En 1916, la Première Guerre mondiale est entrée dans une autre dimension. Fini les illusions de victoire rapide : le front est figé, les soldats sont enterrés dans la boue, et chaque mètre de terrain se paie au prix fort. C’est une guerre d’attente, de fatigue, de résistance.
Mais c’est aussi une guerre qui se transforme. Les tranchées deviennent un monde à part. Les grandes offensives de Verdun et de la Somme montrent l’ampleur de la violence moderne. En parallèle, toute la société s’organise pour soutenir l’effort de guerre.
1916 marque le basculement vers une guerre totale, à la fois militaire, industrielle et sociale.
Vivre dans les tranchées
Après la stabilisation du front à la fin de 1914, les soldats s’installent dans les tranchées pour ce qui deviendra une guerre d’usure de plusieurs années. Le combat n’est plus quotidien, l'attente s'installe. Dans ces boyaux creusés dans la terre, la vie s’organise tant bien que mal dans des conditions d’extrême précarité, de fatigue et de tension permanente.
Un soldat français patauge dans la boue d'une tranchée
Des conditions de vie extrêmes
Les tranchées sont rarement des structures solides. Souvent boueuses, mal drainées, envahies par l’eau et les parasites, elles n’offrent qu’une protection sommaire. En hiver, les soldats souffrent du froid, du gel, du manque de vêtements secs. En été, la chaleur fait proliférer les insectes et les maladies.
La promiscuité est totale : les hommes vivent, dorment et mangent dans quelques mètres carrés de terre battue. Les latrines sont rudimentaires, l’eau potable rare, et les cadavres — parfois impossibles à chercher dans le no man's land — empoisonnent l’air.
Dans les tranchées, les soldats font la chasse aux rats, qui propagent les maladies, mangent les réserves, et les attaquent pendant leur sommeil.
Une guerre de nerfs
Le combat n’est pas constant, mais la tension est permanente. Les bombardements d’artillerie, souvent imprévisibles, sont la principale cause de mortalité. Les soldats redoutent les assauts ennemis, mais aussi les incursions nocturnes, les mines, ou les tirs de sniper. Le bruit, la peur et l’attente brisent les nerfs.
Canon allemand
Les soldats dorment peu, mangent mal, et vivent dans un état d’alerte psychologique constant. Le terme de «shell shock» apparaît chez les Britanniques pour désigner les traumatismes psychiques liés au bombardement continu des obus.
Un soldat britannique, traumatisé.
Une vie collective et improvisée
Pour tenir, les hommes s’appuient sur le groupe. La camaraderie joue un rôle fondamental. Les lettres et colis envoyés par les familles sont également essentiels : ils maintiennent un lien avec l’arrière et rappellent aux soldats qu’ils ne sont pas oubliés.
Mais ce lien est fragile. La population civile ne comprend pas toujours ce que vivent les combattants. Les journaux, censurés, n’en disent rien ou presque, et le courrier est surveillé. Les permissions sont rares, et les retours au front d’autant plus douloureux. Peu à peu, un fossé se creuse entre ceux qui vivent la guerre et ceux de "l'arrière", qui la regardent de loin.
Un soldat français écrit une lettre, à Verdun.
Verdun et la Somme : la guerre poussée à ses limites
L’année 1916 marque un tournant dans l’intensité et la brutalité du conflit. Deux offensives majeures – Verdun et la Somme – concentrent les moyens matériels, humains et psychologiques des armées belligérantes.
Ces batailles, parmi les plus meurtrières de la Première Guerre mondiale, illustrent la logique de guerre d’usure dans laquelle sont désormais enfermées les puissances européennes.
Verdun (février – décembre 1916)
Le 21 février 1916, l’armée allemande lance une gigantesque offensive sur la région de Verdun, dans l’est de la France. L’état-major allemand cherche, en faisant sauter le verrou de Verdun, à s'ouvrir une route vers Paris. Le but est également, selon les termes du général Falkenhayn, de "saigner à blanc l'armée française".
Pour les français, Verdun représente un site à la fois stratégique et hautement symbolique, qu'ils défendront à tout prix. Les Allemands le savent ! Ils espèrent que les généraux français épuiseront leurs ressources dans la défense de la ville et affaibliront ainsi leur effort de guerre. Verdun doit porter un coup fatal à l'armée française.
Carte : la région de Verdun est indiquée par le rond bleu
Le bombardement initial, d’une intensité inédite, pulvérise les premières lignes françaises. L’armée allemande progresse et prend plusieurs forts.
La réaction française est rapide. Le général Pétain, chargé de la défense, organise un système de rotation des troupes – la "Voie sacrée" – qui permet d’acheminer en continu hommes, munitions et ravitaillement vers le front.
File de camion sur la "Voie sacrée", qui alimente Verdun en continu
Verdun devient un enfer : combats rapprochés, bombardements et assauts continus... Les pertes sont immenses : environ 380 000 soldats français et 340 000 Allemands sont tués, blessés ou portés disparus pendant les dix mois que dure la bataille.
Mais malgré ce carnage, les lignes n’ont pratiquement pas bougé à la fin de l’année. La France a tenu. L’Allemagne a échoué à briser l’armée adverse. Verdun devient le symbole du sacrifice, mais aussi de la futilité apparente de la guerre d’usure.
Carte : le front de Verdun. 300 000 soldats sont morts pour quelques kilomètres de terrain gagnés. Verdun est la pire expression de l'absurdité et de l'horreur des combats de la Première Guerre mondiale.
Ci-dessous, une forêt de Verdun, aujourd'hui encore parsemée de cratères d'obus.
La Somme (juillet – novembre 1916) : la saignée alliée
En parallèle, une autre offensive est lancée, cette fois par les Alliés. Prévue initialement pour soulager Verdun, la bataille de la Somme débute le 1er juillet 1916, sous commandement franco-britannique. L’objectif est double : percer les lignes allemandes et soulager la pression exercée sur Verdun.
L’offensive est précédée d’un bombardement massif d’artillerie de plusieurs jours. Les états-majors croient que ce feu préparatoire a détruit les défenses allemandes. Ce n’est pas le cas.
Le 1er juillet, quand les soldats britanniques sortent des tranchées, ils sont fauchés par les mitrailleuses : près de 60 000 pertes britanniques en une seule journée, dont 20 000 morts. C’est le jour le plus sanglant de l’histoire militaire du Royaume-Uni.
Assaut britannique dans la Somme
La bataille dure cinq mois. Les Alliés progressent de quelques kilomètres au prix de plus d’un million de pertes cumulées (tués, blessés, disparus). On y observe les premiers usages du char d’assaut, encore peu efficace, et une guerre d’artillerie d’une ampleur sans précédent.
Un char d'assaut britannique
Le sens de ces batailles : usure, endurance, sacrifice
Ni Verdun ni la Somme ne permettent une percée stratégique décisive. Pourtant, ces deux offensives traduisent un changement de logique : il ne s’agit plus de vaincre rapidement, mais d’épuiser l’adversaire dans de grandes batailles. Les états-majors cherchent à faire craquer le moral, les réserves, l’économie ennemie, plus qu’à conquérir du terrain.
Ces batailles marquent l’apogée de la guerre industrielle et de masse. Elles révèlent l’ampleur de la souffrance humaine et l’inefficacité des stratégies classiques face à la défense retranchée.
Carte : quadrillé de bleu ou de rouge, les minuscules évolutions du front de l'ouest, à l'issue des grandes batailles de 1916
Une guerre totale
La société au service de la guerre
Lorsque la guerre s’enlise à la fin de 1914, les États comprennent qu’ils devront tenir dans la durée. Le conflit ne sera pas décidé par une manœuvre rapide, mais par la capacité à produire, à résister, et à soutenir un effort constant.
Dès lors, la guerre ne se limite plus aux champs de bataille : elle devient une affaire d’usines, de mines, de transports. Elle doit être appuyée par des financements constants et une administration efficace. C’est l’ensemble de la société qui est mobilisé.
Dès 1915, les grandes puissances réorganisent leur appareil productif pour répondre aux besoins colossaux du front. En France, les usines civiles sont converties à la fabrication d’obus, de canons, de vêtements et d’équipements militaires.
Ce processus s’accompagne d’un encadrement strict : la main-d’œuvre est mobilisée, les horaires sont rallongés, et l’État fixe les prix et les quantités à produire. L’économie libérale recule au profit d’un dirigisme pragmatique, dicté par les nécessités du front.
Des femmes travaillent dans une usine d'obus
Cette réorientation industrielle implique une recomposition du monde du travail. Les hommes en âge de combattre sont massivement mobilisés, ce qui crée une pénurie de main-d’œuvre dans les usines. Pour y pallier, les États font appel aux femmes, qui entrent en masse dans les usines d’armement.
En France, on les appelle les «munitionnettes». Elles travaillent dans des conditions pénibles, dangereuses, et sont souvent mal rémunérées. Leur engagement bouleverse les rôles traditionnels de genre et pose les bases de revendications futures en matière d’égalité.
Des femmes au travail
Outre les femmes, les armées font également appel aux travailleurs coloniaux et étrangers. L’Empire français recrute ainsi des milliers d’ouvriers venus d’Algérie, d’Indochine, d’Afrique subsaharienne ou de Chine, logés dans des camps à proximité des centres industriels. Ces travailleurs, souvent mal considérés et soumis à une stricte surveillance, jouent pourtant un rôle essentiel dans l’effort de guerre.
À partir de 1915, les premières pénuries apparaissent, notamment en charbon, blé, sucre et viande. Le ravitaillement devient un enjeu majeur, surtout dans les villes. Le rationnement est progressivement mis en place, selon des modalités variables selon les pays. Il est particulièrement fort en Allemagne, car le pays est coupé du commerce extérieur par le blocus allié.
Carte de rationnement française
Pour maintenir l’unité nationale malgré les difficultés, les gouvernements déploient une propagande massive. Affiches patriotiques, discours officiels, presse censurée : tout est fait pour mobiliser l’opinion, justifier les sacrifices, entretenir l’hostilité envers l’ennemi.
Affiche : les français sont incités à prêter leur argent à l'État pour financer la guerre.
Affiche américaine : l'allemand, représenté par un macaque, débarque sur le continent américain et capture une femme. Exemple frappant de la volonté de déshumaniser de l'ennemi.
La guerre transforme l’État, qui devient planificateur, contrôleur, distributeur.
La Première Guerre mondiale est ainsi la première guerre totale, au sens où elle mobilise l’ensemble des ressources humaines, économiques et psychologiques des nation.
Ce basculement, amorcé en 1915, devient évident en 1916, lorsque la survie militaire dépend autant du courage des soldats que des chaînes de production.
Une guerre moderne : les nouvelles armes du champ de bataille
La Première Guerre mondiale ne se distingue pas seulement par sa durée ou par le nombre de pays impliqués. Elle marque aussi une rupture technologique majeure dans l’histoire des conflits.
En 1916, le front ouest est devenu un véritable laboratoire militaire : les armées y testent de nouveaux matériels, de nouvelles tactiques et de nouvelles formes de destruction. Ces innovations transforment en profondeur la manière de faire la guerre. Sans écourter les affrontements, elles rendent surtout le conflit plus meurtrier, plus technique, et plus impersonnel.
L’artillerie est l’arme dominante du champ de bataille. Elle représente environ 70 à 80 % des pertes pendant le conflit.
Bombardement britannique pendant la bataille de la Somme
Les armées utilisent des pièces toujours plus puissantes, capables de tirer à plus de 10 kilomètres et de détruire totalement des positions retranchées. Avant chaque offensive, les états-majors organisent des bombardements massifs de plusieurs jours, censés écraser les défenses ennemies.
À Verdun comme sur la Somme, on parle de millions d’obus tirés sur quelques dizaines de kilomètres carrés. Ces tirs provoquent des dégâts immenses, bouleversent le terrain, tuent ou ensevelissent les hommes, mais n’empêchent pas les lignes de tenir si elles sont bien organisées en profondeur.
Une forêt de la Somme après d'intenses bombardements
Une autre arme modifie durablement le champ de bataille : le gaz de combat. Utilisé pour la première fois par les Allemands à Ypres en avril 1915, le gaz devient courant à partir de 1916. On utilise du chlore, du phosgène, puis de l’ypérite (gaz moutarde), qui brûle la peau et les muqueuses.
L’effet est double : physique et psychologique, car la menace du gaz terrifie bien plus que celle des balles. L’usage de ces armes, bien que limité dans l’impact stratégique, symbolise la déshumanisation du combat moderne.
File de soldats britannique rendus aveugles par les gazs lacrymogènes
L’aviation, encore balbutiante en 1914, progresse rapidement. Au départ, les avions servent surtout à l’observation : repérage des troupes ennemies, réglage du tir d’artillerie. Mais dès 1915, apparaissent les premiers avions de chasse. Des escadrilles se forment, et les combats aériens deviennent quotidiens.
Les grands aviateurs, comme le Français Georges Guynemer ou l’Allemand Manfred von Richthofen, dit le «Baron rouge» deviennent de véritables stars dans leurs pays. L’aviation joue aussi un rôle moral : les exploits de ces "héros des aires" sont largement repris par la propagande pour galvaniser l'opinion publique.
Escadron de biplans français
Enfin, 1916 voit l’apparition d’une innovation majeure : le char d’assaut. Imaginé pour briser les lignes de barbelés et permettre à l’infanterie d’avancer sous protection, le char est utilisé pour la première fois par les Britanniques lors de la bataille de la Somme.
Ces premiers chars sont lents, peu fiables, vulnérables aux obus, et peu nombreux. Leur effet immédiat est limité, mais leur potentiel stratégique est immense.
Un char britannique, bloqué dans une tranchée
Toutes ces innovations traduisent une chose : la transformation radicale de la guerre. La mort arrive de plus loin, plus vite, de manière plus impersonnelle. L'artilleur tire ses obus à une cadence effrénée, sans jamais voir comment ils écrasent les corps qu'ils atteignent. Le soldat qui se rue à l'assaut d'une tranchée ne croise pas le regard de l'ennemi derrière le feu de la mitrailleuse. La guerre est dépersonnalisée.
Si ces nouvelles technologies ne permettent pas encore la victoire, elles rendent la guerre plus dure et bien plus violente. En cela, 1916 marque l’entrée définitive dans la guerre moderne, industrielle et technologique.
Des allemands testent un lance flammes
Conclusion
L’année 1916 constitue un tournant dans la Première Guerre mondiale. Verdun et la Somme révèlent une violence sans précédent. La guerre, désormais figée, ne se gagne plus par des percées spectaculaires, mais par l’usure, la production et la résistance.
Dans les tranchées, les soldats luttent constamment contre la boue, la peur, la fatigue, et l’absurdité d’une guerre sans fin. À l’arrière, les sociétés se transforment profondément : les économies sont réorganisées, les femmes remplacent les hommes dans les usines, la propagande encadre les esprits. Volontairement ou sous la contrainte, toute la nation est impliquée.
1916 est donc bien plus qu’une étape dans le conflit : c’est le moment où la guerre devient totale. Totale par l’ampleur de la mobilisation, par la puissance destructrice des nouvelles armes, et par l’impact durable qu’elle imprime sur les corps, les esprits, et les sociétés. Les États incapables de s'adapter à ce nouveau type de guerre vont connaître de graves boulversements. La victoire reviendra a celui qui tiendra le plus longtemps.























