Du rêve au Reich : Éveil du Nationalisme Allemand



Au début du XIXe siècle, il n’existe pas d’État allemand, mais une mosaïque d’États aux régimes et aux identités politiques variées. Pourtant, au sein de cet espace éclaté, une idée progresse : celle d’une nation allemande unie par sa langue, sa culture, son histoire. Ce sentiment national, diffus et longtemps limité à l’élite cultivée, trouve au XIXème siècle un écho puissant dans les chocs géopolitiques du temps.

Le réveil national (1800–1815) : origines, identité et sursaut

Les racines de l’identité allemande

Bien avant l’idée d’un État-nation moderne, les peuples allemands partagent un socle identitaire façonné par l’histoire longue. Le Saint-Empire romain germanique, malgré sa complexité et sa fragmentation, fournit un cadre impérial de référence et unit les différents royaumes germaniques pendant près d’un millénaire. Sa dissolution en 1806 ne marque pas la fin d'un sentiment d'unité Allemande, au contraire, cette dissolution va accoucher d'une nostalgie et d'une quête de continuité historique.



Carte : le Saint-Empire sous les ottoniens

La langue allemande, bien que partagée entre différentes formes régionales, joue un rôle fondamental dans la construction d’une conscience commune. Depuis Luther, dont la traduction de la Bible fixe un allemand standard, jusqu’aux philosophes et écrivains des Lumières et du romantisme, la langue devient un vecteur de cohésion culturelle. Elle permet de penser une identité partagée qui dépasse les frontières princières.

Des figures mythiques comme Arminius, héros de la résistance face à Rome, ou les chevaliers teutoniques, nourrissent une certaine mythologie germanique. 



Statue d'Arminius

C’est dans ce contexte que le philosophe Johann Gottfried Herder introduit la notion de "Volksgeist". Le Volksgeist, selon Herder, est l’esprit propre à chaque peuple, qui s’exprime dans sa langue, sa musique, ses traditions. Cette idée est fondatrice : même si l’Allemagne est morcelée politiquement, elle forme un tout organique par sa culture.

L’explosion intellectuelle et culturelle allemande

Au début du XIXe siècle, l’espace germanique connaît une effervescence intellectuelle inédite. La philosophie allemande, avec Kant, Fichte, puis Hegel, s’impose comme le cœur de la pensée européenne

Parallèlement, la littérature et la poésie — Goethe, Schiller, Hölderlin — donnent un visage sensible et émotionnel à cette culture allemande en formation. Les frères Grimm, en collectant les contes populaires, ne font pas qu’écrire de belles histoires : ils fixent par l’écrit une mémoire orale, un morceau de l'identité allemande.

Ce romantisme allemand célèbre l’âme nationale, la nature, la profondeur historique du peuple. Il s’oppose aux Lumières françaises jugées trop abstraites, trop rationnelles, et trop universelles. L’Allemand romantique ne veut pas être "citoyen du monde", il veut appartenir à un peuple vivant, enraciné, particulier.



"Le Voyageur contemplant la mer de nuages", toile incoutournable de mouvement romantique allemand.

La conscience nationale allemande se forge donc d’abord dans les livres, les idées, les mythes et les chansons. Elle est culturelle avant d’être politique, mais elle prépare déjà le terrain d’un nationalisme plus actif.

L’occupation française : catalyseur du nationalisme

Lorsque Napoléon intervient dans les affaires allemandes, ce n’est pas seulement un empire étranger qui envahit le monde germanique, c’est un modèle politique radical, centralisé, rationnel, qui entre en collision avec la structure éclatée et plus traditionnelle de l’Allemagne.

En 1806, Napoléon dissout le Saint-Empire romain germanique. Il impose une réorganisation du territoire avec la Confédération du Rhin, regroupement de 16 États allemands sous tutelle française. Ce bouleversement territorial crée une onde de choc : l’ordre ancien s’effondre, et avec lui l'autonomie politique des États allemands.

Pour beaucoup, cette domination devient insupportable. Elle nourrit un sentiment d’humiliation, mais aussi un réveil identitaire. Le nationalisme allemand se redéfinit dans l’opposition à l’occupant : ce n’est plus seulement une idée culturelle, c’est une urgence politique.



Napoléon entre à Berlin, en 1806, après avoir défait les prussiens.

Fichte : le passage du culturel au politique

Dans ce contexte surgit la figure de Fichte, philosophe engagé, qui prononce à Berlin, entre 1807 et 1808, ses célèbres Discours à la nation allemande. Ces textes sont un tournant. Fichte y appelle à une renaissance du peuple allemand par l’éducation, par l’effort, par la conscience de sa mission historique.

Il affirme que la nation allemande n’a pas besoin d’un trône ni d’un empire pour exister. Elle vit par sa langue, sa morale, sa culture. Mais surtout, elle a le devoir de se redresser. Pour la première fois, le nationalisme allemand devient un projet d’émancipation collective, une volonté de redevenir acteur de son destin.


Du romantisme à la revendication politique (1815–1848)

Le nationalisme dans l’ombre de la restauration

Après la chute de Napoléon, les puissances victorieuses réunies au Congrès de Vienne (1815) rétablissent l’ordre monarchique en Europe.

Pour l’espace germanique, le congrès décide la création d’une Confédération germanique, une alliance lâche de 39 États sous la présidence honorifique de l’Autriche. Aucune unité réelle, aucune constitution commune, aucun parlement fédéral. C’est une structure volontairement conçue pour empêcher l’unification allemande.



Le Congrès de Vienne

Le nationalisme est perçu comme une menace pour l'odre monarchique. Il est désormais étroitement lié aux idées de liberté politique et de réforme institutionnelle. Les étudiants, les professeurs, les journalistes et les bourgeois instruits réclament non seulement une nation unie, mais aussi une constitution, des droits civils, une presse libre... le nationalisme remet en cause l'ordre ancien. 

Face à ces courants protestataires, la réaction des autorités est brutale. Dès 1819, après l’assassinat d’un écrivain conservateur par un étudiant nationaliste, les décrets de Karlsbad imposent une censure sévère, la surveillance des universités et l'interdiction des sociétés étudiantes (Burschenschaften), qui avaient servi de foyers au nationalisme libéral. Le message est clair : les princes s'opposent à l'unité allemande et à la liberté.



Procession étudiante :  les milieux étudiants étaient largement acquis aux idées nationalistes

Pourtant, le feu couve. Le nationalisme allemand survit sous la surface, dans les universités, les cercles intellectuels, les pamphlets clandestins. Il continue de se construire, même sans expression politique directe.

Le libéralisme allemand : un nationalisme éclairé

Au XIXème siècle, les mouvements libéraux se propagent en Europe. Ils cherchent à faire évoluer les monarchies en les encadrant par le droit. Ils réclame des constitutions, des parlements élus, l’égalité devant la loi et la liberté de la presse — autant d’outils nécessaires, selon eux, pour faire émerger une nation moderne.

En Allemagne, cette revendication libérale se double presque toujours d’une exigence nationale, car les libéraux allemands savent que tant que l’Allemagne restera divisée, aucune réforme sérieuse ne sera possible. L’unification devient ainsi le levier de la modernité politique : pour construire une nation démocratique, il faut d’abord une nation tout court !

Les figures du libéralisme allemand militent pour une Allemagne unie, qui soit constitutionnelle, parlementaire et pacifique. Ce nationalisme-là se veut humaniste, civil, opposé autant à l’absolutisme qu’au militarisme.

Le Zollverein, union douanière créée en 1834 sous impulsion prussienne, incarne cet espoir d’unification par le libéralisme. Mis en place à l'initiative de la Prusse, le Zollverein est  une union économique qui supprime les droits de douanes entre les États membres, favorisant les échanges économiques. Il regroupe peu à peu la majorité des États allemands (hors Autriche) dans une même zone commerciale. Même si son moteur reste simplement économique, il apparaît comme une première étape vers l'unification allemande.



Les États membres du Zollverein, et leur date d'entrée dans l'union douanière.

Vers 1848 : le retour de la revendication

Dans les années 1840, les crises économiques, les mauvaises récoltes et les tensions sociales rendent la situation explosive. La censure s'affaiblit, les journaux d’opposition se multiplient, les idées circulent plus librement. Le nationalisme libéral retrouve une audience populaire, notamment parmi les classes moyennes urbaines, les étudiants, les artisans.

En 1847, le Parlement uni de Prusse (une assemblée consultative convoquée à Berlin) offre pour la première fois une tribune aux libéraux et aux nationalistes. Les débats montrent une convergence des attentes : unité, constitution, liberté. L’année suivante, quand la révolution éclate en France, l'Allemagne s'enflamme à son tour.

En Allemagne, le printemps de 1848 marque le passage de l'idée à l'action. Partout, les soulèvements réclament une représentation politique réelle. Les souverains cèdent sous la pression : la censure tombe, les constitutions fleurissent, et surtout, un Parlement national allemand est convoqué à Francfort, pour rédiger une constitution et unifier l’Allemagne.

Mais cet élan, né de décennies de maturation culturelle et politique, se heurtera vite à la réalité du pouvoir monarchique. L’idéalisme des libéraux se fracassera contre le refus des rois, une désilusion qui forcera le nationalisme allemand à changer trouver une autre voie que celle du libéralisme.


1848 : espérances et échec du nationalisme libéral

La révolution de 1848

En mars 1848, les émeutes éclatent à Berlin, Vienne, Munich, Francfort. Partout, les revendications sont les mêmes : libertés civiles, constitution, unité nationale.

Sous la pression populaire, les monarques reculent. La censure est levée, des constitutions sont promises, et des réformes sont amorcées. Pour la première fois, le nationalisme allemand devient un projet politique structuré, porté par un mouvement populaire et légitimé par la rue.



Des Allemands sur les barricades.

Le cœur de ce mouvement est le Parlement de Francfort, élu au suffrage censitaire au printemps 1848 et réuni dans l’église Saint-Paul. Composé de juristes, professeurs, journalistes, avocats, ce parlement libéral a pour mission de forger une constitution allemande et de définir les contours d’un État-nation. C’est la première assemblée représentative de l’histoire allemande à se revendiquer au nom du peuple.

Les débats sont intenses : faut-il une monarchie constitutionnelle ou une république ? Faut-il intégrer l’Autriche dans la future Allemagne ou l’exclure au profit d’un État dominé par la Prusse ? Derrière ces questions institutionnelles, une tension majeure domine : qui de l'Autriche ou de la Prusse, tiendra les rênes de la future Allemagne ?



Le parlement de Francfort

L’idéal libéral face au réalisme monarchique

En mars 1849, après un an de débats, la majorité du Parlement opte pour une monarchie constitutionnelle petite-allemande : une Allemagne sans l’Autriche, avec à sa tête un empereur couronné, mais soumis à une constitution et à un parlement. L’offre de la couronne impériale est adressée à Frédéric-Guillaume IV, roi de Prusse.

Mais ce dernier refuse. Il n’accepte pas une couronne "venue de la boue", c’est-à-dire d’un parlement populaire sans légitimité royale. Ce geste est lourd de symboles : la monarchie prussienne, pilier du conservatisme allemand, rejette l’idée que le peuple puisse imposer sa volonté face aux princes. Sans le soutien de la Prusse, le projet du Parlement de Francfort perd toute crédibilité politique.



Frédéric-Guillaume IV

Les États conservateurs, voyant le vent tourner, retirent leur soutien. À Vienne et à Berlin, les révolutionnaires sont chassés. Le Parlement, exilé à Stuttgart, est dissous de force. La tentative d’unification démocratique échoue dans le sang.

Le rêve d’une Allemagne libérale, constitutionnelle, portée par les idées et le suffrage, se referme brutalement.

Bilan : une défaite politique

L’échec de 1848–1849 est incontestable sur le plan institutionnel. Il n’y a ni unification, ni constitution, ni régime parlementaire. Mais l’impact culturel et symbolique de cette tentative reste profond. Pour la première fois, des Allemands issus de tous les États ont pensé une nation en commun, ont voté ensemble, ont débattu des frontières, de la souveraineté, des droits.

Le Parlement de Francfort pose des questions profondes : Qui est l’Allemagne ? Où commence-t-elle, où s’arrête-t-elle ? Qui a le droit de la diriger ?

Par ailleurs, l’expérience de 1848 va servir de leçon à ceux qui, plus tard, poursuivront le projet d’unification. Elle montre que le libéralisme seul ne suffit pas : pour unifier l’Allemagne, il faudra non seulement des idées, mais des armesun État fort, et une stratégie de pouvoir. Le nationalisme allemand va alors changer de voie : il va abandonner la démocratie et se tourner vers la Prusse et ses généraux.



Les révolutionnaires sont réprimés à Berlin.


L’ordre prussien (1850–1865)

La Prusse reprend l’initiative

Après 1848, le nationalisme allemand entre dans une nouvelle phase. L’échec du Parlement de Francfort a discrédité les libéraux comme acteurs politiques crédibles. L’idée nationale, pourtant, ne disparaît pas : elle change de mains. Désormais, ce sont les monarchies conservatrices, et en particulier la Prusse, qui s’en emparent.

Dans les années 1850, la Prusse consolide son rôle de puissance dominante au sein de la Confédération germanique. Elle modernise son armée, développe son réseau ferroviaire, et accroît son influence économique à travers le Zollverein, que l’Autriche ne parvient pas à rejoindre. À mesure que le sentiment national continue de se diffuser dans l’opinion, c’est vers Berlin que se tournent les regards.

Le nationalisme devient moins une question de droit du peuple que de puissance de l’État. La notion d’unité reste, mais elle se vide de ses aspirations libérales. Ce n’est plus la liberté qui unit les Allemands, c’est l’ordre, l’efficacité, la sécurité, la grandeur, et l'idée d'un destin civilisationnel.

Bismarck : le nationalisme du fer et du sang

En 1862, le roi Guillaume Ier de Prusse nomme Otto von Bismarck chancelier. C’est le tournant décisif. Bismarck n’est pas un libéral, encore moins un idéaliste. Pour lui, l’unité allemande est un objectif stratégique, pas une utopie populaire.



Le Chancelier Bismarck

Dans son célèbre discours sur le fer et le sang, il affirme que les grandes questions de l’époque ne se règlent pas par des discours ou des votes, mais par la force.

"Ce n'est pas par les discours que les grandes questions de notre temps seront décidées, mais par le fer et le sang."

Bismarck comprend cependant une chose essentielle : le nationalisme reste un levier puissant pour mobiliser les masses, pour donner une légitimité à l’action prussienne, pour rallier les autres États allemands. Il va donc instrumentaliser le sentiment national pour renforcer le pouvoir prussien, tout en gardant le contrôle politique.

Dès lors, le projet national n’est plus une utopie citoyenne, mais une stratégie d’État, centralisée, hiérarchique, militaire. La Prusse va chercher à imposer l’unité par la guerre, d’abord contre le Danemark (1864), puis contre l’Autriche (1866), et enfin contre la France (1870).



Assaut des soldats prussiens contre les danois (1864).

Une nouvelle vision de la nation

Sous Bismarck, la nation allemande devient un projet conservateur, enraciné dans l’autorité monarchique, dans l’armée, dans l’ordre social. Le Reich à venir ne sera pas une démocratie parlementaire, mais un empire où le pouvoir est concentré entre les mains du roi de Prusse devenu empereur, et de son chancelier. Le nationalisme culturel né avec Fichte est toujours là, mais il est encadré, orienté, canalisé par un État fort.

Conclusion

Le nationalisme allemand, entre 1800 et 1870, suit une trajectoire paradoxale. Né dans la philosophie, la littérature, la langue et la résistance culturelle à l’occupation napoléonienne, il porte d’abord une promesse d’émancipation. Cette promesse devient politique dans les années 1830 et culmine avec la révolution de 1848, où nation et liberté semblent pouvoir se rejoindre.

Mais l’échec du Parlement de Francfort scelle la fin de cette illusion. Face au refus des souverains, le nationalisme libéral perd toute capacité d’action. L’idée nationale ne disparaît pas : elle est reprise en main par la Prusse, qui en fait un outil de domination plutôt qu’un projet de libération.

En 1870, tout est en place pour que l’unité allemande se réalise, mais non pas d'après les utopies de Fichte ou des députés de 1848. Ce sera une unité forgée par la force, sous l'égide d'un État puissant et dominant, dans le fer et sang.