Le Traité de Tordesillas : Partager le Monde



En 1494, à Tordesillas, un petit village de Castille, un acte singulier redessina le monde. Le Traité de Tordesillas, signé entre l’Espagne et le Portugal, établit un partage des territoires nouvellement découverts hors d’Europe. Si ce traité incarne l’apogée des ambitions coloniales des deux puissances ibériques, il révèle aussi la rivalité, les intrigues et les répercussions globales d’une époque où le monde semblait infini.

Contexte : L’âge des Grandes Découvertes

La fin du XVe siècle marque le début de l’ère des grandes découvertes. L’Europe, en pleine Renaissance, voit émerger une nouvelle soif de connaissance, de richesse, et de domination. Les innovations maritimes, comme la caravelle, et les progrès en navigation, tels que l’utilisation de l’astrolabe, permettent aux navigateurs d’explorer des contrées jusqu’alors inaccessibles.



Réplique de la Santa-Maria, la caravelle de Christophe Colomb

Deux nations ibériques dominent cette course à l’exploration : le Portugal et l’Espagne.

Depuis le début du siècle, les Portugais sillonnent les côtes africaines, poussant toujours plus loin leurs explorations sous la bannière d’Henri le Navigateur. En 1488, Bartolomeu Dias franchit le cap de Bonne-Espérance, ouvrant la route vers les Indes.

L’Espagne est unifiée sous les règnes d’Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon. Elle se lance dans la course en 1492, lorsque Christophe Colomb atteint les Caraïbes en cherchant une nouvelle voie vers l’Asie.

Cette découverte bouleverse l’équilibre entre les deux puissances. Colomb revendique ces nouvelles terres pour la couronne espagnole, mais le Portugal, fort de ses ambitions et de précédents accords comme la bulle papale Inter Caetera (1456) -dans laquelle la papautée offrait au Portugal le monopole de l'Afrique- réclame également sa part.

Les Négociations : Partager le Nouveau Monde

Face à ce conflit latent, les souverains d’Espagne et du Portugal se tournent vers le Pape Alexandre VI, d’origine espagnole. Par une série de bulles papales en 1493, il trace une ligne imaginaire à 100 lieues à l’ouest des Açores : les terres à l’ouest reviendraient à l’Espagne, celles à l’est au Portugal. Mais ce partage favorise trop l’Espagne, et le Portugal demande une révision.

Le 7 juin 1494, les deux nations signent le Traité de Tordesillas, qui déplace cette ligne à environ 370 lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert. Ce découpage, bien qu’arbitraire et imprécis (faute d’outils de cartographie précis), accorde au Portugal les terres d’Afrique, d’Asie, et, sans le savoir, une partie du futur Brésil, découvert par Pedro Álvares Cabral en 1500. L’Espagne obtient, pour sa part, la majeure partie du Nouveau Monde.



Les Acteurs : Deux Empires, une Médiation Divine

Le Portugal

Sous le règne de Jean II, le Portugal est déjà une puissance maritime établie. La signature du traité est une victoire diplomatique pour les Portugais, qui consolident leur mainmise sur les routes commerciales africaines et orientales. La découverte fortuite du Brésil viendra renforcer leur empire colonial dans l’Atlantique.

L’Espagne

Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, les "Rois Catholiques", veulent assurer la suprématie espagnole sur les terres découvertes par Colomb. L’Espagne, plus tournée vers l’ouest, rêve de contrôler les Amériques, mais sous-estime encore les richesses de ces territoires.

Le Pape Alexandre VI

En tant qu’autorité spirituelle, le Pape joue un rôle clé dans la négociation. Mais son impartialité est contestée : sa nationalité espagnole et ses liens avec les Rois Catholiques suscitent des tensions avec le Portugal. Sa bénédiction confère cependant une légitimité religieuse au traité.

Les Conséquences : Répartition, Conflits et Héritage

Un Monde Divisé en Deux

Le Traité de Tordesillas redéfinit la géopolitique mondiale en créant deux sphères d’influence. L’Espagne se concentre sur les Amériques, où elle établit un empire colossal, tandis que le Portugal domine les routes maritimes vers l’Afrique, l’Inde, et l’Asie du Sud-Est. Ce partage préfigure la mondialisation, tout en renforçant la domination européenne sur les autres continents.



L'Empire colonial espagnol (en rouge) et l'Empire commercial portugais (en bleu) à l'issus du traité de Tordesdillas

Les Limites du Traité

Le traité, élaboré sans consultation des autres puissances européennes, est vite contesté. La France, l’Angleterre et les Pays-Bas refusent de reconnaître ce découpage et lancent leurs propres expéditions dès le XVIe siècle. Ces rivalités mèneront à des conflits coloniaux durables.
De plus, le Traité de Tordesillas ne tient aucun compte des peuples indigènes. En Amérique, en Afrique et en Asie, les populations autochtones deviennent les premières victimes de cette expansion européenne, subissant esclavage, exploitation économique, et dévastation culturelle.
Ce traité inspire d’autres accords de partage. En 1529, le Traité de Saragosse prolonge cette ligne imaginaire en divisant les zones d’influence dans le Pacifique. Ces accords renforcent temporairement le monopole ibérique sur les nouvelles routes commerciales.

Un Héritage Durable

Le Traité de Tordesillas marque un moment charnière de l’histoire mondiale : pour la première fois, deux nations s’arrogent le droit de diviser le globe. Ce geste, reflet des ambitions démesurées des grandes puissances, initie une ère de conquête, d’exploitation et de rivalités. Si ses lignes tracées à la hâte ont depuis longtemps disparu des cartes, son esprit de compétition impérial résonne encore dans l’histoire des empires et des nations modernes.

Ainsi, le traité, né de la quête de domination, a jeté les bases d’un monde interconnecté, mais profondément inégal, un paradoxe fascinant qui continue de nous interroger aujourd’hui.