Lorsqu’elle monte sur le trône en juillet 1553, Marie Tudor, fille d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon, porte une foi catholique inébranlable, attisé par le tapage des réformes et par les persécutions qu’elle a subie.
Première femme à régner officiellement sur l’Angleterre, elle hérite d’un royaume fracturé, ravagé par des décennies de bouleversements religieux. Dans cette Angleterre, protestante en devenir, son arrivée au pouvoir annonce un retour brutal au catholicisme.
Les bûchers qu’elle s'apprète à allumer pour purifier l’âme de son royaume, graveront à jamais son surnom dans l’histoire : "Bloody Mary", "Marie la Sanglante".
Le chaos religieux qui précède son règne
Marie accède au trône dans un contexte religieux explosif. Depuis la rupture avec Rome, initiée par son père Henri VIII, l’Angleterre vacille entre ses racines catholiques et un protestantisme croissant.
Sous le règne d’Henri, l’Église d’Angleterre avait brisé ses liens avec le pape, mais les pratiques catholiques persistaient. La véritable révolution vient sous Édouard VI, son jeune frère, qui radicalise la réforme.
L’archevêque Thomas Cranmer introduit un culte protestant strict : les messes en latin sont remplacées par des prières en anglais, les images saintes sont détruites, et les catholiques fidèles à Rome sont chassés des hautes sphères de l’Église.
Thomas Cranmer
Mais cette réforme, imposée à une population majoritairement attachée à ses traditions catholiques, ne fait qu’attiser le mécontentement. Les campagnes murmurent encore les prières d’autrefois, les autels clandestins fleurissent dans les maisons reculées.
Lorsque Marie, symbole du catholicisme persécuté, reprend les rênes du royaume, une partie du peuple espère qu’elle viendra effacer ces années d’hérésie. D’autres, surtout parmi les élites prostestantes, redoutent son accession au trône et se préparent à résister.
Les premiers jours du règne : un retour au catholicisme
Marie ne tarde pas à révéler ses intentions. Elle se considère reine par la grâce divine, choisie par Dieu pour ramener l’Angleterre dans le giron de la vraie foi.
Dès son arrivée sur le trône, elle s’attaque à l’héritage protestant de son frère. Le Book of Common Prayer (recueil de prières en langue anglaise) est retiré des églises, les messes en latin sont restaurées, et les évêques protestants sont destitués. Elle écrit au pape pour demander pardon au nom de l’Angleterre et travailler au rétablissement de l’autorité papale.
The "Book of Common Prayer". Une version est toujours utilisé aujourd'hui par l'église anglicane.
Mais ce n’est pas tout : Marie cherche à éradiquer l’hérésie. Pour elle, les réformateurs protestants ne sont pas seulement des dissidents religieux, mais des ennemis de Dieu, des âmes corrompues qui entraînent le peuple vers la damnation.
La foi, pour elle, est une question de vie ou de mort éternelle. C’est avec cette conviction inébranlable qu’elle initie l’une des campagnes de persécution religieuse les plus brutales de l’histoire anglaise : les persécutions mariales
La chasse aux hérétiques : l’ère des bûchers
En 1555, les procès pour hérésie commencent. Marie, entourée de conseillers fervents comme le cardinal Reginald Pole, met en place un système impitoyable pour traquer et éliminer les protestants. Les tribunaux écclésiastiques convoquent ceux qui refusent d’abjurer leurs croyances. Les accusés n’ont souvent qu’un choix : se renier ou brûler.
Le cardinal Reginald Pole
Les exécutions par le feu, choisies pour purifier les âmes, se multiplient. Les flammes illuminent Londres, Oxford, et les villes du sud-est, où les protestants sont les plus nombreux.
Parmi les victimes, des figures éminentes tombent : Thomas Cranmer, qui avait orchestré la Réforme anglaise, est brûlé vif à Oxford. On raconte qu’au dernier moment, il tendit sa main droite dans les flammes, celle qui avait signé sa confession, pour qu’elle soit détruite en premier.
Le martyr de Thomas Cranmer
À ses côtés, les évêques Latimer et Ridley meurent dans un brasier commun, tandis que Latimer, dans un dernier souffle, aurait murmuré à son compagnon : "Soyez courageux, nous allumons aujourd’hui une flamme en Angleterre qui, par la grâce de Dieu, ne s’éteindra jamais."
Ces martyrs protestants, loin d’intimider leurs coreligionnaires, deviennent des symboles de résistance. Les récits de leurs morts, recueillis dans des livres comme Le Livre des Martyrs de John Foxe, alimentent la haine contre Marie. Ses exécutions, plus de 280 bûchers en moins de quatre ans, lui vaudront son surnom de "Bloody Mary", un stigmate indélébile.
Préparation du bûcher des martyrs d'Oxford
Un règne miné par les tensions
La brutalité de Marie ne suffit pas à apaiser les tensions religieuses. Son autorité est contestée par une certaine noblesse protestante qui refuse de céder.
Des complots émergent avant même les premiers bûchers : la révolte de Wyatt en 1554 s'oppose à son mariage avec le Philippe II, souverain de la très catholique Espagne. Bien que cette révolte soit écrasée, elle révèle l’impopularité de Marie en dehors du camp catholique.
De plus, Marie, préférant anticiper la chose, fait executer Jeanne Grey, reine de neufs jours à la mort d'Édouard VI, et à qui les protestants pourraient être tentés d'offrir le trône à sa place.
L'exécution de Jeanne Grey
Son mariage avec Philippe II, destiné à renforcer la restauration catholique, s’avère être un échec personnel et politique.
Philippe, absent la plupart du temps (il a tout de même l'Empire Absbourg à gouverner), ne suscite ni amour ni soutien parmi les Anglais. Et, plus tragique encore, le couple reste sans enfant. Les deux grossesses supposées de Marie se révèlent être des illusions, probablement causées par une maladie comme un cancer de l’utérus. Cette incapacité à produire un héritier, combinée à ses persécutions, isole Marie et érode sa légitimité.
La fin du règne : un projet inachevé
En novembre 1558, Marie meurt à l’âge de 42 ans, usée par la maladie et les échecs. À sa mort, son rêve d’un retour définitif au catholicisme s’effondre.
Sa demi-sœur, Élisabeth Ire, monte sur le trône et rétablit rapidement le protestantisme comme religion d’État. La politique religieuse d’Élisabeth, plus modérée, contraste avec les flammes et le sang du règne de Marie.
Élisabeth Ire
L'échec de Marie ne réside pas seulement dans sa politique brutale. Elle n’a pas su comprendre que l’Angleterre avait changé, et, comme tant de réactionnaires à tout époques, a tenté de progresser contre le sens de l'histoire. Mais, en brisant l’autorité du pape, Henri VIII avait ouvert une voie irréversible : celle d’une Église nationale indépendante.
Les martyrs qu’elle a créés ont, paradoxalement, renforcé le protestantisme qu’elle voulait éradiquer. L'anglicanisme se forge petit à petit, de façon différente des deux grands dogmes chrétiens. Il rompt avec l'autorité romaine les traditions millénaires du catholicisme, mais, encadrée par l'Etat, il n'épouse pas toutes les doctrines protestantes, formant une synthèse entre les deux.







