Alors que les tranchées déchirent l’Europe, un autre front s’ouvre, bien loin de Verdun et de la Somme : au cœur du désert arabe, entre villes saintes, pistes oubliées et promesses secrètes. Là, des tribus se soulèvent contre l’Empire ottoman, soutenues par la Grande-Bretagne et guidées, en partie, par un officier britannique au destin hors norme : Lawrence d’Arabie.
Le Moyen-Orient en 1914 : l’Empire ottoman et la question arabe
L’Empire ottoman : un vieil empire affaibli
Au début du XXe siècle, l’Empire ottoman, autrefois redouté jusqu’aux portes de Vienne, n’est plus que l’ombre de lui-même. On le surnomme "l’homme malade de l’Europe". Mais cet empire moribond conserve encore un atout stratégique de poids : il règne sur la majeure partie du monde arabe, de l’Irak à la Palestine, du Hijaz à la Syrie.
Carte : l'Empire Ottoman en 1914
L’autorité ottomane repose sur une administration centralisée, dominée par l’élite turque, alors que les provinces arabes, périphériques, sont souvent tenues à distance, administrées par des gouverneurs nommés depuis Istanbul.
Les Jeunes-Turcs, arrivés au pouvoir en 1908, prônent un nationalisme ottoman turquisant qui inquiète les Arabes. Les élites arabes locales — notables, intellectuels, chefs religieux — commencent à se fédérer autour d’un sentiment d’identité arabe encore diffus, mais qui grandit peu à peu en opposition à la domination turque.
Des soldats turcs défilent dans Alep, en Syrie.
Le réveil arabe : modernité, identité, revendications
Depuis les années 1890, des courants intellectuels et politiques émergent dans les grandes villes arabes. Influencés par les idées venues d’Europe, par le panislamisme réformateur et par le souvenir d’un âge d’or arabo-musulman, ces mouvements appellent à une plus grande autonomie, voire à l’unité des peuples arabes.
Ce réveil reste minoritaire, mais il gagne en influence à la veille de la guerre. Des journaux, des sociétés secrètes, des correspondances entre notables tracent les contours d’un projet d’émancipation arabe face à la centralisation ottomane. Les tensions s’aiguisent, notamment dans le Levant, où les nationalistes arabes sont étroitement surveillés par Istanbul.
Parmi les figures centrales du monde arabe, le chérif Hussein de La Mecque — gardien des Lieux saints et descendant du prophète — entretient des relations ambivalentes avec le pouvoir ottoman.
Le chérif Hussein
Il revendique une certaine autonomie pour le Hedjaz (la région ouest de la péninsule arabique, où se trouvent les principaux lieux saints de l'Islam) et conserve une influence réelle sur les tribus bédouines du désert. C’est vers lui que se tourneront les Britanniques, quand la guerre éclatera.
La guerre et les enjeux impériaux : le Moyen-Orient convoité
L’Empire ottoman entre en guerre aux côtés des Empires centraux
Lorsque la guerre éclate en Europe à l’été 1914, l’Empire ottoman hésite, puis choisit de s’allier à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie. L’entrée en guerre de la Sublime Porte transforme immédiatement le Moyen-Orient en théâtre stratégique majeur.
Le Sultan Mehmed V rencontre le Kaiser Guillaume II, à Istanbul.
L’accès au canal de Suez, voie vitale pour l’Empire britannique, devient une priorité. Le contrôle des routes commerciales, des zones pétrolifères naissantes (notamment en Mésopotamie), et des voies terrestres reliant l’Inde, l’Égypte et la Méditerranée fait de la région un enjeu pour Londres et Paris.
La cavalerie ottomane, sur des dromadaires. Les ottomans mèneront plusieurs assauts sur le canal de Suez, sans jamais réussir à le prendre aux britanniques.
Le sultan Mehmed V, en tant que calife, proclame le djihad contre les puissances alliées. Ce n’est pas qu’un geste religieux : c’est un appel calculé à soulèver les musulmans des colonies britanniques et françaises. L’idée, soufflée par les Allemands, est d’ouvrir des foyers d’agitation en Égypte, en Inde, au Maghreb. Mais l’appel reste sans grand effet : la loyauté des sujets musulmans coloniaux, en majorité, ne vacille pas.
Le double jeu britannique : promesses et calculs
À mesure que le conflit s’éternise, les Britanniques cherchent à affaiblir l’Empire ottoman de l’intérieur. Leur arme principale : susciter une révolte arabe contre le pouvoir d’Istanbul. Pour cela, ils entrent en contact avec le chérif Hussein, par l’intermédiaire d’Henry McMahon, haut-commissaire britannique en Égypte.
S’ouvre alors une correspondance ambiguë (1915–1916), dans laquelle les Britanniques promettent à Hussein la reconnaissance d’un grand royaume arabe indépendant s’il prend les armes contre les Ottomans. Les termes restent volontairement flous, les frontières jamais vraiment fixées. Mais Hussein comprend qu’une opportunité historique s’offre à lui : unifier les Arabes sous son autorité.
Dans le même temps, pourtant, Londres et Paris signent l’accord Sykes-Picot (1916), un partage secret du Moyen-Orient entre zones d’influence françaises et britanniques. La contradiction est flagrante.
La révolte arabe (1916–1918)
Les origines de la révolte
En juin 1916, le chérif Hussein ibn Ali, gardien des Lieux saints de l’islam à La Mecque, proclame la révolte contre l’Empire ottoman. À ses côtés, ses fils Ali, Abdullah, Zeid et surtout Fayçal, mènent une guerre qui, espèrent-ils, débouchera sur l’indépendance du monde arabe.
Fayçal
Cette décision ne tombe pas du ciel. Elle est le fruit de mois de négociations secrètes avec les Britanniques. Londres promet son soutien à la création d’un royaume arabe indépendant, s’étendant sur une grande partie du Levant et de l’Arabie, en échange d’une insurrection contre les Ottomans. Les promesses britanniques sont peu claires, mais pour Hussein, c’est une occasion historique.
La révolte ne repose pas sur un sentiment national arabe déjà unifié. Elle s’appuie avant tout sur l’influence religieuse du chérif Hussein et sur un jeu complexe d’alliances tribales. Beaucoup de chefs de tribus hésitent à s’engager sans garanties solides.
Il n’existe pas encore de véritable projet politique commun à l’ensemble du monde arabe : l’idée d’un État arabe indépendant reste floue, incomplète, et largement portée par les promesses britanniques.
Des bédouins, d'une tribu arabe.
La guerre du désert : stratégie, succès et limites
La révolte commence par la prise de La Mecque en juin 1916, puis s’étend à d'autres villes saintes comme Médine. Mais les premières offensives contre les positions ottomanes se heurtent à une résistance solide. Les troupes de l’Empire sont bien armées, bien retranchées, et connaissent le terrain. Médine reste aux mains des Ottomans jusqu’à la fin de la guerre.
Face à cet échec initial, la stratégie évolue. L’armée arabe, sous le commandement de Fayçal, se concentre sur une stratégie de guérilla. Elle attaque les voies de communication, sabote la ligne ferroviaire du Hedjaz, coupe les lignes de ravitaillement et frappe des avant-postes isolés.
C’est une guerre d’usure, menée par des cavaliers du désert qui connaissent le terrain. Ils frappent par surprise, et s'enfuie dans le désert avant la riposte ennemie.
Cavaliers arabes
Les Britanniques jouent un rôle crucial dans ce changement de stratégie. Depuis l’Égypte et Aqaba, ils fournissent armes, explosifs, instructeurs et surtout de l’or : un élément décisif pour rallier les tribus à la révolte. Ce front secondaire n'engage pas de grandes batailles, mais il désorganise profondément les forces ottomanes, déjà étirées sur plusieurs fronts.
Lawrence d’Arabie : un intermédiaire efficace, une figure ambivalente
Dans cette guerre aux contours mouvants, un homme devient vite central : T. E. Lawrence, officier britannique envoyé auprès de Fayçal comme conseiller et agent de liaison.
Fin connaisseur du monde arabe, Lawrence comprend vite la logique tribale, la force des alliances personnelles, et l’importance du prestige dans les combats. Il gagne la confiance des chefs, s’engage physiquement dans les raids et devient une figure singulière au sein des forces arabes.
Lawrence "d'Arabie", en tenue de bédouin.
Lawrence devient un lien entre Fayçal et le commandement britannique au Caire.
L’impact de la révolte et son poids limité dans la victoire finale
Sur le plan militaire, la révolte arabe ne détermine pas seule l’issue de la guerre au Moyen-Orient. Ce sont les offensives britanniques, menées par le général Allenby en Palestine et en Syrie, qui font reculer les armées ottomanes. Mais la révolte arabe oblige les Ottomans à défendre de multiples points dispersés, ce qui les destabilise beaucoup la résistance.
La fin des illusions : promesses trahies et recompositions
L’armistice de Moudros et la chute de l’Empire ottoman
À l’automne 1918, l’armée ottomane s’effondre. Les Britanniques prennent Damas en octobre. Fayçal y entre peu après, accueilli en libérateur. Les Ottomans signent l’armistice de Moudros le 30 octobre. Après quatre siècles, leur domination sur le monde arabe touche à sa fin.
La flotte alliée à Moudros
Fayçal, fort de sa légitimité et de son rôle dans la révolte, proclame à Damas un gouvernement arabe indépendant, appuyé par Lawrence et plusieurs nationalistes syriens. Le rêve d'un royaume arabe unifié, libre et moderne semble à porté de main.
Pourtant, sans obtenir de véritable soutien de la part de la population, ce rêve semble plus être celui d'une élite intelectuelle plutôt que l'expression d'un nationalisme arabe populaire. Balayé d'un revers de main par les puissances coloniales, le projet d'un royaume arabe unifié s'efface temporairement, sans grande résistance.
La conférence de Paris : trahison, mandats et divisions
En 1919, à la conférence de Paris, les cartes sont redistribuées. Les accords secrets refont surface.
- La France réclame la Syrie et le Liban au nom de Sykes-Picot.
- La Grande-Bretagne conserve l’Irak, la Transjordanie et la Palestine, où elle a aussi promis un "foyer national juif" par la déclaration Balfour (1917).
Le monde arabe, qui espérait l’indépendance, découvre, sous l'apparence d'une tutelle humanitaire, la colonisation.
Carte : le proche orient, partagé entre la France et l'Angleterre
En 1920, Fayçal est chassé de Damas par l’armée française. Lawrence, dégoûté, se retire. Les Arabes, après avoir combattu, s’estiment trahis, manipulés, dépossédés.
Conclusion
La révolte arabe de 1916–1918 fut bien plus qu’un simple soulèvement régional. Elle incarne un moment charnière de la Première Guerre mondiale, où le désert devient champ de bataille, et les tribus du Hedjaz les alliées inattendues d’un empire lointain. Elle révèle aussi, avec force, le poids des promesses et la brutalité des réalités géopolitiques.
Grâce à l’alliance avec la Grande-Bretagne, à l’engagement de chefs comme Fayçal, et à l’action de figures comme Lawrence d'Arabie, les Arabes ont cru pouvoir obtenir de leur combat contre les Ottomans la fondation d’un État libre. Mais les traités vinrent balayer les serments. Le rêve d’un royaume arabe unifié se brisa sur les accords secrets et les logiques impériales.
Derrière les images de cavaliers dans le sable et de villes reprises à l’Empire, la révolte arabe fut aussi une histoire d’instrumentalisation, de calculs stratégiques et de promesses trahies. Elle laisse dans le monde arabe une mémoire vive : celle d’un espoir d'indépendance avorté, et d'un proche-orient redessiné par l'occident.











