La Croisade d'Espagne et la Reconquête du sud (1130-1280)



Au XIIᵉ siècle, la Reconquista prend une tournure nouvelle. Dans un contexte de rivalités religieuses croissantes, les royaumes chrétiens d’Espagne bénéficient du soutien de l’Église et des ordres militaires dans leur lutte contre Al-Andalus.

Cette période est marquée par des batailles décisives, des alliances et des rivalités entre les rois chrétiens, mais surtout par la célèbre bataille de Las Navas de Tolosa en 1212, qui devient un tournant décisif dans la Reconquista.

L’Appel des Papes à Défendre la Chrétienté

En 1147, la papauté intensifie son soutien aux royaumes chrétiens espagnols. Dans le cadre de l’esprit de croisade qui anime l’Europe à cette époque, le pape Eugène III lance un appel aux chevaliers chrétiens pour venir en aide aux rois ibériques.

La Reconquista est ainsi élevée au rang de croisade, et les papes successifs accordent des indulgences (une annulation des péchés) aux combattants pour encourager les chevaliers européens à se rendre en Espagne et participer à cette « croisade de l’Ouest ».



Le Pape Eugène III

Les chevaliers français, anglais et même allemands affluent en Espagne, attirés par les promesses de rédemption et d’honneurs. Cette mobilisation européenne, motivée par un mélange de foi et de quête de gloire, renforce les armées chrétiennes, offrant des renforts indispensables pour affronter les forces musulmanes.

Conquête d’Almeria et Lisbonne

Encouragés par le soutien européen, les rois chrétiens multiplient les campagnes militaires. En 1147, la Castille, appuyée par les croisés, prend Almería, un port stratégique de la péninsule.

Dans la même année, le roi Alphonse Ier de Portugal s’empare de Lisbonne, grâce au renforts de croisés anglais et allemands, qui composent plus de la moitié de son armée.



Le siège de Lisbonne en 1147

La prise de Lisbonne, tout comme celle d’Almería, témoigne de l’expansion chrétienne renforcée par l’élan de la croisade, qui apporte un soutien militaire décisif aux souverains espagnoles.

La Montée en Puissance des Almohades

Pendant ce temps, Al-Andalus fait face à l’arrivée d’une nouvelle dynastie musulmane en provenance du Maghreb : les Almohades. Ces Berbères, originaires des montagnes de l'Atlas et fidèles à une vision rigoriste de l’islam, prennent le pouvoir au Maroc en renversant les Almoravides.

Musulmans fanatisés, ils gagnent une réputation de guerriers redoutables et disciplinés en écrasant uns à uns leurs rivaux en Afrique du nord. Grâce à leur puissance militaire, ils se taillent bientôt un large empire en Méditerranée occidentale.



L'expansion des Almohades

Après la conquête de l'Afrique, les Almohades prennent le contrôle des taïfas d’Al-Andalus et rétablissent une certaine unité dans le sud de la péninsule. Une fois au pouvoir, ils vont se montrer implacables envers les minorités religieuses : chrétiens et juifs deviennent la cible de persécutions et des massacre.

Depuis leur capitale, Séville, les Almohades organisent une résistance farouche contre les chrétiens du nord, érigeant de nombreuses forteresses pour défendre le territoire, et reprenant des territoires perdus, notamment Almería.

Leur organisation stricte, leur détermination et leur imposante armée renforcent Al-Andalus, rendant la progression chrétienne plus difficile.


La bataille de Las Navas de Tolosa : un tournant décisif

À la fin du XIIe siècle, la Reconquista piétine. La puissante dynastie almohade, venue du Maghreb, a repris le contrôle d'Al-Andalus en unissant les différents taïfas.

Leur victoire contre la Castille à Alarcos ,en 1195, a stoppé net l'élan chrétien, tandis que les divisions entre les royaumes ibériques rendent difficile toute offensive coordonnée.



Carte : les royaumes chrétiens face au califat. 

Mais la menace des almohades, qui prêchent un islam rigoriste et fanatique, inquiète jusqu’à Rome. En 1212, le pape Innocent III appelle à une nouvelle croisade ibérique. Une alliance inédite se forme entre la Castille, la Navarre et l'Aragon, qui mettent leur différents de côté face aux musulmans.  Ils sont rejoints par des contingents venus du Portugal, des croisés français, et des chevaliers Templiers et Hospitaliers.

Depuis la Castille, les forces chrétiennes avancent vers le sud. Les Almohades, dirigés par le calife Muhammad al-Nasir, les attendent près de la forteresse de Las Navas de Tolosa, dans une position jugée imprenable, protégée par des défilés montagneux. Mais un berger local indique aux chrétiens un passage secret. Le 16 juillet 1212, l’armée chrétienne surprend les Almohades et les attaque de front.

Malgré l'organisation redoutable des Almohades, les forces chrétiennes, galvanisées par la ferveur religieuse, parviennent à briser les rangs ennemis. Le roi Sanche VII de Navarre, à la tête d’une charge déterminante, brise la garde personnelle du calife, composée d'esclaves enchaînés, et capture la tente d'al-Nasir. L’armée almohade est mise en déroute.



Sanche VII de Navarre traverse la chaîne d'esclaves qui garde le camp almohade. On devine, tout à gauche, la tente du calife.

C’est la plus grande victoire chrétienne de la Reconquista. Elle brise définitivement la capacité offensive des Almohades, qui se replient vers le Maghreb et délaissent la péninsule ibérique. Al-Andalus entre alors dans une phase de fragmentation et de repli, dont les royaumes chrétiens vont profiter.

L'accélération de la Reconquête (1212–1270)

Après Las Navas, Al-Andalus s'effondre de l’intérieur. Les Almohades perdent leur légitimité. Des révoltes éclatent dans plusieurs villes, et la péninsule se fragmente à nouveau en une multitude de taïfas, ces petits royaumes musulmans locaux.

Les royaumes chrétiens saisissent cette opportunité. La Castille, dirigée par Ferdinand III, enchaîne les victoires. En 1236, il prend Cordoue, ancienne capitale omeyyade, qui a une haute valeur symbolique. Puis c’est au tour de Jaén, Murcie, et surtout Séville, conquise en 1248 après un long siège. Cette ville, riche, peuplée et stratégiquement placée sur le Guadalquivir, marque un point d’ancrage essentiel dans le sud.



La reddition de Séville devant Ferdinand III

Le royaume d’Aragon, sous Jaume Ier le Conquérant, mène parallèlement sa propre campagne. En 1238, il entre dans Valence, après avoir soumis les Baléares.

Il s'agit là d'une reconquête orientée vers la Méditerranée, favorisant le commerce et l’expansion navale d’Aragon, qui deviendra une véritable puissance maritime au XIVème siècle.



La prise de Valence

Les villes prises ne sont pas systématiquement pillées ou détruites. Dans de nombreux cas, les populations musulmanes capitulent via des traités négociés, qui garantissent la vie, la liberté religieuse et les biens des habitants. Les musulmans restés sur place deviennent des mudéjares : sujets tolérés, mais progressivement marginalisés. Ils sont soumis à de nouvelles taxes et à un statut juridique inférieur.

À la fin des années 1250, seule une poche musulmane résiste encore : le royaume de Grenade, fondé en 1238 par la dynastie nazaríe. Ce royaume se place rapidement sous la protection de la Castille, à qui il verse un tribut annuel. 



Carte : l'Espagne en 1275 (la Castille a absorbé le royaume de Leon)

Entre 1212 et 1270, la carte politique de la péninsule est totalement redessinée. Les royaumes chrétiens contrôlent désormais plus de 80 % du territoire, et les anciens bastions d'Al-Andalus sont intégrés à leurs couronnes. C’est la phase la plus rapide et la plus décisive de toute la Reconquête.

Un nouvel équilibre (1270–1369)

Après la vague fulgurante de conquêtes du premier XIIIe siècle, la Reconquête ralentit. Les royaumes chrétiens contrôlent presque toute la péninsule. Il ne reste qu’un seul bastion musulman indépendant, le royaume de Grenade, qui ne représente pas une menace.

En acceptant de verser un tribut à la Castille, le royaume obtient un statut de vassal semi-autonome. Ce compromis assure sa survie. Du côté chrétien, l’heure est à la consolidation. Les territoires conquis sont immenses mais multiethniques et instables. Les souverains doivent y asseoir leur autorité, organiser la colonisation (avec des familles chrétiennes venues du nord), redistribuer les terres et imposer de nouvelles lois.



Symbole de la réorganisation du territoire : le minaret de la mosquée de Séville devient le clocher de la cathédrale Notre-Dame.

Les royaumes chrétiens, désormais voisins, entrent aussi dans une phase de rivalités interne. La Castille et l’Aragon, puissances dominantes, s’affrontent sur des zones de frontière. Ces tensions détournent l’attention de la Reconquista, qui passe au second plan.

À cela s’ajoutent des conflits dynastiques internes. En Castille, la mort d’Alphonse X (1284) déclenche des luttes de succession qui affaiblissent le royaume. 

Bilan provisoire à la fin du XIVe siècle

AU XIVème siècle, la Reconquête n’est pas achevée, mais presque. Les royaumes chrétiens dominent toute la péninsule, à l’exception du royaume de Grenade, dernier État musulman indépendant. Ce royaume, bien que militairement affaibli, conserve une cohésion politique et une économie prospère grâce au commerce et à l’agriculture.

Son existence devient tolérable pour la Castille, qui y voit une source de revenus (via le tribut) plutôt qu’un ennemi à abattre immédiatement.



Le palais d'Alhambra, à Grenade, symbole de la richesse du royaume.

Du côté chrétien, les querelles internes, les ambitions féodales et les problèmes de succession prennent le dessus sur l'esprit de croisade. Le sentiment religieux n’a pas disparu, mais il est relégué derrière les intérêts politiques et économiques. La Reconquête, désormais, n’est plus une urgence.

Le paysage politique de la péninsule est figé, pour un temps. La Castille, l’Aragon, le Portugal, et la Navarre stabilisent leurs territoires, renforcent leurs institutions, et s’ancrent dans les réseaux européens. La guerre contre l’islam cesse d’être un moteur.

Pourtant, la Reconquête n’est pas terminée. Le royaume de Grenade reste une anomalie aux yeux de nombreux souverains, un vestige du passé à éliminer… mais cela devra attendre la fin du XVe siècle.



Quiz de révision

Les Almohades, des guerriers originaires de l'Atlas
L'appel du Pape à la croisade en 1212. Les chevaliers européens et les Ordres religieux se pressent en Espagne
La bataille de Las Navas de Tolosa
L'armée Almohade est complètement anéantie, les chrétiens conquièrent la majorité de la péninsule
Le royaume de Grenade