Les Cinquième et Sixième Croisades



Les croisades, ces grandes expéditions religieuses qui enflammèrent l’Europe et le Moyen-Orient au Moyen Âge, connurent avec la cinquième et la sixième croisades des destins contrastés. Si la cinquième fut marquée par un désastre stratégique sur les rives du Nil, la sixième révéla la puissance de la diplomatie au service de la chrétienté. Voici une plongée dans ces deux chapitres fascinants de l’histoire des croisades.

La Cinquième Croisade (1217-1221)

Un contexte chargé de ferveur et de désillusions

Dans les années qui précèdent la cinquième croisade, le pape Innocent III, figure de proue de la chrétienté, cherchait à raviver l’esprit croisé. Pourtant, les appels à la croisade s'étaient essoufflés après les échecs précédents, notamment la perte de Jérusalem.

L’émotion religieuse, entretenue par des processions et des sermons, donna naissance en 1212 à la mystérieuse croisade des enfants. Portée par des foules de pauvres et de marginaux, cette initiative se solda par des tragédies : beaucoup furent capturés et vendus comme esclaves ou moururent en chemin.



Gravure : procession 

Ce climat, à la fois exalté et chaotique, précipita le pape à convoquer le quatrième concile de Latran en 1215, où la croisade fut officiellement prêchée. Son objectif : s'emparer de l’Égypte pour affaiblir l’Empire ayyoubide, avant de reprendre Jérusalem.



L'Empire Ayyoubide au début du XIIIème siècle

Le siège de Damiette : une gloire éphémère

En 1218, les croisés, soutenus par les armées de Hongrie, d’Autriche et de Bavière, mirent le cap sur l’Égypte. Leur première cible fut Damiette, une ville stratégique située sur le delta oriental du Nil. Le siège dura plus d’un an, marqué par des batailles féroces et des conditions éprouvantes. Saint François d’Assise, dans une démarche unique, tenta d’intercéder auprès du sultan Al-Kâmil pour prêcher la paix, mais ses efforts restèrent symboliques.

Le 5 novembre 1219, les croisés prirent Damiette, célébrant une victoire éclatante. Mais cette prise s’accompagna d’un immense pillage qui assombrit leur triomphe.



Carte : le delta du Nil et ses villes

L’échec cuisant de Mansourah

Emportés par leur succès, les croisés décidèrent d’attaquer Le Caire, sous les conseils du légat papal Pélage Galvani. Ce fut une erreur fatale. Al-Kâmil, maître stratège, inonda les plaines autour de la ville de Mansourah en ouvrant les digues du Nil, piégeant l’armée croisée.

Les soldats, privés de vivres et submergés par les eaux, furent contraints de capituler. En 1221, les croisés rendirent Damiette et quittèrent l’Égypte, marquant la fin désastreuse de cette croisade.

La Sixième Croisade (1228-1229)

Frédéric II : le croisé excommunié

La sixième croisade fut singulière en tout point. Elle fut menée par Frédéric II, empereur du Saint-Empire romain germanique, un homme plus connu pour son esprit éclairé que pour sa ferveur religieuse.

Couronné en 1220, Frédéric avait promis de partir en croisade, mais des conflits internes avec les communes lombardes et la papauté retardèrent son départ. Impatient, le pape Grégoire IX l’excommunia en 1227, considérant ses délais comme une trahison.

Malgré cette excommunication, Frédéric embarqua pour la Terre Sainte en 1228. Ce fut une croisade atypique, sans les grandes armées ni les batailles épiques qui avaient marqué les précédentes.

La diplomatie au cœur du succès

Plutôt que de brandir l’épée, Frédéric choisit de négocier avec le sultan Al-Kâmil. Ce dernier, confronté à des rivalités internes dans le monde musulman, accepta de conclure un accord.

En 1229, le traité de Jaffa permit aux chrétiens de récupérer Jérusalem, Bethléem et Nazareth sans effusion de sang. Toutefois, le dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa restèrent sous contrôle musulman.



traité de Jaffa

Frédéric se couronna lui-même roi de Jérusalem le 18 mars 1229 dans un acte audacieux, affirmant ainsi son autorité face à la papauté. Mais cette croisade diplomatique suscita des controverses en Occident : certains virent en Frédéric un visionnaire, tandis que d’autres, notamment le pape, critiquèrent son approche diplomatique avec le monde musulman.

Conclusion : entre échec militaire et victoire stratégique

Les cinquième et sixième croisades illustrent les deux faces de l’esprit croisé au XIIIe siècle.

La cinquième, marquée par la défaite militaire et les divisions internes, souligna l’épuisement de l’Europe chrétienne et son incapacité à s’imposer face à un monde musulman unifié. À l’inverse, la sixième révéla la puissance de la diplomatie et la finesse stratégique de Frédéric II, qui réussit là où tant d’autres avaient échoué.

Ces deux croisades témoignent également d’un changement de paradigme : le temps des grandes armées croisées semblait révolu, laissant place à des alliances complexes et à des négociations délicates.

Mais si la Terre Sainte put être momentanément réintégrée dans le giron chrétien, cette domination ne fut que de courte durée, la région restant un champ de bataille permanent entre l’Orient et l’Occident.