À la veille de 1914, l’Europe est au sommet de sa puissance. Ses empires contrôlent la majeure partie du globe, son industrie est la plus avancée du monde, ses capitales brillent par leur richesse et leur culture. Tout semble stable, solide, moderne. Pourtant, en quelques semaines, ce continent si confiant plonge dans une guerre d’une violence inédite.
Comment un monde aussi sûr de lui a-t-il pu sombrer si vite dans le chaos ? Pourquoi les dirigeants n’ont-ils pas su éviter l’escalade ? Et que nous dit cette catastrophe sur l’état réel de l’Europe avant 1914 ?
L’Europe triomphante au début du XXe siècle
Une domination mondiale incontestée
Au début du XXe siècle, l’Europe domine le monde. Militairement, économiquement, politiquement et culturellement, les grandes puissances européennes imposent leur modèle et leur influence sur tous les continents.
Les empires coloniaux atteignent leur apogée : le Royaume-Uni contrôle un quart de la planète, la France possède un empire africain immense, et l’Allemagne, plus récemment lancée dans la course, étend ses possessions en Afrique et en Océanie.
L'Europe et ses colonies en 1914
Ce contrôle global alimente la richesse des métropoles. L’exploitation des colonies fournit matières premières et marchés pour les produits manufacturés.
Le commerce international connaît une expansion rapide, stimulé par les progrès des transports (chemin de fer, vapeur, canaux) et des communications (télégraphe, presse internationale). Les grandes banques européennes financent des projets d’infrastructure sur tous les continents. L’Europe est alors le cœur battant de l’économie et de la géopolitique mondiale.
Un continent modernisé et à la pointe de la science
La deuxième révolution industrielle transforme profondément les sociétés européennes. L’électricité se répand dans les villes, l’automobile fait son apparition, les usines se mécanisent, et de nouvelles industries (chimie, sidérurgie, pétrole) émergent.
L’innovation est partout. Les expositions universelles de Paris (1889, 1900) ou de Londres mettent en scène la puissance technique de l’époque.
Vue de la Tour Eiffel pendant l'Exposition Universelle de 1900.
La science progresse à un rythme spectaculaire. Des figures comme Marie Curie, Louis Pasteur, ou Albert Einstein incarnent une confiance sans précédent dans la capacité de l’homme à comprendre et à maîtriser la nature. La médecine s’améliore, l’espérance de vie augmente, l’hygiène progresse.
Louis Pasteur invente la vaccination, à l'issue de ses recherches en microbiologie.
Les capitales européennes rayonnent. Paris est le centre artistique du monde, Vienne celui de la musique, Berlin un pôle intellectuel et industriel en pleine ascension, Londres le nombrile économique du monde. L’Europe fascine et attire, elle semble alors à l'apogée de sa puissance, et incarne un avenir de progrès infini.
Une illusion de stabilité
Ce continent moderne, qui domine le monde, donne l’image d’un ordre solide. Les monarchies constitutionnelles comme au Royaume-Uni, les républiques parlementaires comme en France, ou les empires autoritaires comme en Allemagne ou en Russie, coexistent sans affrontement direct.
Des mécanismes diplomatiques sont en place pour désamorcer les tensions : congrès, conférences, arbitrages. On croit encore à la raison, à la négociation, à un certain équilibre géopolitique européen.
La Conférence de Berlin, en 1885, durant laquelle les puissances européennes ont négocié le partage de l'Afrique, pour éviter que la course aux colonies ne dégénère en un conflit dévastateur.
Mais cette apparente paix européenne repose sur un équilibre instable. Les grandes puissances se surveillent, et s’arment. Les crises se multiplient : deux guerres balkaniques, tensions au Maroc, affrontements d’intérêts coloniaux. L’idée d’un affrontement généralisé fait déjà son chemin dans les cercles militaires et diplomatiques.
Les tensions profondes de la société et de la géopolitique européenne
La montée du nationalisme
Le nationalisme est l’un des moteurs profonds de la déstabilisation de l’Europe avant 1914. Il agit à plusieurs niveaux, souvent contradictoires, mais toujours explosifs.
Dans les empires multinationaux, le nationalisme mine la cohésion interne.
- L’Empire austro-hongrois abrite plus de dix nationalités qui réclament autonomie ou indépendance : Tchèques en Bohême, Serbes en Bosnie, Croates, Roumains de Transylvanie...
- L’Empire ottoman est affaibli par les revendications arabes, arméniennes et balkaniques.
- La Russie, malgré sa puissance, est elle aussi traversée de tensions internes (Polonais, Finlandais, Juifs, etc.).
Carte ethnique de l'Empire Austro-Hongrois en 1914. De nombreuses minorités commencent à réclamer leur autonomie.
À l’inverse, dans les États-nations comme la France ou l’Allemagne, le nationalisme devient militant, agressif, et dominateur.
- En France, le traumatisme de la défaite de 1870 nourrit un nationalisme revanchard obsédé par la reconquête de l’Alsace-Lorraine.
- En Allemagne, un nationalisme impérial s’impose : l’unité réalisée en 1871 par la Prusse a engendré une volonté de puissance, alimentée par la rivalité avec la France et la Grande-Bretagne. Le pangermanisme rêve d’unifier tous les peuples allemands, y compris ceux d’Autriche et d’Europe centrale.
La proclamation de l'Empire Allemand dans la gallerie des glaces de Versailles, pendant la guerre de 1870.
Ce nationalisme est aussi culturel et idéologique : on enseigne aux enfants la grandeur passée de la nation, on glorifie la guerre comme épreuve virile et purificatrice. Les manuels scolaires, les journaux, les affiches militaires construisent une mémoire sélective, tournée vers le sacrifice et l’honneur.
La nation devient sacrée et la guerre apparaît alors comme une option acceptable pour restaurer sa grandeur ou protéger son « droit historique ».
La course aux armements : l’Europe se prépare à la guerre
À partir des années 1890, l’Europe entre dans une logique de surarmement sans précédent. Chaque puissance, convaincue que la guerre est une possibilité réelle, investit massivement dans ses forces militaires.
L’Allemagne, nouvel acteur ambitieux, modernise son armée et surtout développe une flotte de guerre capable de rivaliser avec la Royal Navy britannique. Cette initiative – le programme naval de Tirpitz – déclenche une réaction immédiate : le Royaume-Uni accélère la construction de ses dreadnoughts, des cuirassés géants qui redéfinissent la puissance navale. C’est une course à la taille, à la vitesse, à la portée de feu, menée à un rythme effréné.
Un dreadnoughts britannique
Sur terre, les arsenaux se remplissent. Les canons lourds, les mitrailleuses, les réseaux ferroviaires militaires se développent. Le service militaire est généralisé : trois ans en Allemagne et en France. Des millions d’hommes sont formés au combat, et forment une réserve de soldats gigantesque, mobilisable en temps de guerre.
De leur côté, les états-majors préparent des plans d'offensives contre leurs voisins :
- Le Plan Schlieffen allemand prévoit d’écraser la France en quelques semaines avant de se retourner contre la Russie.
- Le Plan XVII français mise sur une attaque rapide à travers l’Alsace-Lorraine.
Aucun plan n’envisage une guerre défensive ou diplomatique. Le message est clair : en cas de crise, il faudra frapper vite et fort, pour ne surtout pas se laisser dépasser par l'ennemi.
L'Empereur Guillaume II et son État-Major lors de manoeuvres en 1911.
Le surarmement ne calme pas les tensions, il les aggrave. Chaque pays se sent menacé par la puissance militaire de ses voisins et réagit en s’armant encore davantage. Cela crée un climat de méfiance généralisée, où chaque crise semble pouvoir dégénérer.
Des alliances rigides et un système diplomatique piégé
À la veille de 1914, les puissances européennes sont prises dans un réseau d’alliances défensives qui divisent l'Europe en deux blocs :
- D’un côté, la Triple Alliance : Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie.
- De l’autre, la Triple Entente : France, Royaume-Uni, Russie.
Carte : la Triple Entente et la Triple Alliance en 1914
Ces alliances sont censées prévenir la guerre par la dissuasion (Par exemple, l'Allemagne ne va pas attaquer la France, sinon elle devra entrer en guerre avec la Russie et l'Angleterre). Une nation réfléchit donc à deux fois avant de s'engager dans une guerre contre son voisin !
Mais cette logique est à double tranchant, car si deux nations se déclarent la guerre malgré tout, elles entraîneront avec elles toutes les autres ! Ces alliances enchaînent les États les uns aux autres, transformant chaque conflit local en potentiel embrasement continental.
Les crises diplomatiques des années 1900-1914 montrent combien la paix tient à peu de chose. En 1905 et 1911, les tensions autour du Maroc opposent la France et l’Allemagne : à chaque fois, on fait appel aux alliances, et l'on met l'armée en état d'alerte.
Guillaume II entre à Tanger en 1905
En 1908, l’annexion de la Bosnie par l’Autriche-Hongrie provoque la colère de la Serbie, soutenue par la Russie. En 1912-1913, deux guerres éclatent dans les Balkans. Elles montrent l'instabilité de la région.
Chaque crise se solde par des humiliations, des rancunes, des revanches différées. Personne ne veut reculer, de peur de perdre la face. Chaque pays campe sur ses alliances, ses intérêts, ses plans militaires. Le système d’équilibre se transforme peu à peu en engrenage : au lieu d’empêcher la guerre, il la rend inévitable en cas de crise majeure.
C'est ce qui va se passer à l'été 1914 : les alliances, au lieu de contenir la crise, vont la transformer en guerre mondiale.
Le Président Raymond Pointcarré rend visite au Tsar Russe Nicolas II, pour affirmer l'alliance entre la France et la Russie.
L’engrenage fatal : l’été 1914
L’attentat de Sarajevo : une étincelle dans une poudrière
Le 28 juin 1914, à Sarajevo, capitale de la Bosnie-Herzégovine annexée à l’Empire austro-hongrois, l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône, est assassiné avec son épouse par un nationaliste serbe, Gavrilo Princip, membre du groupe terroriste «Jeune Bosnie», et soutenu par la Main noire, une organisation secrète liée à l’armée serbe.
L'assassinat de François-Ferdinand, héritier du trône d'Autriche-Hongrie
L’attentat n’est pas une surprise dans cette région hautement instable, mais il va avoir des conséquences démesurées. L’Autriche-Hongrie y voit l’occasion d’en finir avec la Serbie, perçue comme un foyer d’agitation régionale et une menace directe pour la cohésion de son empire.
Pourtant, elle hésite : attaquer la Serbie pourrait entraîner l’intervention de la Russie, qui la protège. Elle consulte alors son alliée principale, l’Allemagne.
Le « chèque en blanc » et l’effet domino diplomatique
Le 5 juillet 1914, le Kaiser Guillaume II et ses conseillers militaires offrent à l’Autriche-Hongrie un soutien inconditionnel, le fameux «chèque en blanc». Berlin pense que le conflit sera localisé, que la Russie n’interviendra pas, ou qu’en cas d’intervention, une guerre rapide pourra lui être imposée. C’est une lecture erronée du rapport de force et une mauvaise estimation des intentions russes.
Fort de cet appui, Vienne élabore un ultimatum à la Serbie, envoyé le 23 juillet. Rédigé de manière volontairement inacceptable, il est conçu pour entraîner un refus, et donc offrir un casus belli à l'Autriche. Le 25 juillet, le Serbie, forte du soutien russe, rejette l'ultimatum. Le 28, l'Autriche lui déclare la guerre.
De la crise régionale à la guerre générale
Dès lors, le mécanisme des alliances entre en action. La Russie, protectrice des Slaves et alliée de la Serbie, ordonne la mobilisation générale le 30 juillet.
Le Tsar Nicolas II présente une Icône à ses soldats, devant laquelle ils s'agenouillent.
Le 31, l’Allemagne lance un ultimatum à la Russie : elle doit démobiliser ses troupes sous peine de guerre. Moscou refuse. Le 1er août, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Le 3 août, elle déclare la guerre à la France, alliée de la Russie, qui a elle aussi mobilisé ses troupes.
Si l’Allemagne déclare la guerre aussi rapidement, c'est qu'elle sait qu'elle doit agir vite, avant que ses ennemis ne soient complètement prêts. Son plan Schlieffen est fondé sur une offensive éclair : pour éviter une guerre sur deux fronts, il prévoit de battre la France en six semaines, en passant par la Belgique, avant de se tourner vers la Russie, qui mettra plus de temps à mobiliser ses troupes.
Le plan doit permettre une victoire rapide, mais il oblige Berlin à violer la neutralité belge.
La plan Schlieffen, qui prévoit la traversée de la Belgique
L’invasion de la Belgique : le déclencheur britannique
Le Royaume-Uni n’est pas directement engagé par le système d’alliances, mais il est garant de la neutralité belge depuis le traité de 1839.
Le 4 août, quand l’armée allemande envahit la Belgique, Londres déclare la guerre. Officiellement pour défendre un petit État neutre ; officieusement pour contenir la montée en puissance allemande sur le continent.
Des soldats allemands partent en guerre.
En moins d’une semaine, toutes les grandes puissances européennes sont en guerre. L’Italie, bien que membre de la Triple Alliance, reste neutre : puisque ce sont l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie qui ont déclenché la guerre, elle n'est pas tenue de les soutenir obligatoirement. Elle changera d'ailleurs de camp en 1915.
Un engrenage stratégique, psychologique et idéologique
L’été 1914 est souvent décrit comme une chute dans l’abîme. Mais il ne s’agit pas d’un accident, ni d’un simple malentendu diplomatique. Chaque acteur agit selon une logique stratégique préexistante.
- L’Allemagne se sent encerclée par l’Entente. Elle pense que frapper rapidement lui donnera un avantage décisif avant que la Russie ne soit trop forte.
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La France a réorganisé son armée depuis 1870, elle attend l’occasion de récupérer l’Alsace-Lorraine.
- La Russie veut affirmer son rôle de protectrice des Slaves et reprendre l’ascendant dans les Balkans après les humiliations de 1908.
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L’Autriche-Hongrie, affaiblie intérieurement, cherche à détruire l'influence Serbe dans ses mouvements indépendantistes internes.
- Le Royaume-Uni, enfin, ne veut pas d’une Europe dominée par l’Allemagne, dont l’expansion navale et industrielle menace sa suprématie mondiale.
Chacun croit encore à une guerre courte. Personne ne mesure la violence du conflit moderne qu’ils sont sur le point de déclencher. Les plans sont rigides, les mobilisations irréversibles, la méfiance mutuelle omniprésente.
Une fois l’engrenage lancé, il est presque impossible de l’arrêter. L'Europe vient de se jeter dans la guerre, et s'apprête à sombrer dans la violence, pour les quatres prochaines années.
Des soldats français sont encouragés par des femmes, alors qu'ils partent au front, le sourire aux lèvres.
Conclusion
En 1914, l’Europe semblait forte, riche et avancée. Elle dominait le monde, croyait en son progrès et pensait avoir trouvé un équilibre politique durable. Pourtant, sous cette façade prospère, les tensions étaient nombreuses : nationalismes agressifs, rivalités entre grandes puissances, armées suréquipées, alliances figées, méfiances profondes. L’assassinat de l’archiduc à Sarajevo n’a pas créé la guerre à lui seul — il a simplement déclenché une crise que le système européen, trop rigide et trop tendu, n’a pas su contenir.
L'engrenage fatale des alliances, le nationalisme belliciste et la montée des tensions depuis une décennie, n'ont attendu qu'un pretext pour dégénérer en conflit dévastateur, et entraîner l'Europe toute entière dans l'abîme. En cet été brûlant de 1914, sont tirés les premiers coups de feu de la Première guerre mondiale. L'Europe à son zénith, amorce sa décadence.
















