forteresses sans autorisation.
  • Surveillance des alliances matrimoniales.

  • Contrôle des clientèles locales et des milices seigneuriales.

Pour rétablir l’ordre public, elle crée la Santa Hermandad, une milice royale chargée de lutter contre le banditisme et les abus des seigneurs. Elle réforme la justice royale, envoie des juges itinérants pour faire appliquer la loi.

Mais ce renforcement du pouvoir monarchique ne repose pas seulement sur la loi, il s’inscrit dans une vision sacralisée du pouvoir. Isabelle se considère comme choisie par Dieu pour purifier et unifier son royaume. Son règne est fondé sur l'idée de mission divine.



Isabelle, arborant la croix.

Dans cette vision, le désordre féodal est une offense à Dieu, et une monarchie forte est le moyen de restaurer l’harmonie voulue par la foi chrétienne. 

Dès les premières années de son règne, Isabelle impose un nouveau style : une reine souveraine, pieuse, intransigeante, qui entend mettre fin à la fragmentation féodale pour construire un royaume solide, centralisé, fondé sur la foi catholique.

Ce modèle est profondément ancré dans le monde médiéval par sa vision religieuse mais préfigure aussi l’État moderne de la Renaissance avec sa bureaucratie, sa fiscalité, son autorité judiciaire, et bientôt, sa projection impériale.


La fin de la Reconquista

La prise de Grenade en 1492 marque bien plus qu’une victoire militaire. C’est la conclusion d’une reconquête chrétienne commencé sept siècles plus tôt. Pour Isabelle, cette guerre n’est pas seulement un enjeu territorial : c’est un acte de foi.

Un royaume musulman isolé et affaibli

Le royaume de Grenade, dernier bastion musulman de la péninsule Ibérique, est depuis longtemps en situation de survie. Vassal de la Castille depuis le XIIIe siècle, il a conservé son indépendance grâce à sa richesse commerciale et à une diplomatie habile, qui exploitait l’instabilité chronique de ses voisins.



Les jardins du palais royale Grenade, témoignage de la richesse du royaume.

Mais à la fin du XVe siècle, son équilibre vacille. La dynastie nasride est divisée, affaiblie par des querelles familiales et des luttes de pouvoir. Isabelle et Ferdinand profitent de ces divisions pour intervenir. 

Les souverains catholiques voient dans cette guerre l’occasion de parachever la Reconquista, de renforcer leur légitimité, et d’unifier leur royaume autour d’un grand récit religieux et national. La guerre contre Grenade devient une croisade soutenue par le pape.

Une guerre moderne, longue et méthodique

Isabelle suit personnellement les campagnes. Elle installe sa cour à proximité du front, et supervise les opérations. 

Cette guerre devient aussi un outil de propagande : chaque victoire est relayée comme une preuve de la bénédiction divine. Les chroniques insistent sur la piété de la reine, sur les messes avant chaque siège, sur la croix hissée au sommet des tours musulmanes tombées.

La chute de Grenade : victoire militaire, symbole politique

Le 2 janvier 1492, après un long siège, Grenade capitule. Le dernier émir, Boabdil, remet les clefs de la ville aux souverains catholiques. La scène, soigneusement mise en scène, devient un mythe fondateur de l’Espagne moderne : celle d’un royaume désormais libéré de l’Islam, uni dans la foi, et guidé par une monarchie forte.



La reddition de Grenade.

Isabelle entre dans Grenade avec Ferdinand, sous la bannière de la croix. Une messe est célébrée dans l’Alhambra, le palais des rois nasrides, converti en symbole du triomphe chrétien. La victoire est totale.

Isabelle se  présente d'abord comme magnanime : les capitulations de Grenade garantissent aux musulmans le libre exercice de leur religion, la sécurité de leurs biens, et une coexistence pacifique.

Mais ce compromis ne durera pas. Dans les années suivantes, la monarchie imposera progressivement la conversion ou l’exil, rompant les promesses de tolérance initiales.


Inquisition, conversion et purification religieuse

La guerre de Grenade a permis à Isabelle d’accomplir un vieux rêve chrétien : libérer tout le territoire espagnol de la domination musulmane. Maintenant que le royaume est unifié militairement, Isabelle va l'unifier spirituellement.

La création de l’Inquisition espagnole (1478)

Dès le début de son règne, Isabelle est confrontée à une question épineuse : celle des conversos, juifs convertis au christianisme, souvent intégrés dans les élites urbaines, mais accusés par une partie de la population de continuer à pratiquer en secret leur ancienne religion.

Pour traquer les faux convertis et unifier spirituellement le royaume, Isabelle met en place un système de surveillance religieuse de sa population et de tribunaux chargés de traiter les cas d'hérésie : c'est le début de l'Inquisition Espagnole.

Le système reposait largement sur les dénonciations anonymes : quelqu'un qui ne mangeait pas de porc, ou priait à genoux, par exemple, attirait l'attention. À ces dénonciations suivaient des enquêtes, menés par des prêtres inquisiteurs. On soumet parfois les accusés à la question, des interrogatoires sous la torture. Si la culpabilité est prouvée, les peines sont multiples : confiscation de biens, pénitence, humiliations publiques, et parfois des exécutions (autodafés).



 

Des condamnés sont emmenés au bûcher

Les condamnation à mort sont assez rare, mais elles sont exécutés de manière spectaculaire, pour à marquer les esprits.

L’expulsion des Juifs (1492)

Le même mois que la prise de Grenade, les Rois Catholiques signent l’édit de l’Alhambra (31 mars 1492), ordonnant l’expulsion de tous les juifs non convertis du royaume de Castille et d’Aragon.



Torquemada plaide pour l'expulsion des juifs, devant Ferdinand et Isabelle.

Ce décret radical repose sur une logique simple : les juifs, même tolérés jusqu’ici, sont désormais perçus comme une barrière à l'unité religieuse du royaume. Il s’agit donc, selon les termes de l’édit, de "préserver la pureté de la foi catholique". Le choix offert est binaire : baptême ou exil.

Les conséquences sont lourdes : entre 40 000 et 100 000 personnes quittent la péninsule, souvent dans des conditions dramatiques. Beaucoup partent vers le Maroc, l’Empire ottoman ou le Portugal. Ils laissent derrière eux tout leurs biens, qu'ils ne sont pas autorisés à emporter.



Les juifs sont expulsés de Séville

Les juifs constituaient une part importante de la bourgeoisie commercante, artisanale et financière. Le royaume perd des médecins, des artisants et des intellectuels... 

Les musulmans : de la tolérance à la conversion forcée

Lors de la capitulation de Grenade, Isabelle et Ferdinand avaient promis aux musulmans la liberté religieuse et le respect de leurs coutumes. Ces promesses étaient censées garantir une coexistence durable. Mais dès la fin des années 1490, la tolérance disparaît.

En 1499, le cardinal Francisco Jiménez de Cisneros, confesseur de la reine et archevêque de Tolède, entame une politique de conversion forcée des musulmans dans la région de Grenade. Il fait brûler des manuscrits arabes, ferme des mosquées, impose le baptême comme obligation.



L'archevêque de Tolède

Ces pressions provoquent des soulèvements, notamment en 1500–1501, qui sont réprimés avec brutalité. Devant l’échec de la conciliation, les Rois Catholiques optent pour une solution radicale : en 1502, ils imposent la conversion ou l’expulsion à tous les musulmans non baptisés de Castille. Cette mesure sera étendue à l'Aragon quelques décennies plus tard.

Dès lors, une nouvelle population apparaît : les morisques, musulmans convertis au christianisme, mais souvent accusés de pratiquer leur religion en secret. Marginalisés, souvent discriminés et surveillés de près par l'Inquisition ils resteront une source d’inquiétude pour le pouvoir pendant plus d’un siècle, d'être expulsés à leur tour en 1609.



Les morisques sont expulsés d'Espagne en 1609.

L’unité religieuse comme socle de la monarchie espagnole

La politique religieuse menée par Isabelle ne peut se réduire à de la piété personnelle ou à un simple zèle doctrinal. Elle participe à un projet politique clair : faire de la foi catholique le ciment du royaume. 

Elle considère que la diversité religieuse est une source de division, de conflit et de menace pour l’autorité royale. Alors que la reine veut construire un État centralisé, basé sur la sacralité du pouvoir royale, comment pourrait-elle être admise souverain de droit divin par des populations qui ne reconaissent pas son Dieu ?

Pour être Espagnol, il faut reconnaître le caractère sacré de l'autorité royale, et pour cela, il faut être chrétien.



Isabelle et Ferdinand, les souverains Catholiques, devant la madonne.

Cette unité, imposée par le haut, forge l’identité de l’Espagne. Elle met fin à des siècles de coexistence religieuse sur la péninsule et donne naissance à une monarchie très sacré, pour qui la conquête du monde deviendra une mission divine.


1492 : un monde s’effondre, un autre commence

L’année 1492 condense à elle seule les grandes ruptures du règne d’Isabelle : fin de la Reconquista, expulsion des Juifs, et découverte d’un continent inconnu. Elle marque à la fois la fin du Moyen Âge ibérique, et l’entrée de l’Espagne dans une nouvelle ère, qui sera impériale et mondiale.

Une décision risquée, un projet audacieux

Le projet de Christophe Colomb, qui propose de chercher une route vers les Indes par l’Atlantique, a été rejeté par le Portugal et plusieurs cours européennes. Mais en 1492, Isabelle décide de le soutenir. Elle y voit une double opportunité :

  • Contourner les routes commerciales contrôlées par l’islam, en ouvrant un passage direct vers l’Asie.
  • Étendre la foi chrétienne en apportant l’évangile à de nouvelles populations.

Elle finance donc le départ de Colomb. Après 2 mois de traversée de l'Atlantique, l'explorateur arrive aux Bahamas et découvre l'Amérique.



Colomb plante l'étendard de la Castille au Nouveau Monde.

Un royaume prêt à regarder au-delà de lui-même

Isabelle accueille la découverte du Nouveau Monde comme un signe providentiel : le royaume, désormais purifié et unifié, est prêt à porter la foi au-delà des mers. Elle exige que les indigènes soient traités en sujets potentiels de la couronne et protégés en vue de leur conversion au christianisme. 

Elle interdit leur réduction en esclavage et  ordonne qu’on les instruise dans la foi. Elle envoie pour cela des missionnaires avec les expéditions suivantes.

Mais très vite, la réalité de la conquête s’impose : violences, pillages, exploitation. Les colons, bien loin du pouvoir royale, vont se déchaîner dans les amériques. Ils ne poursuivent pas un projet religieux, mais économique : ils cherchent d'avantage tout à maximiser leurs profits via l'exploitation des natifs, que de propager la foi.



Un conquistador maltraite un natif

Le contraste entre l’intention morale de la reine et les pratiques des conquistadors est frappant. Isabelle, informée des abus, ordonne des enquêtes, mais elle ne peut contrôler ce qui se passe à des milliers de kilomètres.

Ces premiers rapports annoncent la construction futur empire : une expansion et une exploitation coloniale qui se fera dans la plus grande violence. En soutenant Colomb, Isabelle a déclenché un processus qui la dépassera largement : la conquête espagnole du Nouveau monde, qui enrichira considérablement le royaume, au prix d'immenses souffrances pour les peuples américains, qu'elle espérait convertir. 

L'Empire en germes

À la mort d'Isabelle, en 1504, le royaume n’est pas encore un empire, mais il en prend la direction. Durant son règne, Isabelle a doté l'Espagne des fondations qui lui permettront de devenir plus grand empire de son temps :

  • Une autorité royal renforcée et une administration plus centralisée
  • Une idéologie forte, fondée sur la foi ; 

  • Un royaume profondément uni, dans sa religion et autour de son souverain

Isabelle a renforcé le pouvoir royale face aux grand féodaux, terminé la Reconquistaéliminé les minorité religieuse, et ouvert le continent américain à la colonisation. L’Espagne passe du statut de royaume chrétien péninsulaire à celui de puissance en devenir, prête à se projeter à l’échelle mondiale.



Isabelle sur son lit de mort

Conclusion

Isabelle la Catholique fut une souveraine de premier ordre, qui sut imposer son autorité dans un royaume divisé, affaibli et encore marqué par la féodalité. Son règne marque un tournant décisif dans l’histoire de l’Espagne :

la fin du Moyen Âge,
l’émergence d’une monarchie centralisée,
le début d’un projet impérial mondial.

En achevant la Reconquista, en imposant l’unité religieuse, et en lançant l’exploration atlantique, Isabelle transforme la Castille. Elle laisse à ses héritiers un royaume cohérent, une autorité royale consolidée, et un projet idéologique claire : servir Dieu, unir les peuples sous une foi unique, et étendre la monarchie par-delà les mers.

Isabelle incarne ainsi cette période charnière dans l'histoire de l'Espagne, où le monde médiéval s’éteint, et où une Espagne moderne, unie et conquérante, prend forme.