La Guerre Civile de Castille (1351-1369)



La première guerre civile de Castille (1351-1369) fut bien plus qu’une simple lutte de pouvoir entre deux demi-frères. Elle opposa deux visions de la monarchie castillane et refléta les tensions sociales, politiques et religieuses qui agitaient l’Europe médiévale.

Entre Pierre Ier de Castille, surnommé à la fois « Pierre le Justicier » et « Pierre le Cruel », et Henri de Trastamare, bâtard royal soutenu par la noblesse et le royaume de France, le conflit aboutit à une transformation majeure de la dynastie castillane et influença la guerre de Cent Ans.

Les Origines du Conflit : Une Crise Féodale et Dynastique

Au milieu du XIVe siècle, le royaume de Castille est à la fois puissant et fragile. Les grandes avancées militaires du XIIIe siècle ont permis aux souverains castillans d’annexer la majorité du sud de la péninsule ibérique, mais la consolidation de ces territoires reste inachevée. Le pouvoir monarchique, bien que renforcé, repose sur un équilibre précaire entre la couronnela noblesse terrienne, et une bourgeoisie émergente dans les villes.

Lorsque le roi Alphonse XI meurt en 1350, il laisse derrière lui un royaume unifié, mais également une situation dynastique explosive. Alphonse avait eu deux familles :

  • D’un côté, Pierre, son fils légitime, né de son mariage avec Marie de Portugal.
  • De l’autre, Henri, son bâtard, né de sa relation avec Éléonore de Guzmán, sa maîtresse, issue d’une des plus grandes familles du royaume.

Avant sa mort, Alphonse XI avait accordé beaucoup de pouvoir à Henri, lui confiant des territoires et des charges importantes. De plus, grâce aux réseaux de sa mère, le batard est largement soutenu par la noblesse, tandis que Pierre Ier est isolé, sans appuis dans les grandes familles seigneuriales.

Pierre accède au trône à 15 ans. Dès les premières années de son règne, les tensions montent entre lui et la haute noblesse, qui souhaite contrôler le jeune roi comme un monarque faible et malléable. Mais Pierre n’a aucune intention de se soumettre. Il entend rétablir une autorité royale sans partage, comme son père l’avait fait avant lui, quitte à se mettre à dos l’ensemble de l’aristocratie castillane.



Le royaume de Castille, au XIVème siècle.

Sa politique réformatrice, qui bénéficie du soutien des classes populaires, le fait surnommer «Pierre le Justicier». Cependant, ses méthodes brutales pour éliminer ses opposants, notamment parmi la noblesse, lui valent aussi le surnom de «Pierre le Cruel». 

L’assassinat de Leonor de Guzmán sur ordre de Pierre en 1351 catalyse l’opposition de ses demi-frères bâtards, Henri de Trastamare et Fadrique, qui rassemblent autour d’eux la noblesse mécontente. Henri devient rapidement la figure de proue de la rébellion, soutenu par des puissances étrangères comme le royaume d’Aragon.

Les Premières Étapes de la Guerre

L’échec des tentatives de conciliation

Entre 1351 et 1354, Henri de Trastamare mène des actes de rébellion isolés, souvent mal coordonnés, tandis que Pierre Ier réprime violemment ses opposants.

Ces tensions culminent lorsque João Afonso de Albuquerque, ancien conseiller du roi et artisan du mariage de Pierre avec Blanche de Bourbon, se retourne contre lui et organise un soulèvement. En 1354, Albuquerque est empoisonné par des agents du roi et Henri prend la tête du mouvement rebelle.

Les premières victoires de Pierre Ier

Le roi réagit avec force. Il convoque les États généraux en 1355, obtenant des subsides pour lever une armée. Il réprime les rebelles avec une brutalité sans précédent, faisant exécuter des nobles capturés. Vaincu, Henri est contraint de fuir en France.

L’Internationalisation du Conflit

Le soutien français à Henri de Trastamare

En 1365, Henri de Trastamare bénéficie d’un soutien accru du roi de France, Charles V. Ce dernier, dans le contexte de la guerre de Cent Ans, cherche à détourner l’attention des Anglais en les impliquant dans un conflit en Castille. C'est aussi un moyen de se débarasser des grandes Compagnies de mercenaires qui pillent la France.

Le roi de France charge Bertrand du Guesclin de réunir les Grandes Compagnies qui ravagent son royaume, et de les embaucher pour combattre en Castille. En décembre 1365, Henri et ses alliés franchissent les Pyrénées et envahissent la Castille. Au printemps 1366, Henri est proclamé roi de Castille à Burgos, tandis que Pierre Ier fuit à Bordeaux pour demander l’aide des Anglais.

L’alliance de Pierre Ier avec le Prince Noir

En 1366, Pierre Ier conclut le traité de Libourne avec Édouard de Woodstock, le Prince Noir, et Charles le Mauvais, roi de Navarre. En échange d’un soutien militaire, Pierre promet d’importants territoires et une forte somme d’argent.

À la tête d’une armée anglo-gasconne de 27 000 hommes, le Prince Noir pénètre en Castille et inflige une sévère défaite à Henri à la bataille de Nájera, le 3 avril 1367. Bertrand du Guesclin est fait prisonnier, et Henri est contraint de se réfugier en France. Pierre le Cruel reprend momentanément son trône.



Bataille de Nájera

La Défaite de Pierre Ier et l’Avènement d’Henri II

Mais cette victoire cache une réalité plus fragile :

  • D’une part, Pierre ne tient pas ses promesses envers le Prince Noir : il tarde à payer les mercenaires, et refuse de céder les territoires promis. L’Angleterre se retire rapidement du conflit, mécontente et épuisée.
  • D’autre part, la noblesse castillane, même vaincue, reste opposée à Pierre.

En 1368, Henri reforme une armée avec l'aide des français. Il gagne rapidement du terrain : les villes ouvrent leurs portes, la noblesse se rallie, l’Église le soutient.

En mars 1369, les deux frères s’affrontent à la bataille de Montiel où Henri remporte une victoire décisive. Pierre tente de négocier avec Bertrand du Guesclin, mais ce dernier le livre à Henri. Lors d’un combat au corps à corpsHenri tue son demi-frère de sa propre main, mettant fin au règne de Pierre le Cruel. 



La mort de Pierre le Cruel, poignardé par son frère.

Henri est couronné roi de Castille sous le nom d’Henri II, inaugurant la dynastie de Trastamare.

Conséquences de la Guerre Civile Castillane

Un impact sur la guerre de Cent Ans

La guerre civile castillane modifie les équilibres géopolitiques de l’Europe. Henri II, allié de la France, apporte un soutien décisif à la flotte française lors de la bataille de La Rochelle en 1372, où les forces anglo-navarraises sont écrasées. Ce succès fragilise les positions anglaises en France et marque un tournant dans la guerre de Cent Ans.



La bataille de La Rochelle