La guerre de 1870 et la naissance de l’Allemagne



En juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. Ce geste précipité, pensé comme un coup de force diplomatique par Napoléon III, s’avère être l’erreur qui va faire basculer l’équilibre de l’Europe. Car la Prusse n’est pas surprise : elle attend ce moment. Mieux, elle l’a préparé. Depuis plusieurs années, Bismarck façonne l’unité allemande à coups de guerres ciblées et de manœuvres diplomatiques. Après avoir écarté l’Autriche de la scène germanique en 1866, il reste un obstacle à l’achèvement de l’unité allemande : la France.

Pour Bismarck, une guerre contre la France est non seulement inévitable, mais désirable. Inévitable car la France s'oppose à l'unification allemande. Désirable, car elle servira de catalyseur pour rallier les États allemands du Sud (encore en marge de la Confédération du Nord) autour d’un ennemi commun. Elle permettra aussi de présenter l’unification allemande comme une cause nationale, plutôt que comme un projet prussien. En provoquant habilement cette guerre, la Prusse vise un double objectif : vaincre une puissance rivale et faire naître l’Empire allemand dans le feu et la victoire.

Avant-guerre : la Prusse en position de force

La Prusse, puissance dominante du monde germanique

Depuis la victoire éclatante de Sadowa en 1866 contre l’Autriche, la Prusse règne sans partage sur l’espace germanique du Nord. Bismarck, devenu l’architecte de cette ascension, crée la Confédération d’Allemagne du Nord, regroupant les États allemands du Nord sous hégémonie prussienne. Il impose une constitution militaire et un Parlement fédéral, mais tout reste sous contrôle berlinois.



La Confédération d’Allemagne du Nord, en rouge. En jaune, les États du sud.

Les États du Sud — Bavière, Wurtemberg, Bade et Hesse — restent officiellement indépendants, mais signent avec la Prusse des traités secrets de défense. L’armée prussienne devient de facto celle de toute l’Allemagne. Pourtant, politiquement, l’unification n’est pas encore complète. Ces États méridionaux, catholiques pour la plupart, se méfient de la domination protestante prussienne et refusent de se fondre dans un empire centralisé. 

Face à cette situation, Bismarck comprend que seule une crise extérieure pourra souder durablement le Nord et le Sud. Il sait aussi que l’existence même de cette Allemagne montante inquiète la France, qui voit dans l’expansion prussienne une menace directe à son influence sur le continent. Napoléon III, affaibli intérieurement, cherche une victoire facile pour restaurer son autorité. Puisque la guerre semble inévitable, Bismarck décide qu’elle doit être déclenchée selon ses termes, à son moment.



Otto von Bismarck, architecte de l'unification allemande.

La dépêche d’Ems : un piège diplomatique

L’opportunité se présente en 1870, lorsqu’un cousin du roi de Prusse, Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen, est proposé comme roi d’Espagne. La France y voit une tentative d’encerclement : si un Hohenzollern montait sur le trône espagnol, Paris se retrouverait entre deux royaumes hostiles. Napoléon III exige alors que la candidature soit retirée — ce qui est fait. Mais il va plus loin : il veut que le roi de Prusse, Guillaume Ier, s’engage publiquement à ne jamais soutenir une telle candidature à l’avenir.

Devant l'ambassadeur français, Guillaume Ier refuse poliment, mais Bismarck, flairant l’occasion, retravaille le télégramme royal pour lui donner un ton brusque, presque insultant, donnant l’impression que le roi de Prusse a humilié l'ambassadeur français. Ce document, connu sous le nom de dépêche d’Ems, est ensuite publié dans les journaux pour exciter les opinions publiques.

La réaction française est immédiate. Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. Mais elle tombe dans le piège. Car du point de vue prussien, tout est prêt : les alliances sont activées, les plans militaires sont en place, et surtout, l’opinion publique allemande est galvanisée par cette agression extérieure. Bismarck ne voulait pas simplement une guerre contre la France : il voulait que ce soit la France qui passe pour l’agresseur. Cela lui donne la légitimité d’unir tous les Allemands dans un conflit défensif, et c’est exactement ce qui se produit.



Nationalistes allemands lors du Printemps des Peuples, en 1848.

Une guerre éclair maîtrisée par la Prusse

Dès le déclenchement des hostilités, la Prusse n’est pas simplement prête : elle est déjà en ordre de bataille. Contrairement à la France, la Prusse applique une stratégie méthodique, conçue par le général Helmuth von Moltke, et soutenue par une machine logistique sans équivalent en Europe.

Une armée allemande unifiée, disciplinée et efficace

Le commandement prussien ne se contente pas de mobiliser ses propres forces. Grâce aux traités de défense signés avec les États du Sud, les armées bavaroises, wurtembergeoises et saxonnes entrent en guerre aux côtés de la Prusse. Pour la première fois, des soldats venus de toutes les régions allemandes combattent sous un commandement unifié, avec des objectifs communs. Cette cohésion militaire, fruit d’années de préparation, donne à la Prusse un avantage stratégique décisif.

L’armée allemande bénéficie aussi d’une doctrine moderne : rapidité des déplacements grâce au réseau ferroviaire, coordination via le télégraphe, supériorité du commandement. Moltke organise la mobilisation de plus de 500 000 hommes en quelques semaines, tandis que l’armée française, mal préparée, avance à l’aveugle et se divise sur plusieurs fronts. Les Prussiens prennent rapidement l’initiative et la conservent jusqu’à la fin de la guerre.



Soldats prussiens

Victoires en chaîne : de Wissembourg à Sedan

Le 4 août 1870, les troupes prussiennes et bavaroises remportent leur première victoire à Wissembourg. S’enchaînent ensuite Spicheren, Frœschwiller, puis la percée de la Moselle. En moins d’un mois, l’armée française est repoussée vers l’intérieur du territoire, désorganisée et incapable de réagir efficacement.

Le tournant décisif survient à Sedan, le 2 septembre. Cernée par les forces prussiennes, l’armée de Napoléon III est acculée. La bataille tourne rapidement au désastre. Plus de 100 000 soldats français sont faits prisonniers. Napoléon III lui-même est capturé. Pour la Prusse, c’est une victoire totale : l’ennemi est anéanti, son chef neutralisé, et le pouvoir impérial s’effondre à Paris.



Napoléon III se rend à Bismarck

Mais la guerre ne s’arrête pas là. Le peuple français, humilié, proclame la République et refuse de capituler. Commence alors un second acte : le siège de Paris. À l’automne 1870, les troupes prussiennes encerclent la capitale, imposant un blocus long et éprouvant. Pendant plus de quatre mois, les bombardements, la faim et l’hiver affaiblissent la ville, jusqu’à la reddition en janvier 1871.



Canons prussiens

Une guerre qui soude l’Allemagne

Au fil des victoires, la guerre ne renforce pas seulement la position militaire prussienne. Elle transforme la carte politique allemande. En combattant ensemble, les États du Sud abandonnent peu à peu leur méfiance envers la Prusse. Bismarck, habile diplomate, négocie dans l’ombre les termes d’une unification complète. La guerre devient un acte fondateur.

Chaque victoire militaire renforce l’idée d’un destin commun, d’une nation allemande portée par la force et la discipline prussiennes. La proclamation de l’Empire allemand ne sera pas une surprise : elle est, à ce stade, l’aboutissement logique de la guerre.


Le couronnement de l’unité : Versailles, 18 janvier 1871

La guerre contre la France, déclenchée comme un conflit défensif, devient pour la Prusse un instrument de transformation historique. Chaque victoire militaire rapproche Bismarck de son objectif final : l’unité allemande sous domination prussienne. Mais pour faire de cette guerre une fondation durable, il faut plus qu’un triomphe militaire : il faut un acte symbolique, un geste politique fort. Alors que l'armée prussienne assiège Paris, Bismarck décide de proclamer la naissance de l’Empire allemand dans la galerie des Glaces du château de Versailles.



Les princes allemands reconnaissent Guillaume Ier comme l'Empereur des allemands, unissant les nations allemandes dans un même Empire. La scène a lieu dans la gallerie des glaces du château de Versailles.

La mise en scène impériale

Le choix du lieu n’a rien d’anodin. Versailles, cœur de l’absolutisme français, symbole du prestige monarchique de Louis XIV, devient le théâtre de l’humiliation nationale française. En proclamant l’unité allemande dans ce lieu chargé de sens, Bismarck veut signifier une rupture : la France, qui dominait le continent depuis deux siècles, cède désormais la place à une puissance nouvelle — l’Allemagne unifiée.

Le 18 janvier 1871, en présence des souverains allemands, des généraux victorieux et des diplomates prussiens, le roi de Prusse Guillaume Ier est proclamé Kaiser, empereur d’Allemagne. L’instant est solennel : les drapeaux allemands flottent à Versailles, les soldats prussiens forment la haie, et le chancelier Bismarck, en uniforme blanc, scelle le moment d’unité nationale. Mais cette proclamation, aussi éclatante soit-elle, ne masque pas les tensions qui la sous-tendent.

Une unité sous contrôle prussien, mais pas sans résistance

Les États allemands du Sud, bien qu’alliés dans la guerre, n’entrent pas dans l’Empire sans conditions. La Bavière, par exemple, négocie des privilèges importants : son propre service postal, son armée en temps de paix, et des exemptions dans la législation impériale. L’unité allemande est donc moins une fusion qu’une fédération hiérarchisée, où la Prusse occupe la place centrale, mais doit composer avec les particularismes des autres États.

Le Reich naît ainsi dans un équilibre complexe : monarchique dans sa forme, militaire dans son fondement, mais fédéral dans son organisation. L’Empire repose sur un compromis entre l’autorité prussienne et les identités régionales, entre centralisation et autonomie. Ce compromis est solide sur le papier, mais porteur de tensions à venir.



L'Empire allemand nouvellement formé, et les différents États qui le composent.

Conséquences de l’unification allemande

Une puissance nouvelle au cœur de l’Europe

L’unité allemande, proclamée dans les salons de Versailles, redéfinit immédiatement l’équilibre européen. L’Allemagne devient la puissance continentale majeure, capable de rivaliser avec les vieux États comme la France, l’Autriche ou la Russie. Forte d’une industrie moderne, d’une armée redoutée et d’un poids démographique considérable, elle occupe désormais le centre stratégique du continent.

Pour la France, la défaite est un traumatisme national. La perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, imposée par le traité de Francfort (10 mai 1871), est vécue comme une humiliation. Elle nourrit le sentiment de revanche, un désir profond de récupérer les territoires perdus, qui hantera la politique française pendant des décennies. La IIIe République, proclamée après la chute de Napoléon III, hérite d’un pays fracturé, ruiné, et obsédé par sa défaite.

En Europe, la montée en puissance de l’Allemagne inquiète. Bismarck en est conscient. C’est pourquoi, une fois l’unité allemande accomplie, il adopte une diplomatie de prudence. Son objectif n’est plus de conquérir, mais de stabiliser : empêcher toute coalition hostile, isoler la France, et maintenir l’équilibre par un jeu complexe d’alliances. De 1871 à 1890, la politique étrangère allemande vise la paix — non par pacifisme, mais pour préserver l’ordre né de la guerre, favorable à l'Allemagne.



Bismarck organise le Congrès de Berlin, en 1878. L'Allemagne se pose alors en arbitre, partisan du compromis diplomatique.

Un empire uni, mais traversé de tensions internes

Si la nouvelle Allemagne apparaît extérieurement forte, elle reste intérieurement fragile. L’unité a été imposée par la guerre, il ne s’agit pas d’une fusion naturelle, mais d’un assemblage dominé par la Prusse, auquel certains États se sont ralliés par nécessité plus que par conviction. Cette domination prussienne crée des déséquilibres durables.

Le Kaiserreich est un empire autoritaire. Le pouvoir exécutif est concentré entre les mains de l’empereur et du chancelier, responsable devant lui seul, et non devant le Parlement. Le Reichstag, parlement allemand élu au suffrage universel masculin, ne détient qu’un pouvoir limité. Cette contradiction entre modernité électorale et autoritarisme monarchique nourrit les frustrations politiques, notamment chez les libéraux et les sociaux-démocrates, qui soutenaient justement l'unification allemande, car elle celle-ci devait mettre le pouvoir entre les mains du peuple allemand. En réalité, ces aspirations populaires et bourgeoises ont été balayées : les princes gardent le pouvoir, tandis que la représentation politique du peuple reste minime.



Débat au Reichstag

Sur le plan religieux, la politique menée par Bismarck dès 1871 provoque un autre foyer de tension : le Kulturkampf. Cette campagne contre l’influence de l’Église catholique vise à affirmer la suprématie de l’État, mais elle cristallise l’opposition dans les régions du Sud, catholiques, et alimente un sentiment d’hostilité envers le pouvoir prussien.



Carte : les régions à majorité protestante (rose) et catholique (bleu)

Enfin, l’Allemagne unifiée doit faire face à un autre défi majeur : le mouvement ouvrier. L’industrialisation rapide, l’urbanisation massive et les conditions de travail difficiles font émerger un prolétariat organisé, représenté politiquement par le Parti social-démocrate (SPD). Bismarck, inquiet, multiplie les lois antisocialistes à partir de 1878, tout en posant les bases d’un État social moderne (assurance maladie, retraite), dans une tentative de désamorcer la contestation.

Ainsi, derrière la façade de puissance, l’Empire allemand porte en lui les germes de ses contradictions : entre autorité et représentation, entre centralisation et diversité, entre conservatisme et modernité.

Conclusion

La guerre franco-prussienne de 1870-1871 n’est pas seulement une victoire militaire pour la Prusse : c’est l’aboutissement d’un projet politique mûri de longue date par Bismarck. En provoquant la guerre avec la France, en l’orchestrant comme un conflit défensif, puis en l’exploitant jusqu’à la proclamation de l’Empire à Versailles, le chancelier prussien parvient à transformer un affrontement national en moment fondateur de l’unité allemande.

Mais cette unification, aussi spectaculaire soit-elle, repose sur une construction inégale. La domination prussienne, les tensions religieuses et sociales, l’autoritarisme du système impérial : autant de failles que l’Allemagne devra gérer dans les décennies suivantes. Sur le plan européen, l’émergence d’un empire fort et ambitieux bouleverse l’ordre issu du Congrès de Vienne. Désormais, l’Allemagne est une puissance centrale, incontournable — mais aussi, pour ses voisins, une source de déséquilibre.

Le Kaiserreich entre en scène avec éclat en 1871. Mais les défis qu’il porte en lui annoncent déjà les tensions qui déchirerons le continent au XXe siècle.