La sédition de Nika, survenue en janvier 532 à Constantinople, fut l'une des émeutes les plus violentes de l'Antiquité.
Partie d'une simple querelle entre supporters de courses de chars, elle dégénéra en une révolte massive contre l'empereur Justinien et faillit précipiter la chute de son règne.
Un empire divisé : la passion des courses de chars
Dans l'Empire byzantin, les courses de chars à l'Hippodrome de Constantinople n'étaient pas de simples compétitions sportives. Elles mobilisaient des foules immenses et divisaient la population en deux factions : les Bleus et les Verts.
Ces factions n'étaient pas seulement des supporters sportifs, elles représentaient aussi des identités sociales, politiques et religieuses :
- Les Bleus étaient souvent associés à l'aristocratie, à l'Église orthodoxe et aux classes supérieures.
- Les Verts étaient liés aux classes populaires, à des courants religieux dissidents et parfois à des idées plus subversives.
Ces rivalités donnaient régulièrement lieu à des affrontements violents. En 532, une de ces querelles dégénéra en crise politique majeure.
Un aurige de l'équipe Bleu
Le déclenchement de l'émeute
L'origine de la sédition remonte à une rixe entre des partisans Bleus et Verts, qui dégénéra en émeutes dans les rues de Constantinople. En réaction, les autorités arrêtèrent des membres des deux factions coupables de violences et de meurtres. Sept hommes furent condamnés à mort, mais deux d'entre eux, un Bleu et un Vert, parvinrent à s'échapper en se réfugiant dans une église.
Face à cette situation, les partisans des deux camps mirent temporairement de côté leurs différences pour demander la clémence impériale.
L'empereur Justinien, déjà impopulaire pour ses politiques fiscales, refusa d'accorder son pardon, ce qui mit le feu aux poudres. Le 13 janvier, lors de nouvelles courses à l'Hippodrome, les factions exprimèrent leur mécontentement en criant "Nika !" « Victoire » ou « Triomphe ») contre l'empereur.
La ville en flammes
Les émeutes prirent rapidement une ampleur incontrôlable. Pendant cinq jours, Constantinople sombra dans le chaos.
- Premières violences (13-14 janvier) : Les supporters des Bleus et des Verts, unis contre Justinien, incendièrent des bâtiments publics et privés. Le Sénat, l'un des centres névralgiques du pouvoir, fut attaqué. La foule incendia également la basilique Sainte-Sophie, symbole du pouvoir religieux de l'Empereur.
- L'implication politique : Les émeutiers ne se contentèrent pas de protester. Ils proclamèrent leur volonté de renverser Justinien et d'installer un nouvel empereur. Leur choix se porta sur Hypatios, un neveu de l'ancien empereur Anastase Ier, qui semblait incarner une alternative légitime à Justinien.
- Justinien sur la défensive : Enfermé dans le Grand Palais avec ses conseillers, Justinien hésita sur la conduite à adopter. Il envisagea d'abandonner la capitale pour échapper à la fureur populaire. Mais sa femme, l'impératrice Théodora, intervint avec un discours célèbre où elle déclara qu'elle préférait mourir en impératrice plutôt que de vivre en exil :
"Le pourpre est un noble linceul"
Son courage persuada Justinien de rester et de réprimer l'insurrection.
L'Impératrice sur son trône.
La répression sanglante
Face à la menace, Justinien fit appel à ses généraux Belisaire et Moundos, deux hommes de confiance. Le plan de répression fut mis en œuvre de manière brutale et méthodique :
- L'assaut contre le Hippodrome : Le 18 janvier, les troupes impériales pénétrèrent dans le Hippodrome, où les émeutiers s'étaient rassemblés. Piégés à l'intérieur, les rebelles furent massacrés sans pitié. Selon les chroniques, environ 30 000 personnes furent tuées lors de cette intervention.
- Exécution des meneurs : Hypatios, proclamé empereur par les émeutiers, fut capturé et exécuté sur ordre de Justinien. Sa tête fut exposée pour dissuader toute autre tentative de révolte.
- Rétablissement de l'ordre : En quelques jours, l'autorité impériale fut rétablie à Constantinople. Les bâtiments détruits, notamment la basilique Sainte-Sophie, furent reconstruits sous l'impulsion de Justinien, qui en profita pour laisser son empreinte architecturale sur la capitale.
Les conséquences de la sédition
La sédition de Nika marqua un tournant dans le règne de Justinien :
- Renforcement du pouvoir impérial : Justinien sortit de cette crise plus fort que jamais. Il réaffirma son autorité sur la population et le Sénat, qu'il soupçonnait d'avoir soutenu les émeutiers. Les factions du Hippodrome furent placées sous un contrôle strict.
- Reconstruction et propagande : Pour effacer les traces de la révolte, Justinien entreprit une vaste campagne de reconstruction. La nouvelle basilique Sainte-Sophie, inaugurée en 537, devint l'un des symboles les plus éclatants de l'Empire byzantin. Elle incarna non seulement la puissance de Justinien, mais aussi son rôle de défenseur de l'orthodoxie chrétienne.
- Affaiblissement des factions : Bien que les Bleus et les Verts continuèrent d'exister, leur influence politique et leur capacité de mobilisation furent considérablement réduites. Leurs affrontements devinrent moins fréquents et moins violents.


