La Principauté d’Antioche



La principauté d’Antioche, fondée en 1098 lors de la première croisade, est l’un des États latins d’Orient les plus fascinants et tumultueux. Entre alliances instables, guerres incessantes et héroïsme flamboyant, elle incarne les ambitions des croisés en Terre Sainte et les luttes titanesques entre l’Orient et l’Occident. De sa fondation par l’intrépide Bohémond de Tarente à sa chute face au redoutable Baybars, l’histoire d’Antioche est un récit d’ambition, de trahison et de courage.

La fondation : Le rêve de Bohémond

La naissance de la principauté d’Antioche est indissociable de la volonté farouche de Bohémond de Tarente, un Normand d’Italie, de se tailler un royaume en Orient.

Héritier frustré, évincé par son demi-frère Roger Borsa du duché de Pouilles et de Calabre, Bohémond voit dans la croisade l’opportunité de réaliser ses ambitions. Antioche, ancienne métropole byzantine tombée aux mains des musulmans en 1084, devient son objectif.



Le siège d’Antioche (1097-1098) : Une épopée héroïque

Le siège d’Antioche est l’un des épisodes les plus dramatiques de la première croisade. Pendant huit mois, les croisés, affamés et harcelés par les forces seldjoukides, campent devant ses murs.

Bohémond, par sa ruse, joue un rôle décisif : il parvient à corrompre un garde arménien de la ville, permettant aux croisés d’y pénétrer dans la nuit du 3 juin 1098. Lorsque les premiers rayons du soleil éclairent Antioche, la bannière de Bohémond flotte déjà au-dessus de la cité.



Siège d'Antioche

Cependant, à peine la ville prise, les croisés deviennent assiégés à leur tour par l’armée de secours de Kerbogha, émir de Mossoul. Le moral est au plus bas, mais la découverte de la Sainte Lance, supposée relique ayant transpercé le Christ, galvanise les troupes.

Dans un dernier sursaut, les croisés brisent le siège et repoussent leurs assaillants. Antioche est sauvée, et Bohémond s’autoproclame prince d’Antioche, défiant les revendications byzantines.



Découverte de la Sainte lance

Les premières décennies : Grandeur et conflits

Avec la conquête d’Antioche, Bohémond établit un État indépendant, mais son rêve est rapidement menacé. En 1100 il est capturé et c'est son neuveu neveu, Tancrède de Hauteville, prend alors la régence et s’emploie à agrandir la principauté. Grâce à sa détermination, des territoires stratégiques comme Lattaquié et Tarse tombent sous contrôle franc.

Libéré en 1103, Bohémond repart en Italie pour recruter des renforts. Il revient avec une armée et attaque l’Empire byzantin, mais sa campagne tourne à la catastrophe : défait à Dyrrachium en 1107, il est contraint de signer le traité de Déabolis, reconnaissant la suzeraineté byzantine sur Antioche.

Bohémond, humilié, retourne en Italie, où il meurt en 1111. Tancrède, fidèle à son oncle, continue de défendre l’indépendance de la principauté jusqu’à sa mort en 1112.

Roger de Salerne et l’Ager Sanguinis

La régence passe à Roger de Salerne, un autre Normand, qui parvient à contenir les ambitions byzantines et les incursions musulmanes. Mais son triomphe est de courte durée : en 1119, lors de la bataille d’Ager Sanguinis, il est tué par les forces seldjoukides. La défaite est si écrasante que le champ de bataille est surnommé le « champ du sang ».



bataille d’Ager Sanguinis

Après cette débâcle, la principauté devient vassale du royaume de Jérusalem, sous la régence de Baudouin II. Le trône revient finalement à Bohémond II, fils de Bohémond de Tarente, mais celui-ci meurt prématurément en 1130, laissant sa fille Constance comme héritière.

Raymond de Poitiers et les Byzantins

En 1136, Constance, âgée de dix ans, épouse Raymond de Poitiers, un chevalier de haut rang. Raymond tente de restaurer la puissance d’Antioche, mais ses ambitions le placent en conflit direct avec l’Empire byzantin.

L’empereur Jean II Comnène, excédé par les provocations franques, marche sur Antioche et impose la suzeraineté byzantine. Raymond est contraint de prêter allégeance, mais l’instabilité perdure.

La menace de Nur ad-Din

La situation s’aggrave après la chute d’Édesse en 1144, le premier État latin à tomber aux mains des musulmans. Nur ad-Din, l’émir d’Alep, lance des offensives contre Antioche. En 1149, Raymond est tué à la bataille d’Inab, laissant la principauté exsangue. Le roi Baudouin III de Jérusalem prend la régence, mais Antioche perd peu à peu ses territoires orientaux.



Bataille d'Inab

Les conflits internes et la chute

Le règne de Renaud de Châtillon, mari de Constance après la mort de Raymond, est marqué par des conflits constants avec les Byzantins.

En 1158, il attaque Chypre, provoquant une intervention militaire de l’empereur. Renaud, capturé en 1160, ne revient jamais à Antioche, et la régence passe entre les mains de divers seigneurs.

Bohémond III, fils de Constance, monte sur le trône en 1163. Bien qu’il parvienne à stabiliser la situation temporairement, sa mort en 1201 déclenche une guerre civile entre son fils, Bohémond IV, et son petit-fils, Raymond-Roupen, soutenu par le royaume arménien. Cette querelle dynastique affaiblit gravement Antioche, la rendant vulnérable aux menaces extérieures.

Le siège de 1268 : Le coup fatal

Au XIIIe siècle, la principauté d’Antioche est prise dans l’étau des Mamelouks et des Mongols. Après la défaite mongole à la bataille d’Aïn Djalout en 1260, Baybars, sultan mamelouk, se retourne contre Antioche, qu’il considère comme une menace.

En 1268, il lance une campagne dévastatrice contre la ville. Après un siège acharné, Antioche tombe. La ville est mise à sac, et sa population est massacrée ou réduite en esclavage. Avec la chute d’Antioche, l’un des derniers grands bastions croisés en Syrie disparaît.

Héritage et déclin

La chute d’Antioche marque la fin d’une époque. Le titre de prince d’Antioche passe aux rois de Chypre, mais la principauté elle-même devient un souvenir. Cependant, son histoire reste un témoignage vivant des ambitions et des luttes des croisés en Orient.

Antioche, avec son mélange de cultures et son rôle stratégique, fut bien plus qu’une simple principauté. Elle incarna à la fois l’espoir et les limites du projet croisé, unissant dans une épopée glorieuse et tragique les destins de l’Europe et du Levant.