Bohémond de Tarente



Si un homme incarne l’ambition et l’audace des croisades, c’est bien Bohémond de Tarente. Héritier des guerriers normands qui avaient conquis le sud de l’Italie, Bohémond est une figure à la fois fascinante et terrifiante. Par sa stature imposante, sa volonté implacable et ses intrigues machiavéliques, il a marqué l’histoire en se sculptant un royaume sur les ruines des empires du Levant. À la fois admiré et redouté, ce prince des croisades reste une légende à l’ombre de laquelle l’histoire des États latins d’Orient s’est écrite.

Un héritier déchu à l’ambition dévorante

Bohémond, né entre 1054 et 1058, est le fils aîné de Robert Guiscard, le conquérant normand des Pouilles et de la Calabre italiennes.



Carte : l'Italie après la conquète normande

Nommé d’après un géant légendaire pour sa taille impressionnante et sa carrure, il semble dès sa jeunesse destiné à accomplir des exploits. Pourtant, son héritage est compromis : son père choisit son demi-frère, Roger Borsa, comme successeur du duché d’Apulie et de Calabre. Bohémond reçoit en compensation la petite principauté de Tarente, mais il en veut plus : pour cet homme aux grandes ambitions, les terres italiennes sont insuffisantes.

Dès ses premières campagnes aux côtés de son père contre l’Empire byzantin, Bohémond montre un flair tactique. En 1081, lors de la bataille de Dyrrachium, il commande l’aile gauche de l’armée normande et s’illustre face à la célèbre garde varangienne.



La garde varangienne, corps d'élite de l'armée bizantine.

Il conquiert l’Albanie et la Thessalie, mais ses rêves s’effondrent après sa défaite devant Larissa en 1083. Contraint de battre en retraite, il perd ses conquêtes. Mais Bohémond n’est pas homme à abandonner : chaque défaite le forge, renforçant sa détermination à se tailler un royaume.

La croisade : L’opportunité d’une vie

L’appel à la croisade lancé par le pape Urbain II en 1095 est pour Bohémond une chance inespérée. Ce n’est pas par pure ferveur religieuse qu’il répond à l’appel, mais par ambition. Pour lui, la croisade est une aventure, un théâtre où il peut prouver sa valeur et se forger un empire.

Il abandonne tout en Italie et rassemble une armée normande impressionnante : 10 000 chevaliers et 20 000 fantassins, qu’il mène avec la fougue d’un conquérant.

Dès son arrivée en Orient, Bohémond se distingue. Stratège hors pair, il prend la tête de l’avant-garde croisée. Lors de la bataille de Nicée et de Dorylée, il s’impose comme un commandant incontournable, alliant ruse et témérité pour remporter des victoires décisives. C’est devant Antioche que son génie va briller le plus intensément.



Bataille de Dorylée

La prise d’Antioche

Le siège d’Antioche, qui commence en octobre 1097, est une épreuve épuisante pour les croisés. Pendant sept mois, ils affrontent la faim, le froid et les assauts constants des forces seldjoukides.

Mais Bohémond ne se laisse pas abattre. S’il ne peut vaincre par la force, il triomphera par la ruse. En exploitant ses contacts, il parvient à corrompre Firouz, un garde arménien des remparts d’Antioche. Dans la nuit du 3 juin 1098, il escalade les murs avec ses hommes et ouvre les portes de la ville.

Au matin, Antioche est prise, mais la bannière de Bohémond flotte seule sur les tours. Lorsque les autres chefs croisés réclament la ville, Bohémond joue son atout : il avait promis de la prendre s’ils acceptaient qu’elle lui revienne. Par cette manigance audacieuse, Bohémond se couronne prince d’Antioche, défiant à la fois ses pairs et Byzance.



Bohémond escalade les murailles d'Antioche

Prince d’Antioche : Entre audace et péril

La victoire à Antioche ne met pas fin aux défis de Bohémond. À peine la ville prise, les croisés doivent affronter l’armée de Kerbogha, atabeg de Mossoul, qui assiège à son tour la cité. Les assiégeants deviennent les assiégés !

La découverte de la Sainte Lance, une relique sacrée, redonne du moral aux croisés, qui repoussent héroïquement l’armée ennemie lors de la bataille du 28 juin 1098. Cette fois, la ville est bien prise.

Antioche devient le joyau de Bohémond, le centre d’une principauté qu’il gouverne avec poigne. Mais ses ambitions ne s’arrêtent pas là. Il tente de s’emparer de Laodicée, au mépris des revendications byzantines, et repousse les armées musulmanes tout en consolidant son pouvoir.



La principauté d'Antioche, deuxième État Latin d'orient

Pourtant, les dangers abondent. En 1100, lors d’une campagne pour secourir un allié arménien, Bohémond est capturé par les musulmans. Pendant trois ans, il reste prisonnier, mais son absence ne fait que renforcer sa légende. Tancrède, son neveu, gouverne Antioche avec brio, repoussant Byzantins et Seldjoukides.

La revanche contre Byzance : Un rêve brisé

Libéré en 1103 contre une énorme rançon, Bohémond ne retourne pas à Antioche. Il a un autre objectif : se venger de Byzance, qu’il considère comme son plus grand rival.



Libération de Bohémond

Il retourne en Europe, où il mène une campagne diplomatique habile. En France, il épouse Constance, la fille du roi Philippe Ier, renforçant son prestige. Il s’autoproclame champion de la croisade contre l’Empire byzantin, mobilisant une armée en Italie.

En 1107Bohémond débarque en Albanie, espérant reproduire les conquêtes de son père. Mais l’empereur Alexis Comnène, fin stratège, lui inflige une humiliante défaite. Contraint de signer le traité de Déabolis en 1108, Bohémond reconnaît la suzeraineté byzantine sur Antioche. Humilié, il ne retourne jamais en Orient.

Mort et légende

Bohémond passe ses dernières années en Italie, où il meurt en 1111 à Canosa di Puglia. Mais sa légende ne meurt pas avec lui. Dans son mausolée, les Normands d’Italie et les croisés d’Orient se souviennent de cet homme exceptionnel, à la fois conquérant et manipulateur, dont la volonté a défié des empires.

Anne Comnène, la fille d’Alexis Comnène, laisse dans son "Alexiade" un portrait saisissant de Bohémond :

«Un géant aux yeux perçants, un sourire dangereux et un esprit rusé, inspirant à la fois admiration et crainte.»

Ce mélange d’audace, de charme et de brutalité résume parfaitement celui qui fut à la fois héros et scélérat, conquérant et opportuniste.​