En 1202, un appel à la croisade fut lancé pour libérer Jérusalem et les lieux saints. Pourtant, cette expédition, née sous les auspices de la foi chrétienne, allait prendre un tournant inattendu et tragique. Ce fut non pas contre les musulmans, mais contre Constantinople, une grande ville chrétienne, que se tourna la furie des croisés.
La prise de Constantinople en 1204 et le pillage qui suivit marquèrent l’une des pages les plus controversées de l’histoire médiévale. Mais comment cette croisade a-t-elle tournée au désastre ?
Un appel à la foi et un plan ambitieux
Tout commença en 1198, lorsque le pape Innocent III, nouvellement élu, lança un appel pour une nouvelle croisade. L’échec de la troisième croisade et la perte de Jérusalem en 1187 avaient laissé un goût amer à la chrétienté. Mais les grandes puissances européennes étaient accaparées par leurs propres conflits : l’Angleterre et la France étaient en guerre, tandis que le Saint-Empire romain germanique se heurtait à la papauté.
Malgré tout, grâce au prêche inspiré de Foulques de Neuilly, une armée croisée vit le jour en novembre 1199 lors du tournoi d’Écry. Thibaut III de Champagne fut désigné comme chef de l’expédition, et un plan audacieux prit forme : au lieu d’attaquer directement la Terre Sainte, l’objectif serait l’Égypte, riche et fertile, alors au cœur de l’Empire ayyoubide. La prise du Caire devait désorganiser les musulmans et ouvrir la voie vers Jérusalem.
Pour ce faire, les croisés conclurent un accord avec Venise, alors la puissance maritime dominante, afin de transporter leur armée par mer. Mais les promesses d’effectifs ne furent pas tenues : lorsque l’armée croisée arriva à Venise en 1202, elle était bien plus petite que prévu, et l’énorme somme de 85 000 marcs d’argent demandée par les Vénitiens ne put être réunie.
Un premier dévoiement : l’assaut de Zara
Face à cette dette insurmontable, le doge de Venise, Enrico Dandolo, proposa un marché : en échange d’un report de paiement, les croisés devaient conquérir Zara, une ville chrétienne sur la côte dalmate, autrefois possession vénitienne mais désormais sous le contrôle de la Hongrie. Malgré les réticences de nombreux croisés, l’accord fut accepté.
Le 15 novembre 1202, Zara tomba sous les coups de cette armée de croisés. Mais cette attaque contre des chrétiens provoqua l’indignation du pape Innocent III, qui excommunia les croisés et les Vénitiens. Bien que le pape pardonnât finalement les croisés, l’excommunication des Vénitiens resta en vigueur. Cette première dérive, marquée par la violence contre d’autres chrétiens, fut un présage des événements encore plus sombres à venir.
Le piège de Constantinople
Après Zara, la croisade aurait dû se diriger vers l’Égypte. Mais l’arrivée d’une proposition inattendue bouleversa les plans : Alexis IV Ange, fils de l’empereur déchu Isaac II de Constantinople, offrit aux croisés une somme astronomique, 200 000 marcs d’argent, ainsi qu’une armée pour les aider à reconquérir Jérusalem. En échange, il demandait leur aide pour renverser l’usurpateur Alexis III Ange et restaurer son père sur le trône byzantin.
Attirés par cette promesse de richesses et de soutien militaire, les croisés et les Vénitiens acceptèrent. En juin 1203, ils atteignirent les murs de Constantinople, la grande cité impériale chrétienne, réputée imprenable.
Carte : le trajet des croisés jusqu'à Constantinople
Premier siège : l’empereur déchu
Le 17 juillet 1203, les croisés et les Vénitiens lancèrent leur assaut. Les remparts maritimes, attaqués par les puissants navires vénitiens, tombèrent rapidement. Alexis III, incapable de résister, s’enfuit avec le trésor impérial, laissant Constantinople sans défense. Isaac II fut libéré et, avec son fils Alexis IV, monta sur le trône.
Les croisés à l'assaut de Constantinople
Mais les Byzantins n’acceptèrent pas cette domination des croisés. Les promesses d’Alexis IV, vidant les coffres impériaux pour rembourser les croisés, provoquèrent un profond mécontentement parmi la population. La tension monta rapidement entre les citoyens grecs et les troupes « latines » stationnées dans la ville.
La trahison et la chute de Constantinople
En janvier 1204, un coup d’État renversa Alexis IV. Le nouvel empereur, Alexis V Doukas, dit « Murzuphle », refusa de reconnaître les accords passés avec les croisés et se prépara à défendre la ville.
Le 9 avril 1204, les croisés lancèrent un nouvel assaut contre Constantinople. Les Vénitiens attaquèrent les remparts maritimes, tandis que les chevaliers croisés forcèrent les portes terrestres. Après plusieurs jours de combat acharné, la ville tomba le 13 avril 1204.
Les croisés entrent à Constantinople
Un pillage sans précédent
Ce qui suivit fut un carnage. Constantinople, centre de l’orthodoxie chrétienne et héritière de l’Empire romain, fut livrée au pillage pendant trois jours. Des trésors inestimables, des œuvres d’art et des reliques sacrées furent volés ou détruits. Les croisés saccagèrent églises, monastères et palais, commettant des atrocités contre les habitants. Même les sanctuaires les plus sacrés, comme la basilique Sainte-Sophie, furent profanés.
Les richesses de Constantinople furent en grande partie transportées à Venise, où elles enrichirent la République. Les célèbres chevaux de bronze qui ornent encore aujourd’hui la basilique Saint-Marc en sont un témoignage.
Les chevaux de bronze de la basilique St-Marc, volés à Constantinople
Naissance de l’Empire latin de Constantinople
Après la chute de Constantinople, les croisés et les Vénitiens se partagèrent l’Empire byzantin. Le comte Baudouin de Flandre fut élu empereur de l’Empire latin de Constantinople, tandis que Venise s’empara de nombreuses îles et ports stratégiques en mer Égée. Boniface de Montferrat reçut le royaume de Thessalonique, tandis que d’autres chevaliers se partagèrent les terres byzantines.
L'Empire, morcellé après la chute de Constantinople
Mais cet empire latin fut éphémère. En 1261, les Byzantins reprirent Constantinople, mais l’Empire byzantin ne retrouverait jamais sa splendeur passée. La quatrième croisade avait porté un coup fatal à la puissance byzantine, laissant le champ libre à l’expansion turque.
Conséquences durables
La quatrième croisade fut un désastre pour l’unité chrétienne. En attaquant Constantinople, les croisés trahirent l’un des principaux objectifs des croisades : protéger la chrétienté contre les musulmans. La méfiance et l’animosité entre catholiques et orthodoxes s’enracinèrent profondément, contribuant au schisme durable entre les Églises d’Orient et d’Occident.
Pourtant, cette croisade marqua aussi un tournant dans l’histoire européenne. Venise en sortit considérablement renforcée, devenant la puissance dominante en Méditerranée. Mais pour la papauté, qui avait lancé l’appel initial, ce fut un échec cuisant. La croisade échappa totalement à son contrôle, et Innocent III fut incapable de contenir les ambitions des Vénitiens et des croisés.
L’épopée qui trahit sa foi
La quatrième croisade demeure un symbole tragique de la déviation des idéaux religieux au profit d’intérêts politiques et économiques. Ce qui aurait dû être une quête sacrée pour libérer la Terre Sainte se transforma en une lutte fratricide et avide, dont les conséquences résonnèrent bien au-delà de l’époque médiévale. Constantinople, joyau de la chrétienté, paya le prix de cette ambition dévoyée, tandis que l’Orient et l’Occident chrétien s’éloignaient irrémédiablement l’un de l’autre.






