Les Nizârites : L’Ordre Secret des Assassins



Entre les cimes embrumées du mont Alamût et les corridors du pouvoir abbasside, une communauté mystique, les Nizârites, tissent leur légende. Bien plus qu’une simple secte religieuse, ces chiites ismaéliens, adeptes d’une interprétation ésotérique du Coran, ont façonné une part intrigante de l’histoire médiévale du monde musulman.

Tantôt alliés occultes, tantôt ennemis mortels des grandes puissances de leur temps, ils incarnent la dualité entre foi et politique, mysticisme et stratégie.

Origines des Nizârites : La Scission et la Naissance d’une Résistance

Les Nizârites tirent leur nom de Nizâr ben al-Mustansir, fils aîné et héritier désigné du calife fatimide Al-Mustansir Billah. Mais à la mort de ce dernier en 1094, une lutte de succession éclata.

Le vizir Al-Afdhal plaça sur le trône le cadet Ahmad, rebaptisé Al-Musta‘lî, évinçant ainsi Nizâr. Traqué, emprisonné, et finalement exécuté, Nizâr désigna avant sa mort son fils, Al-Hâdî, comme successeur à l’imamat. Ce dernier trouva refuge auprès d’un homme qui allait changer le destin des Nizârites : Hasan-i Sabbâh, surnommé "le Vieux de la Montagne".



 

Hasan-i Sabbâh

Hasan-i Sabbâh, prédicateur et stratège visionnaire, établit son bastion dans la forteresse imprenable d’Alamût, nichée dans les montagnes du sud-ouest de la mer Caspienne. C’est là que les Nizârites commencèrent à structurer une **résistance politico-religieuse**, défiant les grands empires sunnites de leur époque, notamment les Seldjoukides.



Forteresse d’Alamût

L’Âge d’Or d’Alamût : La Grande Résurrection

L’ascension des Nizârites s’appuie sur une idéologie unique : une lecture ésotérique du Coran (bâtin), dévoilant un sens caché accessible uniquement à travers l’imam vivant, représentant direct de Dieu. En 1164, Hasan II, successeur de Hasan-i Sabbâh, déclara la Grande Résurrection (Qiyâmât al-Qiyâmât), un moment charnière dans l’histoire nizârite. La proclamation annonçait l’accomplissement de la loi religieuse (sharî‘a) et le début d’une ère où seuls le sens intérieur et spirituel des textes comptaient.

Les croyants, unis par cette vérité divine révélée, n’étaient plus soumis à la sharî‘a classique, mais à une interprétation plus philosophique du texte sacré. Cet événement renforça leur mysticisme tout en attirant les foudres des élites sunnites, qui voyaient dans cette "libération" une menace à l’ordre établi.

Le Réseau des Forteresses et les Assassins

L’ingéniosité des Nizârites résidait dans leur réseau de forteresses montagneuses, étendu à travers l’Iran et la Syrie, comme Qadmûs, Masyâf, et Alamût, leur cœur spirituel. Ces bastions servaient non seulement de sanctuaires religieux, mais aussi de centres stratégiques pour leur célèbre force d’élite : les fedayins.



Les forteresses des Nizârites, parsemant l'Empire seljoukid

Ces guerriers, fanatiquement loyaux à leur maître, exécutaient des assassinats politiques ciblés, semant la terreur parmi les puissants. Leur méthode : l’infiltration, la patience, et la précision. En effet, la secte était trop peu puissante pour s'opposer frontalement à l'immense Empire Seljoukid. Elle perpétrait des  sur des personnalités qui leurs étaient hostiles.

 Parmi leurs victimes figurent des vizirs seldjoukides, des chefs militaires croisés, et même des califes abbassides. Ce recours à l’assassinat comme arme politique leur valut le nom d’Assassins, un terme qui marquera à jamais l’imaginaire occidental.



Tentative d'assassinat d'Edouard d'Angleterre (1272) lors de la neuvième croisade

Les Légendes des Assassins : Poison, Parfum et Paradis

La mystique des Assassins fut amplifiée par les récits souvent exagérés des Croisés et des voyageurs comme Marco Polo. Selon une légende tenace, Hasan-i Sabbâh aurait drogué ses fedayins au haschich, leur promettant une vision du paradis, avec jardins luxuriants et houris, s’ils mouraient pour lui. Cette vision exaltée, bien qu’imprécise historiquement, renforça la réputation d’invincibilité et de fanatisme des Nizârites.

Pourtant, peu de preuves étayent l’usage de drogues. Ces récits, souvent issus d’ennemis sunnites, visaient à discréditer les Nizârites. Les fedayins étaient plus certainement des idéalistes, convaincus de leur mission divine.

La Chute d’Alamût : L’Empire Contre les Montagnes

Le rêve nizârite s’effondra au XIIIe siècle avec l’arrivée des Mongols, menés par Houlagou Khan, petit-fils de Gengis Khan. Les Mongols, dans leur campagne de conquête implacable, considéraient les Nizârites comme un obstacle stratégique.

En 1256, après des mois de siège, la forteresse d’Alamût tomba. Le dernier imam public, Rukn ad-Dîn Khurshâh, fut exécuté, marquant la fin de l’État nizârite.



Chute d'Alamut

Cependant, la communauté survécut dans la clandestinité. Les adeptes émigrèrent en Inde, en Asie centrale, et dans les montagnes reculées, s’adaptant à la répression. Ils adoptèrent parfois des apparences soufies pour échapper aux persécutions.

L’Héritage des Nizârites : Entre Soufisme et Modernité

Les Nizârites continuèrent leur chemin, dissimulant leurs rites et traditions. Sous le voile du soufisme, ils gardèrent vivante leur foi ésotérique. Au XIXe siècle, Hasan ‘Ali Shah, l’imam nizârite de l’époque, reçut le titre d’Aga Khan par le Shah d'Iran, un titre honorifique reconaissant son importance. Cepandant, les relations se tendent avec son successeur, et Hasan est contraint de fuir l’Iran, il s’installa en Inde, où il devint une figure influente.

Aujourd’hui, les Nizârites, dirigés par Shah Karim al-Husayni, l’Aga Khan IV, comptent plus de 15 millions de fidèles à travers le monde. Loin des forteresses d’Alamût, ils continuent de promouvoir un islam centré sur la connaissance spirituelle, la paix, et l’autonomie intellectuelle.



Shah Karim al-Husayni

Les Ombres des Montagnes : Mystères et Héritage

L’histoire des Nizârites est celle d’une résistance acharnée, d’un mysticisme profond, et d’une stratégie audacieuse. Leur chute n’a fait que renforcer leur légende, entre récits historiques et fantasmes romanesques. Les Assassins, ces silhouettes furtives armées de dagues et de secrets, incarnent une époque où le pouvoir se disputait aussi dans l’ombre.

Au-delà des clichés, les Nizârites rappellent une quête éternelle : celle de la vérité cachée, enfouie sous les apparences du monde, que seuls les initiés peuvent dévoiler. Dans les ruines d’Alamût, parmi les vents et les pierres, résonnent encore les échos d’un ordre qui défia rois et empires. Une histoire écrite dans le sang, le silence, et les étoiles.