En 1642, l’Angleterre plonge dans une guerre civile qui va bouleverser à jamais l’équilibre du pouvoir entre le roi et le Parlement. Ce conflit, qui voit s’affronter les forces royalistes et les parlementaires, ne se limite pas à un simple affrontement militaire. Il marque une rupture politique et idéologique majeure, posant la question du droit divin des rois, du rôle de la représentation nationale et des limites du pouvoir monarchique.
Au terme de neuf ans de guerres, d’alliances renversées et de complots, l’Angleterre connaîtra un événement sans précédent : l’exécution de son souverain Charles Ier, aboutissement d’une révolution qui secouera l’Europe et dont l’impact se fera sentir bien au-delà du XVIIe siècle.
L’Angleterre en guerre : Cavaliers contre Têtes-Rondes
Lorsque Charles Ier quitte Londres en août 1642 pour lever une armée, il ne s’agit pas d’une simple querelle politique. Le roi et le Parlement sont parvenus à un point de rupture où aucune négociation ne semble plus possible. Les royalistes, fidèles à Charles, s’organisent autour de la noblesse traditionnelle, des évêques anglicans et des campagnes, tandis que les parlementaires, appelés "Têtes Rondes" en raison de leur coiffure courte et austère, rassemblent une coalition de marchands, d’artisans, de puritains et de nobles hostiles au pouvoir absolu du roi.
Les premiers mois du conflit semblent donner l’avantage aux royalistes. En octobre 1642, la bataille d’Edgehill, premier affrontement majeur de la guerre, se solde par un statu quo, mais les troupes du roi parviennent à progresser vers Londres.
La veille de la bataille, le conseil de guerre de Charles Ier, en pleine campagne
Pourtant, elles ne parviennent pas à s’emparer de la capitale, bastion parlementaire solidement défendu. Les années suivantes voient une série d’affrontements dont l’issue demeure incertaine. Les royalistes, bien que soutenus par des chefs de guerre talentueux comme le prince Rupert du Rhin, ne parviennent pas à prendre un ascendant décisif.
La guerre s’étend rapidement à l’ensemble des îles britanniques. L’Irlande est en proie à une révolte catholique depuis 1641, et l’Écosse, où l’influence presbytérienne est forte, s’engage progressivement aux côtés des parlementaires.
En 1643, le Parlement signe le Solemn League and Covenant avec les Écossais, leur promettant d’établir un régime presbytérien en Angleterre en échange de leur soutien militaire. Cet accord se révèle décisif : il permet aux parlementaires de renforcer leur armée et de remporter d’importantes victoires, même si, une fois victorieux, ils ne rempliront jamais leur part du contrat.
Le tournant de la guerre : l’ascension de Cromwell et la New Model Army
Malgré l’appui écossais, le Parlement peine à s’imposer face aux royalistes. L’armée parlementaire, désorganisée et indisciplinée, souffre d’un manque de leadership. C’est dans ce contexte qu’émerge un homme dont le nom restera à jamais associé à la révolution anglaise : Oliver Cromwell.
Puritain convaincu, Cromwell se distingue sur le champ de bataille par sa discipline et son efficacité militaire. Il comprend que seule une réforme profonde de l’armée permettra aux parlementaires de l’emporter. En 1645, il participe à la création de la New Model Army, une force professionnelle, bien entraînée et organisée selon des principes méritocratiques. Contrairement aux armées féodales où les postes sont attribués en fonction du rang social, la New Model Army promeut les officiers en fonction de leur compétence. Cette réforme transforme la guerre et donne un avantage décisif aux parlementaires.
Défilé de piquiers lors d'une reconstitution
La bataille de Naseby en juin 1645 marque un tournant majeur. L’armée royaliste est écrasée, et Charles Ier se retrouve en fuite. Peu à peu, les derniers bastions royalistes tombent les uns après les autres.
Cromwell lit la correspondance du roi, après que celui-ci ait pris la fuite
En 1646, le roi, désormais sans armée, se rend aux Écossais, espérant leur clémence. Mais ces derniers, après avoir négocié avec le Parlement, livrent Charles aux Anglais en échange d’une forte somme d’argent. La première guerre civile semble terminée, et les parlementaires sortent vainqueurs. Mais un problème de taille demeure : que faire du roi ?
Un roi enchaîné, un royaume divisé
Charles Ier est prisonnier du Parlement, mais il ne renonce en rien à ses ambitions. Il tente de jouer sur les divisions de ses adversaires pour retrouver son trône. En effet, au sein même du camp vainqueur, les tensions apparaissent.
Deux factions s’opposent : d’un côté, les Presbytériens, majoritaires au Parlement, favorables à une monarchie limitée et prêts à négocier avec Charles ; de l’autre, les Indépendants, dominés par l’armée de Cromwell, qui refusent toute concession.
Profitant de ces dissensions, Charles parvient à conclure un accord secret avec les Écossais en 1647. Il leur promet d’imposer le presbytérianisme en Angleterre en échange d’un soutien militaire. Ce pacte déclenche une seconde guerre civile en 1648.
Les Écossais et les royalistes restants se soulèvent contre le Parlement, mais cette fois, Cromwell et son armée écrasent la révolte rapidement, et avec une brutalité implacable. La bataille de Preston, en août 1648, marque la fin des espoirs royalistes. Charles est à nouveau capturé, mais cette fois, ses ennemis ne sont plus disposés à négocier.
Le Parlement, toujours divisé, hésite encore sur le sort du roi. C’est alors que Cromwell et l’armée prennent une décision radicale : en décembre 1648, ils procèdent à la "Purge de Pride", une épuration du Parlement qui exclut les députés favorables à Charles.
Le colonel Pride refuse aux presbyteriens l'entrée au parlement.
Ne restent alors que les plus radicaux, formant ce qu’on appelle le "Parlement croupion". Ce dernier, désormais sous le contrôle des militaires, décide de juger le roi pour haute trahison.
Le régicide : l’Angleterre sans roi
Le procès de Charles Ier s’ouvre en janvier 1649. C’est un moment sans précédent dans l’histoire de l’Europe : jamais un monarque en exercice n’a été jugé par son propre peuple. Refusant de reconnaître l’autorité du tribunal, Charles se défend avec éloquence, mais il est condamné à mort. Le 30 janvier 1649, il est exécuté publiquement à Whitehall.
Charles est exécuté, et sa tête est présentée au peuple
Sa mort plonge l’Angleterre dans une période d’incertitude. Sans roi, que devient le royaume ?
Les parlementaires, désormais dirigés par Cromwell, proclament l’abolition de la monarchie et instaurent une République, le Commonwealth d’Angleterre.
Mais cette nouvelle ère ne sera pas celle d’une démocratie paisible. La guerre continue en Irlande et en Écosse, où les royalistes tentent de restaurer la dynastie des Stuart. Cromwell, devenu l’homme fort du régime, mène une campagne militaire brutale contre ses ennemis, avant d’imposer un régime de plus en plus autoritaire.
La Première Révolution anglaise ne se termine pas avec la mort de Charles Ier. Elle ouvre la voie à une période de dictature militaire sous le Protectorat de Cromwell, puis à un retour de la monarchie en 1660. Ce premier épisode révolutionnaire, bien qu’éphémère, bouleverse durablement l’Angleterre et pose les bases d’une réflexion sur les limites du pouvoir royal, qui aboutira, quelques décennies plus tard, à la Glorieuse Révolution de 1688 et à l’affirmation définitive du Parlement sur la Couronne.





