En 1917, la Première Guerre mondiale entre dans une phase critique. Après plus de deux ans de combats, aucune armée n’a remporté de victoire décisive. Les pertes humaines sont gigantesques, et le front reste figé dans la boue et la violence. Pourtant cette année-là, tout va basculer.
Les sociétés sont à bout de souffle, les soldats doutent, les civils se révoltent.
➤ La France connaît des mutineries,
➤ L’Empire russe s’effondre,
➤ Les États-Unis décident d’entrer dans la guerre.
1917, c’est l’année des ruptures. Le conflit cesse d’être une simple guerre européenne. Il devient mondial, idéologique, et ouvre la voie à un nouvel ordre international.
Une guerre à bout de souffle
L’offensive Nivelle et l’échec du Chemin des Dames
Au début de 1917, les états-majors alliés cherchent désespérément à briser l’impasse du front occidental.
Le général Robert Nivelle, récemment nommé à la tête des armées françaises, propose une offensive massive sur le plateau du Chemin des Dames, dans l’Aisne.
Son plan repose sur une idée simple : un bombardement d'artillerie extrêmement dense suivi d’une attaque d’infanterie rapide et concentrée, censée percer les lignes allemandes en 48 heures. Il promet une victoire décisive.
Le général Nivelle
Le 6 avril 1917, l'artillerie française commence son bombardement. Pendant 10 jours, plus de 5 millions d'obus sont tirés, l'un des bombardements les plus massifs de la guerre.
Dix jous plus tard, le 16, les français se lancent à l'assaut. Selon le plan de Nivelle, les défenses allemandes ont dû être annihilées par les bombardements. Les soldats devraient atteindre leurs objectifs sans rencontrer de grande résistance.
«La densité de notre bombardement sera telle qu'aucun blockhaus, aucune tranchée, aucun nid de mitrailleuses ne survivra.»
La réalité du terrain est toute autre. Les allemands, enterrés profondément dans leurs abris souterrains, ont survécu au bombardement et regagnent rapidement leurs positions.
Soldats allemands dans un abri souterrain
L'assaut français est accueilli par les raffales des mitrailleuses allemandes. L'offensive tourne au désastre.
L’armée française avance de quelques kilomètres au prix de plus de 30 000 morts en dix jours. Au total, on compte près de 200 000 pertes françaises en quelques semaines.
Malgré le carnage des premiers jours, Nivelle s'obstinne à poursuivre l'offensive, qui est pourtant vouée à l'échec. Les soldats sur le terrain, qui savent pourtant les positions allemandes imprenables, continuent de recevoir des ordres d'attaque.
Le sentiment d’avoir été sacrifiés inutilement, pour une offensive mal préparée, fait naître un climat de défiance au sein des troupes. La confiance dans le commandement s’effondre.
Un soldat blessé au Chemin des Dames
Le haut commandement français est ébranlé : Nivelle est limogé dès le mois de mai. Il est remplacé par Philippe Pétain, le récent vainqueur de Verdun, qui a la réputation d'être plus attentif à la condition des soldats.
Mais le mal est fait : l’armée française entre dans une période de crise morale.
Les mutineries de l’armée française
L’échec du Chemin des Dames agit comme un catalyseur. Depuis la fin de 1916, les soldats français sont usés par la guerre de tranchées. Ils supportent de moins en moins les ordres jugés absurdes du commandement, qui envoient à la mort des milliers de morts inutils.
En mai 1917, des dizaines de régiments refusent de monter en ligne. Certains soldats quittent les zones de combat, d’autres défilent avec des slogans pacifistes ou chantent l’Internationale, l'hymne socialiste. Un poilu écrit dans une lettre :
«Nos chefs nous prennent pour des bêtes qu'on envoie à la boucherie. Mais c'est fini, c'est la grève générale des soldats.»
Soldats français en bivouac
Au total, près de 40 divisions sont touchées par les mutineries, soit environ 100 000 soldats. Pétain, nommé pour gérer la crise combine fermeté et concessions.
Environ 3 400 soldats sont jugés, 554 condamnés à mort, mais seulement 57 sont effectivement exécutés.
Un soldat français est fusillé au début de la guerre.
Surtout, Pétain met en place une politique de restauration du moral :
- Multiplication des permissions,
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Amélioration des conditions de vie,
- Réduction des offensives sanglantes.
L’armée adopte une stratégie défensive, pour temporiser en attendant l'arrivée des renforts américains. Il dit :
«J'attends les chars et les Américains.»
À la mi-juillet, le mouvement de mutinerie est presque totalement éteint. Les poilus retrouvent confiance et espoir.
Pétain (à droite) et Georges Clemenceau, chef du gouvernement en 1917. Ces deux personnalités vont mettre fin à la crise, pour permettre à la France de poursuivre la guerre
Les mutineries de 1917 révèlent l’épuisement des troupes après trois ans de conflit, et la fracture entre les soldats et des généraux jugés déconnectés des réalités.
L’année 1917 marque ainsi une crise de confiance militaire qui oblige l’état-major français à repenser sa manière de conduire la guerre..
L’arrière en crise
En 1917, le front n’est pas le seul à vaciller. À l’arrière aussi, la guerre pèse de plus en plus lourd sur les sociétés. Les pénuries et la fatigue provoquent une montée des tensions dans les populations civiles.
En France, le rationnement s’intensifie : viande, sucre et charbon se raréfient. Les grèves ouvrières, qui avaient reculé au début du conflit, reprennent dès le printemps 1917.
Né à Paris, le mouvement s’étend à d’autres villes (Saint-Étienne, Le Creusot, Toulouse), jusqu’à mobiliser des dizaines de milliers de grévistes en mai et juin. Le gouvernement, inquiet, combine répression modérée et concessions salariales.
Ouvrières textiles en grève à Paris, en 1917.
Au Royaume-Uni, la situation est semblable : inflation, rationnement, grèves dans les mines et les ports...
Mais c’est en Allemagne que la situation est la plus critique. Le blocus allié empêche l'approvisionnement du pays. Pendant l’hiver 1916–1917, surnommé "l'Hiver du navet", la population subit de disettes, et doit se nourrir principalement de rutabagas et de navets.
Des grèves ouvrières éclatent bientôt dans les grandes villes industrielles (Berlin, Hambourg, Leipzig). Les travailleurs défilent dans des manifestations pacifistes.
Des allemandes font la queue devant un magasin alimentaire, à Berlin.
Partout, la propagande officielle ne suffit plus à masquer la lassitude. C’est ce contexte qui va favoriser, en Russie, un basculement politique radical.
La révolution russe et la fin du front de l’Est
Les causes de la révolution de Février
Depuis le début de la guerre, la Russie impériale affronte de lourdes difficultés militaires. Mal équipée et mal commandée, l’armée russe subit de nombreux revers.
- Sur le front, les pertes se comptent en millions. Le moral s’effondre, les désertions se multiplient.
- À l’arrière, les grandes villes connaissent pénuries alimentaires, inflation, et fatigue sociale.
Des prisonniers russes
L’État tsariste, déjà en crise avant la guerre, apparaît incapable de faire face. La population rejette de plus en plus ouvertement le souverain, Nicolas II.
Le Tsar Nicolas II
En février 1917, une grève générale éclate à Petrograd, bientôt suivie de manifestations massives. L’armée, envoyée pour réprimer les manifestants, refuse de tirer sur la foule. De nombreux soldats rejoignent l'insurection.
Manifestation en Février 1917
Sous la pression, le tsar abdique le 2 mars 1917. Un gouvernement provisoire est mis en place, dirigé par des modérés et des libéraux, avec l’appui du Soviet de Petrograd, un organe révolutionnaire composé de soldats et d’ouvriers.
La Russie entre dans une phase de double pouvoir.
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D'un côté le gouvernement provisoir, composé de modérés, qui cherche à instaurer une monarchie constitutionnelle.
- De de l'autre les Soviets de Pétrograd, organisation socialiste qui représente les ouvriers et les soldats, et dont d'influence grandit dans le pays.
Dualité du pouvoir et révolution d’Octobre
Après la révolution de mars et la chute du Tsar, le gouvernement provisoire choisit de poursuivre la guerre. Cette décision, très impopulaire, pousse le peuple dans les bras des soviets.
Pendant que le gouvernement tente de réformer l’armée et d’organiser de nouvelles offensives, le parti bolchevik, dirigé par Lénine, gagne du terrain.
Revenu d’exil en avril grâce à l'aide des allemands, Lénine rejette toute participation au gouvernement provisoire et appel à une paix immédiate.
Le révolutionnaire Vladimir Ilitch Lénine, en plein discours.
En octobre 1917, les bolcheviks lancent un coup de force à Petrograd. Avec l’appui des gardes rouges et du soviet local, le gouvernement est renversé sans grande résistance.
Lénine prend le pouvoir à la tête du pays. Sa priorité : sortir la Russie de la guerre.
La paix de Brest-Litovsk et ses conséquences
Dès novembre 1917, un cessez-le-feu est signé avec les puissances centrales. Les négociations aboutissent au traité de Brest-Litovsk, signé le 3 mars 1918. Ce traité impose à la Russie d’énormes pertes territoriales : la Pologne, la Finlande, l’Ukraine, les pays baltes passent sous influence allemande.
Pour les bolcheviks, c’est un prix à payer. Une fois la paix assurée à l'exterieur, ils veulent se concentrer sur la construction du régime socialiste.
Carte : en bleu, rouge et vert, les territoires cédés par la Russie.
Ce retrait russe a des conséquences majeures sur la guerre, puisqu'il libère plus de 40 divisions allemandes, qui peuvent être redéployées contre la France, donnant au Reich la supériorité numérique.
Colonne de soldats allemands en route vers le front, dans leur nouvel uniforme.
Entrée de l'Amérique : vers une guerre mondiale
L’Allemagne relance la guerre sous-marine
En janvier 1917, confrontée à un front de l’Ouest toujours bloqué et à une situation intérieure fragile, l’Allemagne décide de relancer la guerre sous-marine à outrance. Cette stratégie consiste à couler tous les navires marchands approvisionnant la Grande-Bretagne, qu'ils soient ennemis ou neutres.
L’objectif est clair : provoquer des pénuries massives en coupant les voies d’approvisionnement.
L'Allemagne avait usé de cette stratégie au début de la guerre, avant de l'abandonner en 1916 sous la pression des États-Unis. En reprennant cette guerre sous-marine, et en envoyant par le fond des navires américains, Guillaume II sait qu'il déclenchera une réponse de Washington.
Mais en étranglant l'économie britannique, Berlin espère forcer Londres à capituler avant que les États-Unis n’interviennent militairement.
L'économiste allemand Karl Helfferich, lors d'une réunion en janvier 1917, alerte sur la fatalité d'un tel pari :
«Si nous adoptons cette méthode, l'Amérique entrera en guerre.
C'est un calcul de vitesse : nos sous-marins peuvent-ils affamer Londres avant que l'or, les usines et les soldats américains ne fassent pencher définitivement la balance en Europe ?»
Un sous-marin "U-boot" allemand avec son équipage
Dans les premiers mois, la stratégie semble fonctionner :
- Les cargos sont coulés par centaines
- Le rationnement s'intensifie en Angleterre
Mais cette tactique a un coût diplomatique majeur. En s’attaquant sans distinction aux navires neutres, notamment américains, l’Allemagne s'isole à l'international.
Un cargo est envoyé par le fond par un sous-marin
Les États-Unis entrent en guerre
Depuis 1914, les États-Unis sont restés officiellement neutres. Mais cette neutralité est de plus en plus relative. L’économie américaine est massivement engagée aux côtés des Alliés : Washington livre des armes et des matières premières, et accorde des prêts bancaires colossaux à l'Angleterre et à la France.
L’Allemagne voit ces relations d’un œil critique, accusant Washington de favoriser indirectement ses ennemis. En conséquence, le Kaiser Guillaume II autorise sa marine à frapper des navires sous pavillon américains, s'ils tentent de ravitailler les ports alliés.
En février 1917, alors que plusieurs batiments américains ont déjà été coulés par les U-Boots, les États-Unis rompent officiellement leurs relations diplomatiques avec l'Allemagne.
Le torpillage du paquebot de transport RMS Lusitania, par un U-Boot, en 1915. Son naufrage, qui entraîne la mort de 128 passagers américains, provoque une vive émotion outre-atlantique.
Le télégramme Zimmermann marque la rupture définitive. Intercepté et déchiffré par les services britanniques, ce message envoyé par Berlin au gouvernement mexicain propose une alliance contre les États-Unis, avec la promesse de restituer le Texas, l’Arizona et le Nouveau-Mexique en cas de victoire.
Révélé à la presse américaine en mars, ce télégramme provoque une onde de choc dans l’opinion publique. Dès lors, la population américaine ne s'oppose plus à la guerre.
Le 6 avril 1917, le président Wilson demande et obtient du Congrès une déclaration de guerre contre l’Allemagne.
Le président Wilson devant le Congrès des États-Unis
Dans un premier temps, l’impact militaire reste limité. L’armée américaine n’est pas encore prête : il faut lever les troupes, les équiper, les former, et les transporter en Europe !
En 1917, les premiers effets sont surtout économiques et psychologiques. Le moral des Alliés remonte, tandis que l’Allemagne comprend qu’elle devra désormais affronter une puissance industrielle supérieure, capable de produire à un rythme que l’Europe épuisée ne peut plus suivre.
Tableau de propagande : les chantiers navals américains
L’entrée en guerre des États-Unis, plus qu’un simple renfort, modifie l’équilibre global du conflit :
- Elle dote les alliés d'une puissance économique et industrielle sans limites,
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Elle fait basculer la guerre vers une vraie mondialisation,
- Elle prépare la construction d’un nouvel ordre international, dans lequel l'Amérique intervient militairement à l'exterieur de ses frontières.
Colonne de soldats américains
Conclusion
L’année 1917 marque un véritable tournant dans la Première Guerre mondiale. Loin d’être une simple continuité de l’enlisement des années précédentes, elle voit l'explosin de crises profondes qui redéfiniront le conflit.
Sur le front, les grandes offensives tournent au désastre et la lassitude des soldats grandit, tandis que l’arrière est secoué par les grèves et les pénuries.
Pendant ce temps, la géopolitique du conflit se recompose profondément :
- À l’Est, la révolution russe fait s’effondrer un empire millénaire et retire la Russie du conflit.
- À l’Ouest, l’entrée en guerre des États-Unis inverse les équilibres. Les Alliés, jusque-là sur la défensive, bénéficient d’un soutien économique et moral décisif.
Ces deux évènements auront une influence décisive sur la fin de la guerre, mais également sur le siècle à venir. Alors qu'un régime communiste se construit sur les ruines de la Russie tsariste, l'Amérique intervient pour la première fois dans un conflit hors de son continent, sortant de son isolationnisme.
Ces deux dynamiques, déclenchées à quelques mois d'intervalles, vont propager leurs remous à travers tout les XXème siècle, faisant de l'année 1917 l'une des plus décisives de l'Histoire.




















