Gaspar de Guzmán y Pimentel, connu sous le titre de comte-duc d’Olivares, a marqué l’histoire de l’Espagne du XVIIe siècle par son ambition, ses réformes et ses échecs.
Né à Rome en 1587, ce favori de Philippe IV incarne à lui seul la grandeur et le déclin d’une monarchie espagnole confrontée à des défis insurmontables. Tour à tour réformateur, stratège et despote, il a consacré sa vie à la défense de l’hégémonie espagnole, tout en précipitant son effondrement.
Une ascension fulgurante au service du roi
Gaspar de Guzmán naît dans une famille noble au cœur des intrigues européennes. Destiné d’abord à une carrière ecclésiastique, il bifurque vers la politique à la mort de ses frères aînés.
Sa montée en puissance débute véritablement en 1615, lorsqu’il devient gentilhomme de la chambre du futur Philippe IV, un poste honorifique qui le rapproche du pouvoir.
À la mort de Philippe III, en 1621, Guzmán s’impose comme favori du jeune roi. Devenu Premier ministre, il gouverne avec une autorité quasi absolue, établissant une relation de confiance totale avec le souverain.
Le duc se fixe des objectifs ambitieux : restaurer l’hégémonie espagnole en Europe (qui est de plus en plus contesté depuis la mort de Charles Quint), réformer l’administration, renforcer le pouvoir royal et moderniser l’économie.
Mais ces ambitions, confrontées à des résistances internes et à des guerres interminables, révéleront rapidement leurs limites.
Gaspar de Guzmán à cheval
Réformes audacieuses et utopie centralisatrice
Sur le plan intérieur, Olivares cherche à consolider l’unité des royaumes sous la couronne espagnole. Dans son célèbre « Grand Mémorial » présenté en 1624, il propose une réforme visant à uniformiser les lois et les contributions fiscales des différentes provinces.
L’Unión de Armas, son projet phare, devait répartir équitablement le fardeau militaire et fiscal entre tous les royaumes de la monarchie (Castille, Aragon, Catalogne, Valence, etc.), jusque-là dominée par la seule Castille.
Mais cette tentative de centralisation se heurte aux particularismes régionaux profondément ancrés et alimente un ressentiment croissant en province, qui se cristalisera avec l'indépendance du Portugal, et la sécéssion de la Catalogne, pendant la guerre de 30 ans.
En parallèle, il lance une lutte contre la corruption et la vénalité des offices. Il soutient également des politiques mercantilistes pour revitaliser l’économie, comme le développement des manufactures et la régulation des exportations.
Cependant, la ruine économique de l’Espagne, aggravée par l’endettement colossal causé par les guerres, réduit à néant ses efforts. La banqueroute de 1627 marque un tournant fatal pour ses réformes.
La guerre de Trente Ans et la politique étrangère
Sur le plan international, le comte-duc doit gérer une multitude de conflits, étalés aux quatres coins de l'Empire, contre des puissances montantes qui cherchent à renverser l'hégémonie espagnole.
Il soutient les Habsbourg d’Autriche dans leur lutte contre les protestants et reprend la guerre contre les Provinces-Unies après la trêve de Douze Ans. Si les premières années sont marquées par des victoires comme la prise de Bréda en 1625, les revers s’accumulent rapidement.
La reddition de Breda
En Flandres, les défaites face aux Hollandais alliés aux français à la bataille des Dunes (1639), affaiblissent l’Espagne.
En Italie, la guerre de Succession de Mantoue (1628-1631) permet à la France de Richelieu de s’imposer en Italie du Nord.
Le point culminant de l’échec diplomatique survient en 1635, lorsque la France entre directement dans la guerre, exploitant les faiblesses espagnoles. L’Espagne, déjà épuisée, ne peut contenir les offensives françaises, ce qui précipite les crises internes.
La révolte de la Catalogne et l’indépendance du Portugal
L’un des défis les plus cruciaux auxquels Olivares est confronté est la gestion des tensions internes dans la péninsule Ibérique.
En 1640, la Catalogne, excédée par l’imposition de l’Union des Armes et le logement des troupes espagnoles, entre en rébellion. La révolte éclate avec le Corpus de Sang, une insurrection violente contre les fonctionnaires royaux.
Les Catalans se placent sous la protection de la France, déclenchant une guerre civile qui affaiblit encore davantage la monarchie.
Le corpus de sang
Simultanément, en décembre 1640, le Portugal, sous la direction de Jean IV de Bragance, se soulève contre l’autorité espagnole.
Depuis 1580, l’Union ibérique avait vu le Portugal gouverné par les Habsbourg d’Espagne. Mais l’accumulation des frustrations, notamment l’exploitation économique et le sentiment d’être négligé, conduit à une rébellion généralisée. L’indépendance portugaise est proclamée, et la monarchie espagnole, déjà surchargée, ne parvient pas à reprendre le contrôle. Cette perte marque la fin de l’Union ibérique et une humiliation durable pour Olivares et son Roi.
Carte : l'Espagne en proie aux crises
La chute d’un homme et le déclin d’un empire
Ces crises multiples, combinées aux défaites militaires et aux difficultés économiques, discréditent Olivares. En 1643, sous la pression de la noblesse et du peuple, Philippe IV est contraint de le destituer. Le comte-duc, exilé à Toro, meurt deux ans plus tard, isolé et abandonné.
Son échec symbolise le début du déclin irrémédiable de l’Espagne impériale. Les ambitions de centralisation d’Olivares, bien qu’audacieuses, étaient trop en avance sur leur temps et incompatibles avec les structures fragmentées de l'Empire Habsbourg. Ses réformes, souvent perçues comme autoritaires, suscitaient des résistances insurmontables dans un pays attaché à ses particularismes.
Un héritage contrasté
Gaspar de Guzmán reste une figure controversée.
Visionnaire pour certains, despote pour d’autres, il incarne à la fois la grandeur et la décadence de l’Espagne des Habsbourg. Ses efforts pour réformer l’administration et moderniser le pays ont inspiré les réformes du XVIIIe siècle, mais son incapacité à surmonter les défis structurels a précipité le déclin d’un empire autrefois tout-puissant.
La chute du comte-duc d’Olivares marque un tournant dans l’histoire de l’Espagne, une leçon sur les dangers de l’ambition démesurée dans un monde en mutation.
Si son nom est aujourd’hui associé aux défaites et aux révoltes, il reste l'acteur d’une époque critique, où l'Empire s'est battu pour pereniser sa puissance, alors que son avenir se jouait sur tous les fronts. Entre grandeur et désillusion, sa vie résonne avec la chute de la puissance espagnole.




