Le Royaume de Chypre, fondé à la fin du XIIe siècle, fut un territoire unique, à la croisée des mondes latin, byzantin et oriental. Cette île, longtemps prospère, a vu l’émergence d’un royaume sous la dynastie des Lusignan, qui a su prospérer malgré la chute des autres États latins d’Orient. Voici l’histoire fascinante d’un royaume né presque par hasard, florissant malgré les défis, et tombé face aux grandes forces de l’histoire.
Fondation du Royaume : Une Conquête Inattendue
L’histoire du Royaume de Chypre commence dans le tumulte des croisades. En 1191, lors de la troisième croisade, Richard Cœur de Lion conquit Chypre sur Isaac Comnène, un prince byzantin rebelle qui avait établi son propre règne sur l'île. Cette conquête survint en réponse aux mauvais traitements infligés aux croisés anglais par Isaac. Richard, après avoir pris l'île, chercha rapidement à s’en débarrasser, la vendant d'abord aux chevaliers du Temple, qui furent incapables de gérer les révoltes de la population chypriote.
C’est alors qu’intervient Guy de Lusignan, ancien roi de Jérusalem, déchu de son royaume par Saladin en 1187. Guy, vassal de Richard en Poitou, proposa d’acheter Chypre. Grâce à des prêteurs, il put réunir la somme demandée et, en 1192, il devint le souverain de l'île. Ce coup du sort donna naissance à un royaume durable, marqué par la fusion des cultures latine et chypriote.
Guy de Lusignan, roi de Jerusalem puis de Chypre
Un Refuge et un Carrefour Commercial
Un bastion des croisés
Après la chute de Jérusalem et des autres États latins en Terre sainte, Chypre devint un refuge pour les Francs. Des nobles, des chevaliers, des marchands et des chrétiens syriens s’y replièrent. L’île devint un point d’appui stratégique pour les croisades et un lieu où la chrétienté latine maintint une présence en Méditerranée orientale.
Un carrefour de civilisations
Située à la croisée de l’Europe, de l’Asie et du Levant, Chypre était un centre commercial prospère. Ses ports, notamment celui de Famagouste, devinrent des plaques tournantes pour le commerce méditerranéen. Des produits comme le vin, la canne à sucre et les tissus chypriotes étaient exportés vers l’Occident, tandis que des marchandises orientales transitaient par l’île.
Carte : le royaume insulaire de Chypre
Un Royaume Féodal et une Société Complexe
Administration et organisation
Sous les Lusignan, Chypre fut organisée selon un système féodal importé d’Occident. Le roi distribuait des terres aux nobles francs, qui formaient une aristocratie dominante. L’administration s’appuyait sur des institutions similaires à celles des États croisés disparus, avec un système judiciaire et une organisation militaire influencés par les coutumes européennes.
Cependant, le roi devait jongler entre plusieurs obédiences : il était nominalement un vassal de l’empereur germanique, mais dans les faits, il agissait de manière autonome, tout en restant proche du pape et des autres royaumes latins.
Une mosaïque sociale et religieuse
La société chypriote était un patchwork de cultures et de confessions. La majorité de la population était composée de paysans grecs orthodoxes, soumis à des formes de servage héritées de l’époque byzantine. Les citadins grecs, eux, étaient souvent vus comme des serfs par les Francs, bien qu’ils aient gagné en liberté au XIVe siècle grâce à des franchises royales.
Les Francs formaient l’élite du royaume : chevaliers, nobles et bourgeois jouissaient de privilèges politiques et économiques. À leurs côtés, les Syriens chrétiens, également présents, étaient intégrés dans l’administration et l’armée, fournissant notamment des mercenaires appelés "turcoples". Enfin, des esclaves musulmans et des marchands italiens ajoutaient encore à cette mosaïque.
Coexistence religieuse
Malgré la diversité des croyances – catholicisme latin, christianisme orthodoxe, islam et autres rites orientaux – Chypre était remarquablement tolérante. Les évêques grecs conservaient leur autorité religieuse, et les sanctuaires locaux étaient respectés par les Francs. Des échanges culturels et religieux se manifestaient jusque dans l’iconographie et les monuments.
l’abbaye de Bellapaïs, aux multiples influences
Prospérité et Rayonnement Culturel
Sous les Lusignan, Chypre connut une période de prospérité économique et culturelle. Les cathédrales gothiques de Nicosie et de Famagouste, ainsi que l’abbaye de Bellapaïs, témoignent de l’influence artistique européenne sur l’île. L’architecture gothique s’intégra même dans les églises grecques, un exemple de la fusion des cultures.
La mosquée Lala-Mustapha-Pacha, installée dans l'ancienne cathédrale St-Nicolas
Le commerce florissant alimentait cette richesse. Les vins chypriotes étaient réputés dans toute l’Europe, et l’île exportait également de la canne à sucre et des tissus précieux. Parallèlement, la cour royale de Chypre demeurait un bastion de la culture courtoise occidentale, avec des chansons et des poèmes en français.
La Chute du Royaume
Les menaces extérieures
À partir du XVe siècle, Chypre dut faire face à des pressions croissantes. Les Mamelouks d’Égypte, puis les Ottomans, devinrent des menaces majeures pour l’île. Les raids turcs et les rivalités commerciales affaiblirent progressivement la position des Lusignan.
La fin de la dynastie Lusignan
En 1489, le dernier chapitre du royaume de Chypre s’écrivit lorsque Catherine Cornaro, une reine d’origine vénitienne, céda l’île à la République de Venise. Cette décision marqua la fin de près de trois siècles de règne lusignanais. Les Vénitiens fortifièrent l’île pour se protéger des Ottomans, mais cela ne suffit pas : en 1571, Chypre fut conquise par l’Empire ottoman.
L’Héritage des Lusignan
Le Royaume de Chypre fut un exemple unique de coexistence culturelle et religieuse au Moyen Âge. Fondé par hasard par Guy de Lusignan, il devint un carrefour stratégique et culturel entre l’Orient et l’Occident. Si sa chute marqua la fin de l’aventure franque en Méditerranée orientale, son héritage architectural et historique perdure encore aujourd’hui, rappelant une époque où cette île, au cœur des échanges méditerranéens, était un joyau de la chrétienté latine.




