La Première Croisade (1095-1099)



La Première Croisade, qui s'étend de 1095 à 1099, est l'un des épisodes les plus marquants de l'histoire médiévale. Déclenchée par l’appel du pape Urbain II lors du concile de Clermont, elle s'inscrit dans un contexte de tensions religieuses et géopolitiques.

En réponse à la fermeture de l'accès à Jérusalem par les Turcs seldjoukides et aux appels à l'aide de l'Empire byzantin, cette expédition mêlant foi, quête de gloire et ambitions politiques a conduit à la prise de Jérusalem et à la création des États latins d’Orient. Mais derrière le triomphe apparent se cache une entreprise marquée par des souffrances, des massacres et des tensions internes.

Des Appels à la Guerre Sainte

La croisade est déclenchée dans un contexte de bouleversements profonds en Méditerranée. La victoire des Turcs seldjoukides à la bataille de Manzikert en 1071 fragilise l'Empire byzantin, qui perd une grande partie de l'Anatolie au profit des envahisseurs.

En 1078, les Turcs s'emparent de Nicée et de Jérusalem, jusque-là sous domination des Fatimides. Contrairement aux pratiques tolérantes des Arabes, les Seldjoukides imposent des restrictions aux pèlerins chrétiens, soumettant même certains habitants de Jérusalem à l’esclavage.



L'expansion des Seljoukides

Face à ces pressions, l'empereur byzantin Alexis Comnène demande de l'aide à la papauté. Urbain II, en quête d'unification chrétienne et désireux de renforcer l'autorité pontificale, saisit l’opportunité.

Lors du concile de Clermont, en novembre 1095, il appelle les fidèles à prendre les armes pour libérer Jérusalem et protéger les chrétiens d’Orient. En échange, il promet l’indulgence plénière et le salut éternel à tous ceux qui périront dans l’entreprise.



L'appel du pape Urbain II à la croisade

La Croisade Populaire : Un Départ Désorganisé

L'appel d'Urbain II soulève un enthousiasme sans précédent, mais la première vague de croisés est chaotique. Connue sous le nom de « croisade populaire », elle est composée de gueux, qui suivent des figures charismatiques comme Pierre l'Ermite et Gautier Sans-Avoir.

Ces bandes, composées en grande majorité de paysans mal armés et sans expérience militaire, quittent l’Europe dès le printemps 1096. Le long de leur route, ils commettent de nombreuses exactions : les communautés juives de Spire, Worms et Mayence sont pillées pour financer l'expédition, marquant l’une des premières grandes persécutions des Juifs en Europe.



Massacre de juifs à Metz

Arrivés à Constantinople, les croisés populaires, indisciplinés, s’attirent la méfiance de l’empereur Alexis Comnène.

Après leur transfert en Asie Mineure, ils tombent dans une embuscade des forces turques et sont presque entièrement massacrés à Kibotos en octobre 1096. Ce désastre met en lumière le manque de préparation et l’incohérence de cette première vague.

La Croisade des Barons : Une Force Structurée

Une seconde vague, composée de seigneurs et chevalier, mieux organisée et mieux armée, se met en route peu après. Dirigée par de grands seigneurs comme Godefroy de Bouillon, Raymond de Saint-Gilles et Bohémond de Tarente, cette armée féodale bénéficie d’un meilleur encadrement, et d'une véritable expérience militaire.

Les croisés atteignent Constantinople au début de 1097, mais là encore, des tensions émergent avec l’empereur Alexis. Ce dernier exige des croisés un serments d’allégeance et la restitution des territoires byzantins conquis. 



Les routes de la première croisade.

Malgré ces frictions, les croisés avancent en Anatolie. La campagne débute avec le siège de Nicée, capitale seljoukide. Après un siège d'un mois, les Bizantins négocient en secret la reddition de la ville, au grand mécontentement des croisés qui éspèraient la piller. Cette première victoire renforce les dissensions entre Bizantins et croisés. 



Le siège de Nicée.

Lors de la traversée de l'Anatolie, les croisés affrontent l'armée du sultant seljoukide Qilij Arslan à Dorylée. Grâce à une habile coordination entre leurs contigents, ils remportent une victoire décisive qui leur ouvre la voie vers la Syrie.



Bataille de Dorylée

Le Siège d’Antioche : Un Point Tournant

En octobre 1097, les croisés atteignent Antioche, une cité fortifiée d’importance stratégique. Le siège, qui dure huit mois, met à l’épreuve la détermination des croisés. La famine, les maladies et les défections affaiblissent l’armée.

Finalement, grâce à la trahison d’un garde de la ville, les croisés parviennent à s’emparer d’Antioche en juin 1098. Cependant, ils se retrouvent aussitôt assiégés à leur tour par une armée turque, venue au secour de la ville.



Le siège d'Antioche

L'armée croisée est affaiblie par 8 mois de sièges, tandis qu'en face, les turcs présentent des forces bien supérieures en nombres. Mais une série de visions mystiques, dont la découverte supposée de la Sainte Lance, relique qui aurait percé le corps du Christ, redonne courage aux croisés. Portés par cet élan religieux, ils repoussent l’armée turque.

Cependant, après la victoire, des dissensions internes éclatent entre les chefs croisés, notamment entre Bohémond de Tarente, qui souhaite garder la ville, et Raymond de Saint-Gilles, qui voudrait tenir ses engagements envers l'Empereur en restituant les conquêtes à Constantinople. Ces querelles ralentissent leur progression vers Jérusalem.

La Prise de Jérusalem : L’Apogée de la Croisade

En janvier 1099, les croisés repartent vers leur objectif ultime : Jérusalem. En juin, ils atteignent les murs de la ville, défendus par une garnison fatimide. Les croisés manquent de vivres et de matériel de siège, mais une flotte génoise fournit un ravitaillement crucial à Jaffa. Après un assaut acharné, Jérusalem tombe le 15 juillet 1099.



La prise de Jerusalem.

Le sac de la ville est brutal. Les récits contemporains décrivent des scènes de massacre et de pillage. Godefroy de Bouillon, le chef de la croisade, refuse le statut de roi qui lui est proposé, déclarant :

"Je ne peux pas porter une couronne d'or là où le Christ a porté une couronne d'épines."

Il prends finalement le titre "d’avoué du Saint-Sépulcre", se considérant comme un simple protecteur des lieux Saints. Cette décision marque son humilité, et sa volonté à se positionner en serviteur de la foi plutôt qu'en souverain terrestre.

Naissance des États Latins d’Orient

La Première Croisade s’achève par la création de plusieurs États latins en Terre sainte : le royaume de Jérusalem, le comté d’Édesse, la principauté d’Antioche et le comté de Tripoli.

Ces territoires restent toutefois vulnérables, entourés de puissances musulmanes hostiles. Si certains seigneurs se sont taillés de grands royaumes qu'il restent pour administer, de nombreux croisés, estimant avoir accompli leur devoir, retournent en Europe, laissant des garnisons affaiblies pour défendre ces conquêtes.



La prise de Jérusalem marque l’apogée de la croisade, mais également le début d’une coexistence tumultueuse entre chrétiens latins et musulmans en Terre Sainte, annonçant les conflits ultérieurs.

Conclusion

La Première Croisade, entre ferveur religieuse et ambitions politiques, est une entreprise complexe qui transforme durablement le paysage méditerranéen. Si elle se conclut par une victoire éclatante des croisés, les divisions internes aux chrétiens et la fragilité des nouveau États d’Orient posent les germes des croisades ultérieures.

Conquète épique ou invasion violente, la première croisade inaugure plusieurs siècles de cohabitations entre latins et musulmans en Terre Sainte. Elle est le premier acte d'un long ballet, entre échanges et tensions, qui agitera l'Orient pour un long moment.