Élisabeth Ire



Lorsqu'Élisabeth Ire monte sur le trône en 1558, l'Angleterre est un royaume fracturé, ballotté par les tempêtes religieuses, menacé par l'Espagne catholique et scruté par ses voisins européens, tous attentifs au moindre faux pas de cette souveraine protestante.

Pourtant, la  fille d'Henri VIII et d'Anne Boleyn, longtemps reléguée dans l'ombre du pouvoir, s'apprête à régner avec une habileté redoutable pendant 44 ans, marquant de son empreinte l'histoire de l'Angleterre.

Les Réformes Religieuses : Trouver l'Équilibre dans une Angleterre Divisée

La première urgence d'Élisabeth est de régler la question religieuse, ce poison qui a empoisonné le règne de sa demi-sœur, Marie Ire. Elle sait qu'une restauration brutale du protestantisme pourrait déclencher de nouvelles révoltes, tandis qu'une soumission au catholicisme signifierait son abdication de fait.



Portrait de Marie Ire. Sous son règne les persécution contre les protestants atteignirent leur acmée.

Elle opte donc pour une solution mesurée : l’Acte de Suprématie de 1559 rétablit l’indépendance de l'Église d'Angleterre en faisant d'elle son gouverneur suprême. Tout homme d'église ou fonctionnaire d'État doit alors prêter serment et reconnaître Élisabeth gouverneur suprême de l'église d'Angleterre. En parallèle, l’Acte d'Uniformité impose un culte protestant mais laisse subsister certains rituels catholiques, dans une habile synthèse entre réforme et continuité. Ces actes deviennent deux piliers de l'église Anglicane.

Dans un premier temps, malgé l'imposition du culte protestant, Élisabeth limite les persécutions contre les catholiques. Mais sa clémence ne résiste pas à la menace papale.

La bulle du pape Pie V l'excommunie en 1570, et encourage ouvertement ses sujets à se révolter ! Face à ce qui ressemble à un appel à la croisade contre sa personne, la reine durcit le ton.



Pie V

Une persécution impitoyable frappe les jésuites et les récusants catholiques. L'anglicanisme devient une affaire d'État, tandis que l'opposition religieuse est assimilée à une trahison.
La pratique du catholicisme est bientôt interdite, et plus de 200 prètres sont exécutés.



La pendaison d'Edmund Campion, prêtre jesuite

Diplomatie et Alliances : L'Art de Naviguer dans une Europe Hostile

Sur l’échiquier international, Élisabeth est un virtuose de la ruse. Isolée par sa foi protestante, elle doit composer avec des puissances hostiles comme l'Espagne, tout en préservant la souveraineté de son royaume. Son arme ? Une diplomatie d’équilibriste, mêlant promesses, mariages avortés et jeux d’influences.

Elle envoie des ambassades jusqu'à la Russie d’Ivan le Terrible, cherchant à ouvrir de nouveaux marchés et à contourner les puissances catholiques.



L'ambassadeur anglais rencontre Ivan le Terrible

Avec les Barbaresques d'Afrique du Nord et l’Empire ottoman, elle noue des relations commerciales stratégiques, fournissant armes et bois en échange de sucre et d’épices, n’hésitant pas à s'allier avec des nations musulmanes pour contrer l'Espagne catholique.



À la cour d'Élisabeth, Abd el-Ouahed ben Messaoud, embassadeur marocain

En France, elle joue un double jeu : elle soutient les protestants huguenots tout en négociant avec la monarchie catholique. Sa prudence lui permet d'éviter des engagements militaires directs, tout en maintenant l'Angleterre comme un acteur clé des conflits européens.

Conflits Militaires : L'Angleterre, Reine des Mers et Épine dans le Pied de l'Espagne

Son plus grand ennemi reste l'Espagne de Philippe II. Le souverain, outragé par son refus de mariage et inquiet de la menace protestante, ne rêve que de voir l'Angleterre à genoux.

Élisabeth répond par une stratégie indirecte : elle encourage la guerre de course en armant des corsaires comme Francis Drake, qui pillent les galions espagnols et saccagent les ports du Nouveau Monde.

Pour l'Espagne s'en est trop, et l'affrontement devient inévitable. En 1588, Philippe II lance l’Invincible Armada, une flotte colossale destinée à envahir l'Angleterre. La marine anglaise ne peut par rivaliser par la taille, mais elle s'appuie sur le talent de ses généraux : grâce à une tactique audacieuse et à une tempête providentielle, l'Armada est décimée. et l'invasion échoue.



L'Invincible Armada en proie aux flammes

Alors qu'elle passe en revue ses troupes, elle prononce un discours mémorable devant ses soladts, les exhortant au courage et à la résistance :

"Je sais que mon corps est celui d'une femme, j'ai le cœur et l'estomac d'un roi, et d'un roi d'Angleterre !"

Elle rejette les préjugés sur la faiblesse supposée des femmes et insiste sur sa détermination à défendre l'Angleterre comme n'importe quel souverain masculin. Son énergie galvanise les troupes, renforce son autorité et soude la nation derrière elle.

L’Irlande et l’Écosse : Une repression sans pitié

Mais si Élisabeth s’illustre sur les mers, son règne est aussi marqué par des conflits sanglants sur ses propres terres.

En Irlande, la révolte gronde, alimentée par le ressentiment des catholiques et soutenue par l’Espagne. La reine y mène une politique brutale de répression. Les révoltes des Fitzgerald dans le Munster sont noyées dans le sang, et l'insurrection d’Hugh O’Neill, comte de Tyrone, devient un véritable cauchemar.

La guerre de neuf ans (1594-1603) est un gouffre financier, et l’armée anglaise, mal commandée, subit de lourdes pertes avant d’écraser les rebelles à Kinsale en 1601. L’Irlande est pacifiée dans la douleur, marquant une domination anglaise qui ne fera que s’intensifier au siècle suivant.

En Écosse, la situation est tout aussi périlleuse. Sa cousine et rivale, Marie Stuart, constitue une menace permanente. Soutenue par les catholiques, elle est contrainte à l’exil en Angleterre en 1568. Après des années d’intrigues et de complots visant à la rétablir sur le trône anglais, Élisabeth finit par trancher : Marie Stuart est exécutée en 1587. Cette mise à mort choque l’Europe catholique, mais assoit définitivement l’autorité d’Élisabeth sur son royaume.



Exécution de Marie Stuart

Héritage et Identité Nationale

Malgré ses succès, la fin du règne d'Élisabeth est marquée par des difficultés : une économie à bout de souffle, une Irlande toujours en rébellion, et une popularité qui s’effrite. Mais la reine a su forger une identité nationale puissante, où la monarchie se confond avec la grandeur du pays. Elle meurt en 1603, sans descendance, laissant le trône à Jacques Ier, son cousin écossais.

Son règne est celui d’une survivante, d'une reine qui a défié les plus grandes puissances de son temps, imposé l'anglicanisme et établi les bases de l'Empire britannique. Élisabeth Ire, la "Reine Vierge", restera celle qui transforma une nation vulnérable en une puissance maritime et politique incontournable. Son ombre plane encore sur l'Angleterre, incarnation d'un royaume qui, sous son sceptre, apprit à jouer sa propre mélodie sur la scène du monde.