Thomas More : Acteur et reflet de la Renaissance anglaise



Thomas More (1478-1535) est une figure centrale de la Renaissance anglaise, non seulement par son œuvre, mais aussi par sa vie et son rôle politique. Il incarne les tensions intellectuelles et spirituelles de cette époque de transition, marquée par le renouveau humaniste, les bouleversements religieux et les transformations politiques.

À travers son parcours et ses écrits, nous pouvons comprendre comment la Renaissance, née en Italie, s'est diffusée en Angleterre et a influencé la société, la culture et les institutions du royaume.

La Renaissance anglaise : un mouvement importé et adapté

La Renaissance anglaise est un phénomène tardif comparé à l’Italie ou à la France.

Si la Renaissance italienne commence dès le XIVe siècle, elle n’atteint pleinement l’Angleterre qu’au début du XVIe siècle. Elle y prend des formes spécifiques, influencées par le contexte insulaire, les ambitions politiques des Tudor et la montée des tensions religieuses.

Origines et diffusion

  • L’héritage médiéval anglais : Avant la Renaissance, l’Angleterre est encore fortement enracinée dans la culture médiévale, marquée par la scolastique et l’influence religieuse. Cependant, la Guerre des deux Roses (1455-1487) affaiblit les vieilles structures féodales, ce qui favorisent l’émergence d’un nouvel esprit culturel.


Peinture inspirée de la pièce de Shakespeare "Henri VI". La noblesse choisit son camp en cueillant une rose blanche, ou rouge. 

  • Les échanges européens : Les commerçants, étudiants et diplomates anglais en Italie et dans les Flandres ramènent les idées humanistes et les œuvres des grands maîtres de la Renaissance italienne. Par exemple, la correspondance entre Érasme et des intellectuels anglais, dont Thomas More et John Colet, témoigne de ces échanges.

 

  • L’imprimerie : Introduite en Angleterre par William Caxton dans les années 1470, l’imprimerie accélère la diffusion des textes antiques et des idées nouvelles, permettant à des œuvres comme celles de Cicéron, Platon ou Érasme de pénétrer les cercles intellectuels anglais.


Caxton présente le premier tirage de son imprimerie au roi Édouard IV

Les spécificités de la Renaissance anglaise

Contrairement à la Renaissance italienne, qui met l’accent sur les arts visuels, la Renaissance anglaise se distingue par son orientation littéraire et intellectuelle.

Les idées humanistes, centrées sur l’éducation, la réforme religieuse et la quête de justice sociale, prennent une place centrale, notamment grâce à des figures comme Thomas More.

Thomas More : un humaniste engagé

Thomas More est à la fois un produit de la Renaissance et l’un de ses principaux acteurs en Angleterre. Sa formation, ses amitiés et son œuvre reflètent les idéaux de l’humanisme, un mouvement qui cherche à réconcilier les valeurs de l’Antiquité avec une foi chrétienne renouvelée.

Une formation humaniste

Éduqué à l’école de Saint Anthony et à l’Université d’Oxford, More excelle dans les humanités, notamment le latin et le grec. Il est profondément influencé par les œuvres des penseurs antiques comme Cicéron, Platon et Sénèque, qu’il étudie avec passion.
Sa rencontre avec Érasme de Rotterdam, considéré comme le père de l’humanisme chrétien, est déterminante.



Le penseur Erasme

Érasme et More partagent une vision de la réforme religieuse fondée sur la raison, l’éducation et une lecture éclairée des Écritures. Cependant, contrairement aux luthérien, ils ne recommandent pas de rupture avec les institutions ecclésiastiques, qui sont selon eux nécessaires et réformables.

L’idéalisme dans l’œuvre de More : Utopia (1516)

Le chef-d'œuvre de More, Utopia, est un texte fondateur de la Renaissance anglaise et de l’humanisme européen. Écrit en latin, il propose une réflexion à la fois critique et utopique sur la société de son temps.

  • Une critique sociale et politique

Utopia dépeint une île imaginaire où règnent l’égalité, la tolérance religieuse et la justice sociale.

Ce modèle idéal contraste fortement avec les injustices de l’Europe du XVIe siècle, les révélants ainsi froidement.

Par cette critique indirecte, More interroge les pratiques politiques d’Henri VIII et les déséquilibres sociaux de son époque. Il dénonce notamment l’enclosure (l’accaparement des terres par les riches) qui appauvrit les paysans.



Portrait d'Henri VIII

  • Un dialogue avec l’Antiquité

Le titre de "Utopia" renvoie à la tradition antique, et est en lui même assez railleur : le mot est formé à partir du grec "ou-topos" (nulle part). La réflexion philosophique de More s’inspire des dialogues de Platon, notamment La République, où est décrite une cité idéale.
En reprenant les modèles de l’Antiquité, More illustre l’idéal humaniste d’une société guidée par la raison et la vertu.

  • Une œuvre ambiguë

Utopia n’est pas qu’une description d’un monde parfait : elle est aussi ironique et parfois contradictoire. More y soulève des questions sur la nature humaine, les limites de l’autorité et la possibilité d’un véritable progrès social.

La Renaissance religieuse et le conflit avec Henri VIII

L’humanisme chrétien et la Réforme

L’un des aspects les plus marquants de la Renaissance anglaise est son interaction avec la religion. Alors que des figures comme Martin Luther ou Jean Calvin remettent en cause l’autorité de l’Église catholique, l’humanisme chrétien, défendu par Érasme et More, prône une réforme modérée de l’intérieur.

  • La Bible et les études classiques : More partage l’idée que les Écritures doivent être accessibles et comprises par tous, mais il s’oppose à l’interprétation radicale des Réformateurs, qu’il considère comme une menace pour l’unité de l’Église.

 

  • Opposition à la rupture avec Rome : Lorsque Henri VIII rompt avec le pape pour créer l’Église d’Angleterre (1534), More refuse de reconnaître l’autorité du roi en matière religieuse. Il considère cette rupture comme une trahison des principes chrétiens.

Un martyre de la Renaissance

La fidélité de More au catholicisme lui coûte la vie. En 1535, il est exécuté pour avoir refusé de prêter serment à l’Acte de Suprématie, qui fait d’Henri VIII le chef suprême de l’Église d’Angleterre. Son sacrifice le consacre comme une figure de l’intégrité morale et religieuse.



L'Arrestation et l'Execution de Thomas More

Le rôle de Thomas More dans la Renaissance anglaise

Un réformateur intellectuel

Par son œuvre, More illustre les idéaux humanistes qui visent à améliorer la société par l’éducation et la vertu. Il inspire des générations de penseurs, notamment dans les débats sur la justice, la politique et la religion. 

Un acteur politique majeur

En tant que chancelier d’Angleterre (1529-1532), More contribue à moderniser l’administration et à renforcer l’autorité royale, tout en défendant une vision modérée de la réforme religieuse.

Un héritage durable

Sa mort en martyr pour ses convictions fait de lui une figure symbolique de résistance à l’absolutisme. En 1935, il est canonisé par l’Église catholique. Utopia, son oeuvre, reste encore aujourd'hui un ouvrage de référence dans la culture occidentale.

Thomas More, miroir de la Renaissance anglaise

La Renaissance anglaise est donc, bien plus qu'en Italie, une renaissance de l'esprit où des figures comme More réfléchissent à la construction d'une société meilleure.

Thomas More incarne les tensions et les richesses de cette Renaissance. À travers sa vie, marquée par l’idéal humaniste et le conflit religieux, il reflète une époque où l’Angleterre cherche à se réinventer culturellement et spirituellement, non sans connaître certaines tensions.

Sa pensée, ancrée dans les valeurs antiques et chrétiennes, a durablement influencé l’histoire intellectuelle et religieuse de son pays, et participé plus largement, par ses échanges avec les érudits européens, au développement de la culture occidentale dans son ensemble.