À la mort d’Henri VIII, le 28 janvier 1547, l’Angleterre connait une periode de troubles. L'homme qui avait régné avec une poigne de fer, multipliant les mariages et réformant brutalement l'Église anglaise, laisse derrière lui un royaume en ébullition, un trône fragile occupé par un enfant-roi, et une cour grouillant d'ambitieux.
Derrière les façades dorées de la monarchie Tudor, des complots se trament, des têtes tombent, et le royaume vacille. Ces années entre la mort d’Henri VIII et l’accession au trône de Marie Tudor en 1553 sont une véritable tragédie shakespearienne, où les passions humaines, les ambitions sans bornes et la trahison dictent l’avenir de l’Angleterre.
Le testament d’un roi et les prémices du chaos
Henri VIII, conscient de la jeunesse de son fils, Édouard VI, un garçon frêle de seulement neuf ans, pensait avoir tout prévu. Dans son testament, il avait établi un Conseil de Régence composé de seize hommes, censés guider le jeune roi jusqu’à sa majorité.
Le jeune Édouard VI
Mais, à peine le corps d’Henri est-il froid dans son cercueil, que le testament devient un champ de bataille pour les ambitieux.
Le Conseil, censé être collégial et harmonieux, est rapidement dominé par un homme : Edward Seymour, oncle d’Édouard VI par sa sœur Jane Seymour, la défunte mère du roi. Seymour, un maître dans l’art de manipuler, se proclame Lord Protecteur du royaume, concentrant entre ses mains un pouvoir presque royal.
Mais l’avidité de Seymour ne s’arrête pas là. Il s’assure de prendre le contrôle absolu du jeune Édouard, le tenant presque en captivité dans un environnement soigneusement contrôlé.
Ses ennemis fulminent, mais pour l’instant, Somerset – comme on l’appelle désormais – règne sans partage.
Edward Seymour
Une guerre entre frères : la tragédie des Seymour
Dans cette lutte pour le pouvoir, un autre Seymour s’avance sur l’échiquier : Thomas Seymour, frère cadet d’Edward. Jaloux de la domination de son aîné, Thomas entreprend une série de manœuvres qui scelleront son destin.
Avec une audace qui confine à la folie, il séduit Catherine Parr, la veuve d’Henri VIII, et l’épouse en secret quelques mois après la mort du roi. Ce mariage, en apparence romantique, est en réalité une manœuvre calculée : Catherine est une figure influente, proche des enfants royaux, et son union lui ouvre les portes des cercles les plus restreints du pouvoir.
Mais Thomas ne s’arrête pas là. Il détourne son regard vers la jeune Élisabeth, future reine Élisabeth Ire, qui vit sous le toit de Catherine Parr. Les rumeurs fusent : on chuchote dans les couloirs de la cour que Thomas surprend Élisabeth dans sa chambre, qu’il lui fait des avances équivoques. Certains disent même qu’il espère l’épouser pour se hisser encore plus près du trône. Ce jeu, dangereux et imprudent, finit par attirer l’attention de Somerset. Les deux frères, déjà en guerre froide, se retrouvent dans une confrontation ouverte.
La jeune princesse Élisabeth
En 1549, Somerset agit. Thomas est arrêté, accusé de trahison et de tentative de manipulation du jeune roi. Lorsque le couperet tombe, il n’y a pas de pitié. Thomas Seymour est exécuté. La hache met fin à ses ambitions, mais le royaume est désormais marqué par ce fratricide.
Le règne fragile d’un enfant-roi
Le jeune Édouard VI continue de régner en apparence, tandis que Somerset exerce la réalité du pouvoir. Celui-ci entreprend des réformes religieuses qui divisent profondément le royaume.
Il impose un nouveau livre de prières commun, transformant l’Angleterre en bastion protestant. Mais les campagnes, encore attachées aux traditions catholiques, bouillonnent. Les paysans se soulèvent, exaspérés par ces réformes religieuses, mais aussi par les réformes économiques désastreuses de Somerset, qui favorisent les riches au détriment des pauvres.
La révolte atteint son paroxysme avec le soulèvement de Kett, une rébellion massive dans le Norfolk en 1549. Des milliers de paysans, armés de fourches et de colère, se dressent contre l’autorité royale. Somerset envoie des troupes pour écraser les rebelles, mais l’épisode laisse des cicatrices profondes et affaiblit son autorité. Dans l’ombre, un nouveau rival attend son heure : John Dudley, comte de Warwick.
Un nouvel acteur : John Dudley
John Dudley : l’ascension d’un manipulateur
Dudley est tout ce que Somerset n’est pas : calculateur, patient, et sans scrupules. Il profite de l’impopularité croissante de Somerset pour saper son pouvoir.
En octobre 1549, le coup est porté. Somerset est arrêté, accusé de malversations et d’avoir plongé le royaume dans le chaos. Bien que gracié dans un premier temps, il est finalement exécuté en 1552 sur les ordres de Dudley, qui devient duc de Northumberland et le véritable maître du royaume.
La tête de Somerset est présentée au peuple de Londres
Dudley, ambitieux comme nul autre, ne se contente pas de régner dans l’ombre. Il a un plan encore plus audacieux : redessiner la ligne de succession pour garantir que l’Angleterre reste entre des mains protestantes. Lorsque le jeune Édouard VI tombe gravement malade en 1553, Dudley voit une opportunité.
Jeanne Grey : une reine de neuf jours
Dudley convainc Édouard VI, mourant, d’écarter ses demi-sœurs, Marie et Élisabeth, de la succession, au prétexte qu’elles sont illégitimes. À leur place, il impose Jeanne Grey, une cousine protestante, mariée à son propre fils, Guilford Dudley.
Jeanne, une adolescente pieuse et effacée, est projetée malgré elle sur le trône. Le 10 juillet 1553, elle est proclamée reine.
Portrait de Jeanne Grey
La réaction populaire est immédiate et écrasante. Le peuple, attaché au testament d’Henri VIII, se rallie massivement à sa fille Marie Tudor.
En neuf jours à peine, le règne de Jeanne s’effondre. Dudley est arrêté, et Jeanne, malgré son innocence, est emprisonnée.
Quelques mois plus tard, alors qu'une rébellion anglicane exige sont retour sur le trône, la décision est prise de l'éxécuter pour qu'aucun ne nourisse l'espoir de la replacer sur le trône. Le jeune fille meurt décapitée, victime des ambitions démesurées de son entourage.
Le supplice de Jeanne Grey (Delaroche, 1833)
L’arrivée de Marie Tudor : une revanche éclatante
Le 19 juillet 1553, Marie Tudor entre triomphalement à Londres. La première femme (sans compter Jeanne) à monter sur le trône d’Angleterre met fin à six ans de complots, de régences sanglantes et de trahisons.
Son règne sera marqué par un retour au catholicisme et aux persécutions religieuses, annoncant de nouveaux troubles.
Le prix du pouvoir
Ces années de tumulte, entre la mort d’Henri VIII et l’accession de Marie Tudor, révèlent la brutalité et la fragilité du pouvoir à la cour Tudor. Les trahisons, les ambitions démesurées et les manipulations n’ont épargné personne, pas même les plus jeunes ou les plus innocents. Derrière les façades de la monarchie, c’est un monde de ténèbres, où les alliances se font et se défont dans le sang. Ce théâtre de passions humaines, où chaque sourire pouvait cacher une dague, a forgé l’Angleterre moderne à un prix que beaucoup ont payé de leur vie.







