Lorsqu’Olivier Cromwell s’impose comme maître de l’Angleterre en 1649, le royaume traverse une crise inédite. Pour la première fois, un roi a été jugé et exécuté par ses propres sujets. L’Angleterre devient une république, mais ce fragile équilibre est rapidement mis à mal par les luttes de pouvoir, les tensions religieuses persistentes et l’ombre de l’armée.
D’abord chef militaire victorieux, Cromwell va progressivement concentrer tous les pouvoirs entre ses mains, jusqu’à incarner le premier régime dictatorial anglais. Son gouvernement, mêlant autorité militaire et ferveur puritaine, plonge le pays dans une période de rigueur austère et d’expansion agressive, avant de s’effondrer aussitôt après sa mort.
Un Général Victorieux qui Élimine ses Rivaux
Lorsque Charles Ier est exécuté en janvier 1649, le Parlement met en place une république : le Commonwealth d’Angleterre
L'exécution de Charles Ier.
Cromwell, déjà figure majeure de la guerre civile, devient l’homme fort du régime. Son prestige repose sur la victoire du New Model Army, une armée professionnelle et disciplinée qu'il a lui même organisé, et qui a balayé les royalistes. Mais au sein même du camp parlementaire, les divisions sont profondes. Les Presbytériens, favorables à un compromis avec la monarchie, s’opposent aux Indépendants, partisans d’un régime républicain.
Cromwell choisit l’affrontement. Il s’appuie sur son armée pour purger le Parlement des députés modérés en décembre 1648, lors de la Purge de Pride, ne laissant en place qu’un «Parlement croupion» entièrement sous contrôle.
Le colonel Pride refuse l'entrée au parlement des députés presbytériens
Dans la foulée, il orchestre le procès expéditif du roi, qui mène à son exécution le 30 janvier 1649. Mais ce coup de force n’apporte pas la stabilité escomptée. À l’intérieur comme à l’extérieur, les résistances s’accumulent.
La République sous Pression : Révoltes et Guerres en Irlande et en Écosse
Loin d’être acceptée, la république anglaise est immédiatement menacée.
En Irlande, majoritairement catholique et farouchement hostile à Cromwell, une coalition de royalistes et de confédérés catholiques se dresse contre lui. La campagne d’Irlande (1649-1653) est une véritable guerre d’anéantissement : Cromwell, à la tête de son armée, écrase toute résistance avec une brutalité inouïe. Les massacres de Drogheda et Wexford entrent dans l’histoire comme des symboles de la répression anglaise. Les terres sont massivement confisquées et redistribuées aux colons protestants, inaugurant une domination anglaise qui marquera l’Irlande pour des siècles.
Gravure : le massacre de Drogheda
En Écosse, la situation est tout aussi explosive. Les Écossais, qui avaient soutenu Charles Ier en échange de l’imposition du presbytérianisme en Angleterre, proclament son fils Charles II roi d’Écosse. Cromwell réagit avec la même implacabilité. En 1650-1651, il envahit l’Écosse et écrase les forces royalistes à Dunbar et Worcester. Charles II parvient à fuir sur le continent, mais l’Écosse est soumise à une occupation militaire stricte.
Cromwell à la bataille de Dunbar (1650)
L’Avènement d’un Pouvoir Absolu : De la République à la Dictature
Si la république a survécu aux conflits militaires, elle est désormais sous la coupe de Cromwell et de son armée. Pourtant, le Parlement, bien que réduit, demeure un obstacle. Fatigué des querelles entre députés, Cromwell le dissout brutalement en 1653, s’écriant : «Vous avez assez siégé ici !» Il met alors en place une nouvelle assemblée, l’Assemblée de Barebone, composée de réformateurs religieux triés sur le volet. Mais cette tentative de gouvernement théocratique s’effondre en quelques mois.
Oliver Cromwell dissout le Long Parlement, et le remplace par l'Assemblée de Barebone
En décembre 1653, Cromwell dissout l'Assemblée de Barebone, dont les idées étaient bien trop éloignées des réalités du pays. Il franchit une étape décisive en se faisant proclamer Lord Protecteur d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande. Il gouverne désormais seul, appuyé par son armée.
L’Instrument of Government, la première constitution écrite d’Angleterre, établit un régime militaire qui, sous couvert de république, repose sur une concentration extrême du pouvoir entre ses mains.
Un Régime Autoritaire et Puritain
Derrière une façade légale, le protectorat de Cromwell est une véritable dictature militaire. L’Angleterre est divisée en onze régions placées sous le commandement de généraux, les Major-Generals, qui imposent une discipline de fer.
La censure se renforce, les opposants politiques sont surveillés, et les royalistes comme les niveleurs (partisans d’une démocratie plus radicale) sont réprimés. La vie quotidienne est marquée par une austérité imposée par les puritains : les théâtres sont fermés, les fêtes sont interdites, et l’observance religieuse devient une obligation sociale.
Cromwell tente même de rétablir la monarchie sous une autre forme : en 1657, le Parlement lui propose de prendre le titre de roi. Il hésite, mais finit par refuser, conscient que son pouvoir repose sur l’armée, dont les officiers abhorrent la royauté.
L’Angleterre, une Puissance en Expansion
Si le régime de Cromwell est autoritaire, il est aussi redoutablement efficace sur la scène internationale. Sous sa direction, l’Angleterre devient une puissance navale et commerciale incontournable.
La Première guerre anglo-néerlandaise (1652-1654), bien que coûteuse, affirme la domination anglaise sur les routes maritimes. Par ailleurs, Cromwell scelle une alliance avec la France de Louis XIV contre l’Espagne, ce qui permet aux Anglais de s’emparer de Dunkerque en 1658. Il encourage également de la guerre de course contre les espagnoles, et en 1655, conquiert la Jamaïque, dans les caraïbes.
La bataille de Texel, lors de la première guerre anglo-néerlandaise
La Chute du Régime et le Retour de la Monarchie
Cromwell meurt en 1658, épuisé par les luttes incessantes. Son fils Richard Cromwell lui succède, mais sans autorité ni soutien militaire, il est rapidement écarté.
En 1660, face au chaos politique, le Parlement rappelle Charles II, marquant le retour de la monarchie.
Le régime de Cromwell, bâti sur la force, ne lui a pas survécu. Son gouvernement, s’il a projeté l’Angleterre sur la scène internationale, demeure un épisode controversé de l’histoire britannique. Dictateur austère ou chef pragmatique, Cromwell en tout cas transformé l'Angleterre. Paradoxalement, son action aura renforcé le pouvoir du parlement sur le long terme, ce qui engagera le pays sur la voie d'une monarchie parlementaire.
Au Royaume-Uni, son héritage fait débat : faut-il célébrer le défenseur des libertés face à l'oppression, ou se rappeler du dictateur, auteur de tant de massacres en Irlande ?






