La bataille de Manzikert, survenue le 26 août 1071, marque l’un des événements les plus décisifs du Moyen Âge. Opposant les Byzantins de l’empereur Romain IV Diogène aux forces seldjoukides du sultan Alp Arslan, cette bataille a durablement changé l’équilibre de pouvoir au Moyen-Orient.
Loin d’être uniquement une défaite militaire, elle a scellé l’érosion progressive de l’autorité byzantine sur l’Anatolie et précipité la montée en puissance des Turcs seldjoukides.
Une région en tension
L’Empire byzantin, après le renouveau impulsé sous la dynastie macédonienne, connaît de nouveaux troubles aux XIème siècle.
La mort de Théodora, dernière représentante de la dynastie macédonienne, en 1056, ouvre une période d’instabilité politique. Les rivalités entre les grandes familles nobles et les querelles internes paralysent l’État, tandis que les frontières sont de plus en plus menacées.
L'Empire au début du XIème siècle
Pendant ce temps, les Turcs seldjoukides avaient largement étendu leur empire depuis les steppes d'Asie centrale, au point de menacer byzance. Ces guerriers nomades convertis à l’islam s’étaient rapidement imposés comme une force majeure au Moyen-Orient. Sous le règne de leur sultan Alp Arslan, les Turcs seldjoukides cherchaient à s’étendre vers l’ouest, menaçant directement l’Asie Mineure, le cœur de l’Empire byzantin.
Après s’être emparés de Bagdad, ils effectuèrent des raids réguliers en Anatolie et testèrent les défenses byzantines.
Carte : l'expansion seldjoukide
C’est dans ce contexte que Romain IV Diogène, un général respecté, accède au trône en 1068. Déterminé à stabiliser l’Empire, il entreprend plusieurs campagnes contre les Turcs mais sans obtenir de succès décisif.
En 1071, il décide de mobiliser une armée considérable pour une campagne ambitieuse. L’objectif : non seulement repousser les incursions turques, mais aussi rétablir son autorité et sécuriser les provinces orientales de l’Empire.
En face, Alp Arslan, sultan seldjoukide, est davantage préoccupé par la lutte contre les Fatimides en Syrie et en Égypte que par une guerre avec Byzance. Cependant, l’avancée de Romain IV et sa volonté de reconquérir des forteresses clés comme Manzikert l’amènent à réagir.
Alp Arslan
Les forces en présence
L’armée de Romain IV est l’une des plus importantes mobilisées par Byzance au cours du XIe siècle. Elle comprend entre 40 000 et 60 000 soldats selon les estimations modernes. Cette armée est hétérogène, composée de troupes régulières byzantines, de contingents arméniens, d’unités d’élite comme la garde varangienne, et de mercenaires étrangers, notamment des Francs, des Petchénègues et des Ouzes.
L’armée seldjoukide est plus modeste en effectifs, probablement autour de 15 000 hommes. Elle repose sur la mobilité de ses cavaliers archers, experts dans les tactiques de harcèlement propres aux peuples nomades de la steppe.
Au printemps 1071, Romain IV commence sa campagne en traversant l’Anatolie pour atteindre la forteresse de Manzikert, près du lac de Van. Celle-ci, récemment conquise par les Seldjoukides, est reprise par les Byzantins en juillet, ce qui permet à Romain d’établir une tête de pont dans la région.
Alp Arslan, alerté de l’avancée byzantine, abandonne sa campagne contre les Fatimides et se porte rapidement vers Manzikert. En route, il mobilise ses forces et utilise des tactiques de harcèlement pour tester les défenses byzantines et provoquer des erreurs.
La bataille
Le jour de la bataille, l’armée byzantine est disposée en trois corps principaux :
- le centre dirigé par Romain IV,
- l’aile gauche commandée par Nicéphore Bryenne,
- l’aile droite sous Théodore Alyatès.
L’arrière-garde est confiée à Andronic Doukas, membre d’une famille hostile à Romain.
Dès le début de l’affrontement, les cavaliers archers seldjoukides harcèlent les Byzantins, utilisant leur grande mobilité pour éviter le combat rapproché. Romain, déterminé à infliger une défaite décisive, avance imprudemment avec son centre, s’éloignant des ailes. Cette erreur expose l’armée byzantine à une attaque coordonnée des Turcs.
L’arrière-garde d'Andronic Doukas abandonne le champ de bataille, soit par lâcheté, soit par trahison. Cette défection provoque une panique dans les rangs byzantins. L’aile droite est détruite et Romain IV, isolé, est capturé par les Seldjoukides. La bataille s’achève dans la déroute.
La bataille
Les conséquences
La capture de l’empereur est un événement sans précédent pour Byzance. Alp Arslan, dans un geste de magnanimité, le libère rapidement après avoir conclu un accord favorable.
Mais à son retour, Romain IV est déposé par un coup d’État orchestré par les Doukas. Exilé et rendu aveugle, il meurt peu après, laissant l’Empire byzantin dans le chaos.
Romain IV, vaincu, aux pieds d'Alp Arslan
Bien que la bataille de Manzikert ne soit pas une défaite militaire écrasante – les pertes byzantines furent relativement limitées –elle marque un tournant stratégique. L’effondrement de l’autorité impériale ouvre la voie à une conquête progressive de l’Anatolie par les Turcs.
Cette région, autrefois le grenier à blé et la principale réserve militaire de l’Empire, échappe au contrôle de Byzance.
L'empire avant, et après la défaite : le coeur de l'Anatolie est perdu.
Un tournant historique
Manzikert est souvent considérée comme le début du déclin irréversible de l’Empire byzantin. Bien qu'il parvînt à survivre pendant encore plusieurs siècles, l'Empire ne retrouverait jamais sa domination sur l’Asie Mineure.
En Occident, la défaite de Manzikert renforce la perception d’une Byzance affaiblie et en déclin. C’est dans ce contexte que l’appel à l’aide de l’empereur Alexis Ier Comnène en 1095 au pape Urbain II débouche sur la Première Croisade, destinée à restaurer la puissance chrétienne en Orient devant les difficultés de Byzance.







