La Deuxième Croisade (1147–1150) : Analyse d’un Échec Retentissant



La Deuxième Croisade, menée de 1147 à 1150, est un épisode marquant de l'histoire des croisades, non seulement par ses ambitions initiales, mais surtout par l'ampleur de son échec.

Proclamée en réponse à la chute du comté d'Édesse en 1144, elle symbolise les tensions entre les ambitions spirituelles et les réalités politiques et militaires. Malgré la participation de deux des plus puissants souverains européens, Louis VII de France et Conrad III d'Allemagne, cette expédition échoua à renforcer les États latins d’Orient, laissant derrière elle des divisions accrues et des répercussions stratégiques durables.

Origines de la Deuxième Croisade : La Chute d’Édesse

Le déclencheur de la Deuxième Croisade fut la prise d’Édesse par les forces de Zengi, atabeg de Mossoul, en décembre 1144.

Fondé en 1098 durant la Première Croisade, le comté d’Édesse était le plus septentrional et le plus vulnérable des États latins. Sa chute marqua un tournant psychologique pour les croisés : pour la première fois, une conquête majeure des croisés avait été reprise par les forces musulmanes. Zengi fut célébré dans le monde musulman comme un héros du jihad, ce qui accrut l’attrait de sa cause parmi ses rivaux musulmans.



Les États Latins

Le Rappel à la Croisade : Une Mobilisation Européenne

Face à cet événement, le pape Eugène III publia la bulle Quantum praedecessores en 1145, appelant à une nouvelle croisade. La réponse initiale fut tiède : Jérusalem restait sous contrôle chrétien, et la plupart des seigneurs étaient réticents à engager autant de ressources pour la reconquête d'un royaume latin secondaire.

C’est sous l’impulsion de Bernard de Clairvaux, moine et prédicateur charismatique, que l’enthousiasme fut ravivé. Lors du parlement de Vézelay en 1146, Bernard galvanise les foules et convainc Louis VII de France et Conrad III d'Allemagne de prendre la croix.



Bernard de Clairvaux appelle à la croisade

Différentes motivations poussent les rois à répondres à cet appel :

  • Louis VII voit dans la croisade une opportunité d’expier ses péchés et d’honorer un vœu familial.
  • Conrad III, empereur allemand, espérait renforcer sa légitimité en participant à une entreprise sacrée.

Cependant, des critiques émergèrent dès le départ : beaucoup s’inquiétent des répercussions politiques et économiques de l’absence prolongée des deux rois.

Les Forces en Présence : Stratégies et Faiblesses

Les Croisés

Les forces croisées comprenaient environ 20 000 soldats allemands et 15 000 Français, renforcées par des contingents plus modestes venus d’Angleterre, de Flandre et d’Italie. Malgré leur nombre, ces troupes souffraient de divisions internes et d’un manque de coordination.

Les Allemands, menés par Conrad III, préféraient le combat à pied, tandis que les Français de Louis VII, privilégiaient la cavalerie. Ces différences tactiques compliquèrent les opérations conjointes.



Konrad III

Les Musulmans

Face aux croisés, les forces musulmanes sont bien organisées et motivées. Les armées de Nur ad-Din et des autres chefs musulmans combinent des troupes professionnelles turques, des milices urbaines arabes et des auxiliaires kurdes. Le concept de jihad renforce leur engagement, tandis que les querelles internes entre les croisés vont faciliter leurs manœuvres.

Le Trajet jusqu'en Terre Sainte

Les deux armées partent à quelques semaines d'intervalles, mais finissent par se rejoindre à Nicée, en octobre 1147. 



Les Relations avec Byzance

Les relations entre les croisés et l’Empire byzantin sont tendues dès le départ. Manuel I Komnène, empereur byzantin, les accueille avec méfiance. Il se souvient des trahisons de la première croisade, et craint que les croisés ne représentent une menace pour ses territoires.

De plus, Manuel venait se signer une trêve avec les Seldjoukides, ce que les croisés interprétèrent comme une trahison.

Les Défaites en Anatolie

En octobre 1147, l’armée allemande de Conrad III subit une défaite catastrophique lors de la seconde bataille de Dorylée, en Anatolie. Piégée par les tactiques de harcèlement des Seldjoukides, privés de provisions et désorganisés, les Allemands sont décimés.

Les survivants rejoignent l’armée française, mais celle-ci subit à son tour de lourdes pertes dans les montagnes anatoliennes, en particulier à la bataille du mont Cadmos en janvier 1148. Ces revers affaiblissent considérablement les forces croisées avant même leur arrivée en Terre Sainte.



Louis VII à la bataille du mont Cadmos.

Le Déroulement en Terre Sainte : Le Fiasco de Damas

Après des mois de marche épuisante, les survivants des deux armées atteignent Jérusalem au début de 1148. Là, ils participèrent à un conseil militaire, à l'issu duquel les croisés décident de s’attaquer à Damas, une décision qui reste controversée.

En effet, Damas était un allié du royaume de Jérusalem, mais les croisés espèrent renforcer leur position face à Nur ad-Din en s'emparant de cette ville stratégique.

Le Siège de Damas

En juillet 1148, les croisés posent le siège devant Damas, par l’ouest, où les vergers environnants leur fournissent des ressources. Cependant, les défenses de la ville furent plus efficaces que prévu. Après plusieurs jours de combats, les croisés décident de déplacer leur siège à l’est de la ville. La décision est incompréhensible : la région est moins défendable, et dépourvue de ressources ! Ce changement stratégique, probablement motivé par des pots-de-vin offerts aux dirigeants croisés, assure l'échec du siège.

A l'approche des renforts de Nur ad-Din, les croisés lèvent finalement le siège et se replient sur Jérusalem. Cet échec désastreux marque la fin de la Deuxième Croisade en Orient.



Le siège de Damas

Résultats et Conséquences

Un Échec Militaire

La Deuxième Croisade fut un échec total en Terre Sainte. Non seulement elle échoua à reprendre Édesse, mais elle affaiblit les États latins en exacerbant les tensions entre leurs dirigeants et en endommageant leurs relations avec Byzance. Damas, autrefois un allié potentiel, se rapprocha de Nur ad-Din, facilitant son annexion de la ville en 1154.

Succès en Ibérie

La croisade fut plus fructueuse sur d'autres fronts, notamment en Ibérie, où les croisés participèrent à la prise de Lisbonne en 1147 et à d'autres victoires contre les Maures. Ces succès contribuèrent à l’avancée de la Reconquista.



Le siège de Lisbonne

Conséquences à Long Terme

En orient, l'échec de la Deuxième Croisade eut des conséquences durables :

  • Les divisions entre les croisés augmentèrent.
  • La méfiance envers Byzance s’intensifia, influençant les relations lors des croisades ultérieures.

  • La montée en puissance de Nur ad-Din, consolidée par l'annexion de Damas, posa les bases pour l’émergence de Saladin et la perte de Jérusalem en 1187.

Un triste bilan

La Deuxième Croisade est une leçon amère de l’importance de la préparation stratégique, de la cohésion entre alliés et de la compréhension des dynamiques locales. Motivée par un élan religieux, elle illustre les limites des croisades face à une opposition mieux organisée et à des dissensions internes. Ce fiasco résonna comme un avertissement : la reconquête du Levant nécessiterait plus que de la foi et des armées.